Cette année j’ai été voir deux spectacles du Samovar, une école de Clown à Bagnolet, en Seine-Saint-Denis. La première fois pour assister à un cours public, une présentation face au public du travail réalisé par les élèves et un enseignant, avec une bonne dose d’improvisation. La seconde fois pour le spectacle de fin d’année du groupe de première année (il y a deux promotions), un « cabaret » où s’enchaînaient solos et sketchs. Dans les deux cas j’ai assisté à des propositions stimulantes, intéressantes, drôles et vu des personnes qui travaillaient leur métier et ce faisant sur elles-mêmes, toutes choses qui me semblent super.
Cela étant dit, les deux fois c’est surtout de la colère que je ressentais en sortant : comme souvent quand je vais voir des spectacles (mais ça vaut aussi pour d'autres formes d'art) j'ai le sentiment d'une absence de prise en compte des dimensions politiques de la représentation et, ici, du comique. En l'occurrence j'ai perçu dans certaines propositions la reproduction tels quels de clichés validistes, sexistes, racistes. J'ai pas réagi sur le moment donc j'écris ce texte. Je fais d'abord un détour par quelques ressorts comiques et leur dimension politique. Je reviens ensuite sur ce que j'ai trouvé gênant dans les représentations que j'ai vues.
Renforcer ou travailler la norme ?
Peut-être que pour commencer on peut aborder trois ressorts du comique très fréquents et qui permettent d’en saisir le potentiel politique.
- Un premier ressort est le fameux « c’est drôle parce que c’est vrai ». Tel·le comique ou situation est drôle parce qu’elle raconte quelque chose que le public reconnaît, voire en quoi il se reconnaît. Si l’on creuse un peu, cela suppose un minimum d’observation et d’empathie puisqu’il faut savoir se représenter des situations communes à pas mal de monde ou à des publics plus ou moins ciblés, bref se mettre à la place de, travailler le commun. D’un point de vue politique ces observations, ce "c’est vrai" reconnu par le public, peuvent aussi bien être présentées comme absurdes, remises en cause qu’au contraire normalisées, naturalisées.
- Un autre ressort important du comique est le décalage. Dans le sens où la situation évolue de façon inattendue (telle personne tombe de manière ridicule alors qu'elle marchait normalement / s'asseyait etc.) mais aussi dans le fait de diverger vis-à-vis d’une norme. Là encore il y a une dimension éminemment politique du comique : l’humour peut aussi bien remettre en cause la norme que la renforcer. Il est ainsi possible de moquer les normes patriarcales ou ce qui ne s'y conforme pas. Par exemple en moquant les hommes jugés insuffisamment viriles : du rappel à l'ordre et, en somme, du maintien de l'ordre.
- Souvent la dynamique comique d'une blague ou d'un spectacle tient à trois étapes : une histoire / situation créée une tension chez le public (du fait d'une attente par rapport à ce qui va suivre ou de la gêne par rapport à ce qui est évoqué), la tension est résolue, le public rit, notamment de soulagement. Dans de nombreux spectacles, en particulier ceux qui prétendent faire de l'humour trash la tension revient juste à dire quelque chose de blessant pour une catégorie de personnes et de résoudre la tension en assumant le propos. Souvent ça se pose comme un acte de courage, de dur à cuire, de défenseur de la vérité. Dans les faits ça renforce juste le statu quo et les dominants. C'est mettre sur le même plan la remise en cause de normes absurdes et des normes pas franchement hégémonique qui, en définitive, viennent des luttes de groupes minorisés contre l'oppression et la stigmatisations dont ils font l'objet. Rien de subversif là-dedans.
Je m'égare... ce que j'ai vu au samovar ne relevait pas de ce dernier genre d'humour, mais plutôt d'une ignorance vis-à-vis des béquilles utilisées pour faire rire. Ce qui a donné un certain nombre de propositions qui m'ont paru décevantes et gênantes par leur non prise en compte de leur dimension validiste, raciste et/ou sexiste. Pas ou peu de réflexion, m'a-t-il semblé, de la part des élèves ou des enseignant, rien que j'ai décelé sur scène du moins. Et tout aussi peu de prise en compte de ces questions par un public largement acquis.
Quelques ressorts comiques plus que douteux
Quelques exemples...
