Une exposition revient sur la grande migration des DOM vers l'Hexagone

Un collectif de trois associations (Hexîle, Adada et Sonjé) présente Partir pour la "Métropole", une odyssée populaire, une exposition qui aborde l'histoire de la migration des "Domiens" vers l'Hexagone, des années 1960 aux années 1980. Elle se déroulera à Saint-Denis (93) dans l'espace d'exposition 60 AdaDa du 31 octobre au 22 novembre 2020.

Annick, Eliane, Aimé, Gitane, Eugène*… font partie de ceux qui ont emboîté le pas de  la migration pour en finir avec la pauvreté, avec « une vie sans avenir ». Comme des milliers de leurs compatriotes réunionnais, « antillais » et guyanais, ils/elles ont pu s’embaucher comme femmes de ménage, agents hospitaliers, facteurs, ouvriers… dans la France des « Trente Glorieuses ». Au début des années 1980, les « Domiens » sont près de 200 000 à avoir migré dans l’espoir d’une « vie meilleure » ; dès 1982, un « Antillais » sur trois vit « en France ».

À la fin des années 1950, les « créoles » sont déjà quelques dizaines de milliers dans l’Hexagone, mais c’est à partir des années 60 que débute un véritable déplacement de population facilité par le pouvoir gaulliste et poursuivi jusqu’à la fin des années Giscard. En 1963, le Bureau pour le développement des migrations intéressant les départements d’outre-mer (BUMIDOM) est même créé pour organiser cette « exode ». Deux décennies plus tard, les socialistes, quelques mois après leur accession au pouvoir en 1981, mettent fin aux activités de cette société d’État. Dans une France en crise, la priorité est désormais à l’insertion sur le marché du travail de celles et ceux qui se trouvent déjà en « Métropole ».

Durant les années de « migration planifiée », ces « Français venus d’ailleurs » ont fondé des familles et posé les bases d’un enracinement qui a façonné le visage de leur présence en Île-de-France, à Lyon, au Havre... C’est cette installation « en France » du petit peuple de Pointe-à-Pitre, de Fort-de-France, de Saint-Denis… que l’exposition Partir pour la « Métropole »… met en lumière. Il s’agit de donner à voir cette odyssée populaire dont les héros et héroïnes ont écrit quelques pages encore méconnues voire inconnues de notre histoire contemporaine.

Mettre en espace cette migration c’est permettre une meilleure compréhension de la diversité de notre pays trop souvent réduite à une liste interminable de clichés ; nos concitoyen.ne.s originaires des « îles » en savent quelque chose. Outre le mépris qui peut parfois affleurer de certaines paroles répétées à l’encontre des « Antillais », qui produit des blessures profondes, les stéréotypes sont le terreau des préjugés qui favorisent les discriminations au logement, à l’emploi… et mettent en péril l’égalité des droits dans notre pays. Partir pour la « Métropole »… a donc un enjeu civique. Un détour par le passé permet d’évoquer des parcours complexes, de rendre toute leur épaisseur à des hommes et des femmes qui ne sont pas toujours perçus comme des « Égaux » par leurs concitoyen.ne.s.

C’est la somme des « petites histoires » qui fait l’Histoire. Les trajectoires de Gitane, d’Aimé, d’Eugène… ont aussi accouché du passé récent de la France, des Vingt Décisives… 1965-1985 de l’historien Jean-François Sirinelli dont ils sont pourtant absents.  L’arrivée massive des « Domiens » en « métropole » est un angle mort du récit de la transformation de la société française des Trente Glorieuses. Pourquoi cette période ne devrait être vue que sous les angles du dynamisme économique (limité à la « métropole »), des décisions du pouvoir exécutif, d’un « mai 68 » sans les luttes menées par certaines minorités ? Il s’agit de créer un espace où des jeunes et moins jeunes, des professeurs, des parents, des curieux… découvrent une autre histoire sociale de leur pays. Une histoire non seulement nationale mais européenne avec cette autre migration de travailleurs caribéens (Jamaïcains, Trinidadiens …) vers le Royaume-Uni ; un autre déplacement de population photographié par Vanley Burke depuis les années 60.

Aujourd’hui un.e jeune Français.e est beaucoup plus informé.e sur le Civil Rights Movement que sur de nombreux combats qui furent menés en France pour l’égalité des droits. Qui n’a pas en mémoire ces images de canons à eau et de chiens utilisés contre les manifestants pacifiques de la campagne de Birmingham (1963) ? Des scènes de brutalités vues dans maints documentaires et évoquées dans des récits historiques pour la jeunesse. La mémoire de ces luttes ainsi entretenue prépare les futurs citoyens  à mener les combats à venir, et c’est une bonne chose. Cette diffusion importante de l’histoire afro-américaine donne cependant parfois l’impression qu’elle est utilisée dans notre pays pour ne pas parler de pans entiers de notre expérience collective, notamment ceux liés aux minorités.  En France, c’est en effet un demi-siècle de témoignages, de rapports, d’articles universitaires, de romans, de chansons, de films, de photographies… sur l’expérience des « Domiens »   qui a été enseveli sous une quasi absence de médiatisation. Des brèches apparaissent néanmoins dans ce qui constitue un véritable mur érigé entre notre passé et nous, et ce, grâce à des documentaires réalisés à partir du milieu des années 2000, parmi lesquels Bumidom, des Français venus d’outre-mer (2010). Plus récemment, la publication en 2017 de la bande dessinée Péyi en nou de Jessica Oublié et Marie-Ange Rousseau, la diffusion sur France2 du téléfilm Le rêve français (2018), à une heure de grande écoute, ont aussi contribué à rompre  le silence.

Comment donner à voir la fabrique de cet « homme nouveau » ? Celui dont parle le rappeur Doc Gynéco dans « Né ici » (Première consultation, 1996) : « Ma mère est née là-bas, mon père est né là-bas. […] Moi je suis né ici et mon enfant aussi. » Partir pour la « Métropole »… entreprend de donner à voir cette histoire en suivant les traces laissées par Le combat ordinaire d’ouvriers, de travailleuses, de mères, de pères, de chercheurs, de musiciens… Une photographie de Gérald Bloncourt ou de Willy Vainqueur, des témoignages de migrant.e.s, les œuvres des artistes du 60 AdaDa font partie des pièces à partir desquelles l’exposition aborde les thèmes de cette aventure humaine. Cette exposition s’appuie sur le travail précieux des chercheurs Monique Milia-Marie-Luce, Stéphanie Condon, Michel Giraud, Alain Anselin, Wilfrid Bertile…

Partir pour la « Métropole »… n’est pas conçue pour expliquer ce que fut cette importante migration, cette exposition est d’abord traversée par les questions que posent les filles et les fils d’Annick, d’Aimé, de Gitane…  Interroger cette histoire c’est animer l’un de ces débats qui contribuent à rendre la société française plus inclusive.

* Les noms de famille ne sont pas mentionnés le plus souvent à la demande des personnes concernées.

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