Comment sortir du rêve glauque de la France ?

Une confrontation avec Marine Le Pen au second tour de l’élection présidentielle : tel est le rêve glauque que dut faire François Hollande, puis Manuel Valls, pensant pouvoir se faire (ré)élire sans efforts, et que Emmanuel Macron vit maintenant à leur place. Comment expliquer alors, que cet appel au Front Républicain, qui fonctionna si bien en 2002, ne soit pas aussi facilement accepté en 2017?

 

Une confrontation avec Marine Le Pen et le Front National au second tour de l’élection présidentielle : tel est le rêve glauque que dut faire François Hollande, puis Manuel Valls, pensant pouvoir se faire (ré)élire sans efforts face à cet épouvantail de la démocratie, et que Emmanuel Macron vit maintenant à leur place. Se faire élire ou réélire en appelant au « front républicain » qui permit à Jacques Chirac d’être élu face à Jean-Marie Le Pen en 2002, alors que nous sortions tout juste d’une législature, celle de Lionel Jospin, Premier ministre de la France, dont le bilan économique était positif, et qui était parvenu à mener une véritable politique de gauche : le nombre de chômeurs avait chuté d’un million, les emplois jeunes avaient été créés, le PACS (qui allait préparer le terrain à la loi du mariage pour tous) avait été instauré, la loi sur les 35 heures (si critiquée et jamais abrogée par les différents gouvernements de droite et libéraux qui se sont succédés) était rentrée en vigueur, et la Couverture Maladie Universelle avait également été instaurée. Comment expliquer alors, que cet appel à l’union face au danger réel d’accession au pouvoir d’une candidate nationaliste et xénophobe ne soit pas aussi audible et facilement accepté en 2017 ?

Dans une société consumériste et libérale telle que la nôtre, les électeurs ne cessent d'être considérés comme une clientèle dont il faut à tout prix « acheter » les voix. C'est cette erreur fatidique qui n'a cessé d'être commise avec une intensité croissante au cours de ces quinze dernières années par des hommes et des femmes politiques tels que Sarkozy, Hollande, Macron ou Le Pen : ils s'adressent à leurs électeurs comme il s'adresseraient à leur portefeuille, à ce nombre de voix nécessaires pour accéder à une magistrature qui une fois conquise (ou achetée) apparait plus aux yeux de nombreuses personnes comme une confiscation démocratique temporaire, que comme un temps d’espoir et d’action permettant à des promesses électorales d’être (majoritairement) tenues, et à un programme politique d’être conduit dans l’intérêt de tous, du moins d’une majorité d’électeurs. Avouons qu'à ce titre, une personnalité telle que Nicolas Sarkozy semble avoir mieux tenu les promesses d'un modèle de société pensé par l'élite financière pour cette même élite, tout en instrumentalisant de façon opportuniste des discours politiques identitaires pour siphonner les voix du Front National. Mais tout justement, c'est ce manque de conscience morale et de respect pour les frontières de la démocratie et de la république de la part de représentants s'affichant comme des « républicains », qui a conduit à la démolition des digues qui tenaient jusque-ici le fascisme latent du Front National à une certaine distance des citoyens français. François Hollande et Manuel Valls tiennent à cet égard une responsabilité tout aussi grande si nous considérons leur tentative désespérée d'imposer durant des mois un projet de loi de déchéance de nationalité suite aux horreurs terroristes qui ont traversé le pays. Un projet de loi qui n’a fait que contribuer à approfondir des plaies au lieu de les panser. Que dire encore de l'usage répété du 49.3 pour imposer des mesures impopulaires et antisociales telles que celles contenues dans la loi de réforme du travail, la « Loi El Khomri », dont Emmanuel Macron est le premier instigateur, alors même que ce président (Hollande) et ses gouvernements successifs, prétendument de gauche, ont pu gouverner grâce à l'appel de Jean-Luc Mélenchon (plus de 11% des voix) au lendemain du premier tour de l’élection présidentielle de 2012 à faire barrage à la politique économique et identitaire désastreuse de Nicolas Sarkozy. Après l’expérience d’une déception amère pour les électeurs de gauche qui avaient voté Chirac pour éviter le pire, ces mêmes électeurs se sont sentis profondément trahis, après dix ans d’attente, par la politique d’un candidat issu du PS, qui aura largement contribué à détruire un parti qui l’avait porté. Si certains de nos politiques ont la mémoire courte, les électeurs ne l'ont pas. D'où cette défiance à se précipiter au lendemain du premier tour vers Emmanuel Macron, ce « cheval noir » du hollandisme, alors que la menace du Front Nationale gronde. La France compte 9 millions de pauvres alors qu'elle n'a jamais été aussi riche de son histoire (le PIB de la France représente 2181,1 milliards d’Euros en 2015), et ceci ne tient naturellement pas compte des innombrables qui se tiennent juste au-dessus du seuil de pauvreté. 12 millions de pauvres dans une puissance économique telle que l'Allemagne, dont la balance économique est excédentaire et que l'on ne cesse de prendre comme modèle en France. Malgré un passé nazi qui ne date que de 70 ans, un parti d'extrême droite tel que l'AfD a déjà dépassé dans certains Bundesländer la ligne des 10% d’intentions de vote pour les prochaines élections. Cette progression des partis d’extrême droite n’a d’ailleurs cessée de se confirmer dans beaucoup d’autres pays de l’Union Européenne dans lesquels ces politiques économiques libérales ont échoués : Grèce, Hongrie, Pays-Bas, ou Pologne. 

