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Billet de blog 3 mars 2016

Auberge espagnole, armée mexicaine, où en est la politique publique de lutte contre la radicalisation ?

Les récents débats autour du centre de Dounia Bouzar (CPDSI – Centre de prévention contre les dérives sectaires liées à l’Islam) et de celui de Sonia Imloul posent une fois de plus la question des outils mis en place dans notre pays pour lutter contre la radicalisation.

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Face à une menace nouvelle et mal paramétrée, la France a marqué un retard dans sa prise en compte. Dans des conditions d'urgence, le gouvernement a utilisé les outils qui existaient, le Comité interministériel de prévention de la délinquance, MIVILUDE, associations, centres de prévention, services sociaux…

Nos politiques publiques en général souffrent de manque d’évaluation, c'est le cas de l’aide au développement ou d’autres politiques publiques fiscales notamment, dont on ignore en fait l’efficience. Mais, la politique de lutte contre la radicalisation n'est pas une politique publique comme les autres.

Ici, on ne parle pas de deniers publics mal utilisés, on parle de bombes à retardement ambulantes, laissées sans surveillance, dans les rues de nos villes et de nos villages avec non seulement un certain potentiel de dangerosité, mais en plus un risque de contagion. Ainsi, il faut évaluer ces politiques peu importe les échecs - car il est évident qu’il y a en a -  leurs analyses permettront d' améliorer et de corriger les dispositifs existants. L’évaluation n’est pas une humiliation ou un geste irréfléchi; c’est un acte normal et de contrôle parlementaire.

C’est dans ces conditions que j’ai demandé, lors du débat budgétaire de 30 novembre 2015 de la mission sécurité, une évaluation. Non pas par un effet de jalousie contre l’une ou l’autre des icônes médiatiques du sujet, mais parce que ce sujet nouveau doit être évalué.

Des dispositifs dispersées

La déradicalisation est dispersée, éclatée entre les préfectures qui chargent ça et là, en fonction de structures existantes, associations ou services sociaux de suivre les jeunes gens signalés. Dans un récent rapport  du 22 janvier 2016 le comité de prévention de la délinquance indiquait que :

"63 préfectures ont des cellules de suivi, qui assurent une réelle prise en charge des situations au titre de la prévention, s’inscrivant pleinement dans les instructions de la circulaire du 29 avril 2014. 38 préfectures ont mis en place leur cellule de suivi et ont amorcé un début de prise en charge ou d’accompagnement"

Depuis le rapport du 17 décembre 2015, quelques expériences et initiatives en matière d’accompagnement et de soutien psychologiques pour les jeunes concernés méritent d’être soulignées.

Dans le Cantal, la Préfecture a confié à Accent jeunes, association de prévention spécialisée, le suivi des jeunes signalés.

Dans le Nord, l’association Itinéraires a constitué une équipe mobile chargée d’accompagner les personnes fragilisées et leurs familles (une vingtaine de personnes) par un dialogue et la mise en relation avec les interlocuteurs appropriés pour une prise en charge sociale, psychologique voire médicale et établir avec eux l’amorce d’un nouveau projet scolaire et professionnelle.

D’autres préfectures mobilisent soit la Mission locale Jeunes et Pôle emploi pour la prise en charge des jeunes au titre de l’insertion sociale et professionnelle, soit les associations pour le Sauvegarde de l’Enfant à l’Adulte appuient le suivi des services sociaux du Conseil départemental dans la prise en charge des jeunes signalés.

La Préfecture de police de Paris associe la Mission locale de Paris aux cellules PRAF avec deux objectifs, d’une part renseigner les membres de la cellule sur les personnes signalées, d’autre part agir sur les jeunes pour prévenir leur basculement (renforcement du suivi pour les jeunes connus, prise en charge spécialisée par un conseiller spécifique de la mission locale).

La Préfecture de l’Essonne a noué un partenariat avec un expert psychiatre à travers un protocole de coopération pour appuyer la cellule de suivi de son expertise notamment pour les situations de personnes signalées ayant été suivies ou étant suivies pour des troubles psychologiques ou psychiatriques.

Dans les Hauts de Seine, l’association ADAVIP est mobilisée pour la prise en charge par des psychologues des signalés victimes d’infractions pénales. »

Les outils sont donc dispersés, les procédures non unifiées, les formations aléatoires.

Les acteurs parfois isolés et peu soutenus comme l’a dénoncé à de multiples reprises Madame Latifa Ibn-ZIATEN.

Il en va de même des crédits qui sont affectés en fonction du nombre de personnes " à traiter".

Il serait sans doute préférable de juger au cas par cas de plus grosses structures comme Paris, Lyon ou Marseille, ayant des préfectures et des structures plus charpentées et plus solides et qui n’ont sans doute pas autant de besoins que des préfectures de départements plus modestes.

Vers une approche plus méthodologique

Alors que le nombre de personnes signalées à l’UCLAT (unité centrale de lutte contre le terrorisme) va approcher les 9000 personnes, il est plus que temps à mon avis de réfléchir de façon plus globale et plus méthodique à ces actions de déradicalisation.