- Commençons par le spectacle de fin d’année du groupe de première année :
Après un solo de danse clownée convaincant la transition est réalisée par différent·es élèves grimé·es en clichés sur les asiatiques (chapeau conique dits "chinois", petits pas etc.) pour laver la scène. Ici il n’y a à mon sens rien de désopilant. À la rigueur, les élèves lavent la scène de manière un peu inefficace. Dans le meilleur des cas le comique viendrait d’une transition inattendue et du contraste induit. Pour autant c’est tellement cliché que cela perd toute dimension inattendue. Le comique semble surtout tenir de la reconnaissance du cliché ou du fait d'oser aller dans de tels clichés. Des clichés hérités de la colonisation, rien de bien original ou novateur donc et des clichés qui ont une histoire raciste. Bref je me dis que ça s’arrête là.
Commence alors le sketch suivant, qui poursuit dans la même veine. Deux élèves entrent en scène et annonce dans une imitation caricaturale du japonnais (j'imagine) qu’elles s’apprêtent à faire du théâtre Nô. Une part du comique tient ici à la parodie d’une tradition théâtrale perçue comme extrêmement solennel, subtile etc. : chutes, répétitions, caricature des modes de déclamations etc. Mais pourquoi passer par une tradition théâtrale japonaise, visiblement peu maîtrisée ? Et puis d'entrée de jeu il me semble que le comique repose ici surtout sur des clichés sur les japonnais·es : imitation caricaturale de leur langue, tropes genrés, etc.
De la solennité parodiée on passe à une proposition axée sur la sexualité. C’est qu’on comprend que le personnage féminin est… une geisha et le personnage masculin un… samouraï. Quelle originalité dis donc ! Le personnage féminin refuse l’approche du samouraï forceur, se voit imposé une fellation (avec une épée en ballon de baudruche) puis change visiblement d’avis et appelle le rapport de ses vœux : en somme une touche de culture du viol avec l’idée qu’il faudrait forcer. S'il s'agit de représenter le désir d'une femme pourquoi ne pas laisser le personnage à l'initiative ? Le personnage de la geïsha enfante ensuite quantité de poupées nommées d'après les plats japonnais les plus connus en France et empoigne le samouraï par les cheveux pour l'empêcher de s'enfuir pour poursuivre sa vie de coureur. Là encore, pour s'en tenir à ce dernier point, clichés éculés de la culture hétérosexuelle.
Peut-être que ça vaut le coup de prendre en compte sa position avant de faire ce genre de propositions ? Ou même de passer son tour quand on a rien à proposer. Et par ailleurs l'idée n'est pas de dire qu'il faille absolument être "original". C'est juste qu'il me semble que le recours à ces tropes repose juste sur une paresse, en terme de création mais aussi en terme de prise en compte du public que l'on suscite ce faisant : qui l'on exclut de fait qui l'on renforce dans un sentiment de supériorité ? Qui se permet-on de réduire à des clichés ? Pourquoi ne pas travailler à partir de sa position ? Après tout le clown n'est plus exactement une forme de comique populaire, largement diffusée, peut-être y aurait-il des choses à dire de cette niche culturelle et de celleux qui y évoluent ? C'est comme si le jeu et la scène française ne pouvaient être un sujet puisque normalisé, naturalisé. À cet égard un contre exemple serait le sketch sur le conservatoire des robins des bois (par ailleurs gênant·es à bien des égards) : c'est drôle parce que c'est vrai. Clairement les acteurices abordent quelque chose qu'iels connaissent de l'intérieur et incidemment s'attaquent aux relations de pouvoir dans l'enseignement et au sexisme intériorisé. Qui est visé ? Une enseignante de conservatoire (un salaire et un capital symbolique plus que conséquents donc) et des apprenti·es commédien·nes dont le métier est d'être en représentation, d'essuyer le regard et les jugement d'un public.
Bref j'ai trouvé ces sketchs du même niveau que Kev Adams et Gad El Maleh dans leur sketch sur « les Chinois » qui alignait les clichés racistes les uns après les autres (cf. par exemple cette réaction ou une autre ici) ou des "geïshas blind test" qui ont ces dernières années suscitées de nombreuses critiques de la part de la communauté asiatique en France et plus généralement des milieux antiracistes. Mais dans la salle ça rit franchement ou un peu gêné mais ça rit.