Beaucoup de ceux qui comme moi ont voté pour Jean-Luc Mélenchon et la France Insoumise au premier tour, iront également voter contre Le Front National au second tour en mettant un bulletin de vote au nom d’Emmanuel Macron dans l'urne, alors qu'ils ne soutiennent ni son programme, ni son action au gouvernement auquel il a appartenu, ni son parcours et ses attitudes hautaines et méprisantes. Mais ce dernier ferait bien de montrer beaucoup plus d'humilité, car un grand nombre de votants ne supporte pas d'entendre ce dernier espérer capitaliser des voix en appelant au second tour à un vote « d'adhésion » à sa politique qui a été si sévèrement critiquée, en posant sous la gorge de l'électorat le couteau du Front National et de Marine le Pen. Ceci ne fonctionnera pas cette fois-ci comme en 2002. L'attirance hypnotique et morbide d’un changement par le chaos qu'exerce Marine Le Pen risque d’être beaucoup trop forte dans un pays politiquement décomposé et dans lequel de grandes disparités économiques sont sources de malheur. Beaucoup, qui ne se sont peut-être pas prononcés au premier tour (plus de 20% des inscrits), et combien d'autres votants qui voyagent d'un corps électoral vers un autre, sans autre conviction que celle de leur mécontentement, pourront, à l'image des américains avec Donald Trump (qui n’étaient absolument pas convaincus par Hillary Clinton), décider de voter pour Marine Le Pen, tout simplement parce que, cette fois, ce pouvoir leur est donné. Pétris d'amertume et de rancœur à l'égard de ces quinze dernières années durant lesquels ils ont eu l'impression d'avoir été les invisibles de la république, certains électeurs pourraient décider de renverser la table de la pire façon qui soit, en appelant des fascistes au pouvoir. En votant pour ce qui serait en réalité à leurs yeux une forme d’anarchie, de contre-pouvoir s’adressant à un « système » (et c’est d’ailleurs bien ainsi que la candidate est en train de mener sa campagne de l’entre-deux tours), le risque de l’arrivée au pouvoir de Marine Le Pen et du Front National ne représente ni plus ni moins que celui d'une guerre civile. Cette tactique visant à invoquer ce fantôme obscurantiste, venu tout droit du passé de la France de Vichy et de l’OAS, pour effrayer les électeurs et les appeler à voter pour des politiques qu’ils ne voulaient pas, peut cette fois-ci échouer.

Plutôt que de chercher à faire porter la faute à la veille d’un second tour à un candidat qui fut le seul, Jean-Luc Mélenchon, à proposer une solution de sortie par le haut avec une politique économique et écologique progressiste et sociale, résolument moderne et soutenue par plus de 130 ONG, et qui alla également affronter Le Pen à Hénin-Beaumont en 2012, tandis que le PS et Hollande travaillèrent a saquer sa campagne contre le FN, peut-être conviendrait-il d'interroger les vrais responsables de cette catastrophe imminente : ceux et celles qui ont détruit par des politiques libérales des existences, et qui ont utilisé leurs partis comme des chevaux de bataille qui ne servaient à aucun moment à défendre une politique profitable au plus grand nombre, un idéal ou une utopie en laquelle ces derniers nous auraient sincèrement donné l'impression de croire et de vouloir défendre. Cette dichotomie constante entre parole, pensée et action est désormais vécue comme une insulte outrageante par de nombreux citoyens. Cette pratique mensongère de la politique a fini de tuer ce qui restait d'idéal et de foi chez des votants qui sont désormais prêt à le faire payer cher.

Prenons garde de ne pas édifier un tribunal pour de mauvais accusés et embrassons enfin nos responsabilités de citoyen: celles qui nous demandent de faire barrage à Marine Le Pen et au Front National; mais également, au lendemain de ce second tour, de conduire ces politiques libérales à la défaite au moment des législatives, pour infléchir cette fois-ci positivement sur le destin de trop de femmes et d’hommes qui souffrent en France comme en Europe de ces mêmes politiques. Votons Macron au second tour et imposons-lui une majorité qui sera véritablement socialiste et écologiste. Mélenchon Premier ministre ? Ou appel à de nouvelles élections face à une incapacité pour Macron à obtenir une majorité confortable à l’assemblée ? Ce qui est certain, c'est que après cette élection plus rien ne sera jamais comme avant, et que le prix de la victoire indispensable de Macron sera de devoir rendre des comptes à toutes celles et ceux (plus de 70% des électeurs) qui ne lui adressèrent pas leurs voix au premier tour de l'élection présidentielle en 2017. Pour sortir de ce rêve glauque, il sera indispensable que Macron devienne le dernier Président de la Ve République, et que la France se dote enfin d’une constitution à l’image de ses attentes morales et de son vrai visage : un visage multiculturel et multi-ethnique, fondé sur un pacte républicain commun renouvelé, jeune et tourné vers l’avenir, qui est l’antithèse absolue du Front National et de Marine Le Pen.

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