Il faut non seulement procéder aux évaluations précises de chacun des cas traités, et de leur suivi, mais aussi mettre toutes ces structures en réseau pour qu’elles puissent échanger des retours d’expériences, c’était d’ailleurs une proposition (non retenue) de notre rapport de la commission d’enquête sur la lutte contre les réseaux jihadistes.

Il faut en suite professionnaliser les formateurs et unifier les formations.

Former les formateurs et les acteurs de la déradicalisation pour assurer partout en France une meilleure prise en charge des jeunes qui sont en voie de radicalisation mais n’ont pas encore basculé dans l’extrémisme.

Ce sujet est donc éminemment sérieux et douloureux, il n’appelle aucune faiblesse et aucun retard.

Comment peut-on améliorer les dispositifs ?

Les programmes de formation existent à l’étranger et au niveau international .

Recommandé dans le rapport de la commission d’enquête sur les réseaux djihadistes en France et en Europe, le centre international Hedayat : www.hedayah.ae  constitue un outil négligé des Français qui en font pourtant partie.

Ce centre international, crée par le forum global antiterroriste en 2011 (GCTF), a son siège aux Emirats, mais il s’agit d’une structure internationale dont les commissions sont coprésidées par des pays aussi différents que les USA, la Turquie, l’Australie, l’Espagne, l’Union européenne, le Maroc, les Pays-Bas etc.…l’OSCE

Plus de 75 pays ont utilisé ses formations et ses programmes et plus de 1500 personnes ont participé à ses formations. Les formations ont eu lieu à la demande des Nations Unies à New York, mais aussi dans différentes villes européennes.

A ce jour, il semblerait que notre ambassadeur de France aux Emirats n’ait pas encore visité ce centre, pas plus que les autorités en charge de la lutte contre le terrorisme.

Pourquoi ne pas utiliser ces programmes bien évalués et bien pensés par des spécialistes ? Certes ils sont en ligne, certes en anglais, mais enfin nous ne manquons de traducteur.

Ce qui est assez bon pour la Commission européenne, le Royal United Services Institute RUSI, est bon pour la France.

L’expérience saoudienne n’est pas non plus inintéressante, au moins sur la méthode d’évaluation, issue des travaux des meilleurs spécialistes des Etats-Unis. Le centre saoudien Mohammed ben Nayef travaille beaucoup sur les liens familiaux et les évaluations. Chaque semaine, les participants aux programmes font l’objet d’évaluations multiples et variées. Si la transposition n’est, bien entendu, ni envisageable ni souhaitable, il faut néanmoins s’intéresser à la méthode d’évaluation.

Sujet tabou mais indispensable. Faire face à ses erreurs ou manquements, c’est le premiers pas pour y remédier. Donc voilà l’état épars de notre politique de lutte contre la radicalisation.

Travailler le terrain

Bien entendu chercher à unifier et renforcer les formations des acteurs de terrain, soutenir les associations qui travaillent dans les quartiers et assurer le suivi personnalisé et continu des personnes traitées.

Reste la grande question de la prévention, presque un gros mot.

Vous l’aurez compris, je ne crois pas que la solution passe ni par le retrait de la nationalité, ni par des lois encore plus répressives, mais au contraire par la reconstitution patiente et méthodique du lien citoyen rompu.

Remettre de l'espoir dans les cités

Comment ? Et si nous faisions une expérience ?

Chaque année au Sénat se tient une manifestation qui s’appelle le talent des cités www.talentsdescites.com, des jeunes des quartiers sont primés pour leurs initiatives, se voient offrir un stage dans une grande école de commerce et sont parrainés par des grandes compagnies françaises Vivendi, EDF, SNCF, Caisse des dépôts…

Et si nous demandions aux lauréats de ces dernières années de revenir dans leurs cités pour donner un exemple positif de réussite ?

Redonner une image positive, c’est fondamental pour cette jeunesse en perdition qui, faute d’idéologie, adopte celle de DAESH.

Demandons aux jeunes lauréats du talent des cités de devenir à leur tour des passeurs de témoin de ce que la République peut accueillir tous ses enfants.

Remettons le respect au cœur de nos relations avec ces jeunes qui ont rompu le lien citoyen.

Demandons à ces jeunes d’être des ambassadeurs de réussite dans les quartiers et après avoir identifié des associations, mettons les en réseaux pour éviter découragement et isolement.

La solution à la radicalisation ne peut avoir pour seule réponse, qu’une seule réponse institutionnelle, encore moins répressive. Le problème est sociétal et psychologique, il faut agir sur tous les terrains en même temps. Utiliser les soutiens qui existent et qui fonctionnent et travailler en réseau. L’avenir de milliers de jeunes en dépend, notre modèle de vie aussi. Il faut être sur ces questions créatifs et innovants et croire à la vertu de certains modèles.

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