D’autres sketchs sont gênants : notamment celui où deux hommes brésiliens se battent pour un rien. Le comique repose ici sur l’imitation caricaturale brésilien et de l'accent brésilien ainsi que de la capoeira. Il repose aussi sur la représentation d'une virilité macho qui vire à l’homoérotisme. Là encore c'est utiliser des traits culturels méconnus et caricaturés qui n'apportent rien et aborder des questions non maîtrisées. Résultats, une salle qu'on devine majoritairement peuplée d'hétéros rit lorsque les deux hommes se caressent... (L'idée du sketch est que c'est une pub qui montre qu'une crème pour la peau réconcilie les hommes).
Notons au passage que les virilités moquées sont celles : d’un samouraï japonais caricaturé, d’hommes brésiliens caricaturés (brésiliens), d’un rappeur (dans les deux représentations, même si ça marche mieux dans le spectacle de fin d'année) et… c’est tout. Donc pas exactement les masculinités hégémonique en France.
- Concernant le "cours public" ce qui m’avait frappé était l’absence de réflexion sur la norme valide.
Dans mon souvenir, la consigne donnée par l’enseignant était : le clown doit faire quelque chose très sérieusement, avec entrain, concentration, enthousiasme et le résultat doit être ridicule. C'est le décalage entre le sérieux de la réalisation et l'aspect raté ou inattendu du résultat qui doit générer le rire. Cela a donné à quantité de considérations pratiques que j'ai trouvées intéressantes et stimulantes sur l’art de l'improvisation, du rythme, de ménager ses effets etc. ainsi que de chouettes propositions. Reste qu'une part assez importante de ces dernières reposait sur du validisme : imitations de handicap mental, geste saccadés de personnes ayant des troubles de motricité, élocution difficile, tocs etc. Bref le comique naissait, souvent, de l'imitation plus ou moins caricaturale de personnes ne correspondant pas à la norme valide. Il doit exister d'autres sources d'inspirations nan ? Là comme ça je pense au "Ministry of Silly Walks" des Monty Pythons qui ne fait pas appel à ce genre de caricatures pour proposer des manières de marcher inattendues.
Bref, des apprenti·es clown font leur gamme, apprennent à tenir la scène, à dépasser leurs limites etc. en caricaturant des fous, fols, personnes handicapées pour un public a priori en majorité aussi peu concerné que les interprètes. Sans parler du metteur en scène et de l'école qui se font de la maille là-dessus. Je trouve que ça craint. Le pire là-dedans est qu'il est certain que les personnes neuroatypique, fols, handicapées ont un humour beaucoup plus pertinent, riche, drôle sur ce thème. Il est pas impossible, ensuite que certains élèves soient neuroatypiques et aient pensé leurs propositions à partir de cette position, si c'est le cas ça m'a clairement échappé (je vois juste une proposition qui peut-être travaillait là-dessus).
C’était le deuxième spectacle de clown que je voyais et c'est la deuxième fois que j'assistais à un travail se basant sur des clichés sur la folie ou le handicap. Je me suis dit que c'était peut-être ça le clown après tout, jouer sur la norme valide, un peu comme les performance drag jouent sur les normes de genre. La grande différence est l’absence de réflexivité, de conscience de la norme et de travail subversif vis-à-vis de cette norme.
Qu'à cela ne tienne, je lis l’article wikipédia sur le clown et, entre autres niaiseries, j’y apprends que le clown « est un diamant qui n’a pas été façonné par la société ». Le hasard fait que j'échange avec une personne qui suit un stage de clown avec un professionnel. De ce que j'ai compris le stage abordait les origines historiques de la figure du clown et le rôle donnée aux personnes handicapées, fols, neuroatypiques par le passé. En somme une position en décalage permettant des observations pertinentes et audibles car émanant d'une position décalée. Intéressant. Mais aussi : la folie et l’enfance comme source d’inspirations en tant qu’il s'agirait d'états "spontanés". C'est tout de même de gros clichés et je vois mal comment on peut construire des choses intéressantes à partir de là, si ce n'est en les remettant en cause. J'imagine, cela dit, qu'il y a des artistes et spectacles et pédagogues qui ont proposé un travail convaincant sur ces sujets.
Conclusion et quelques références "pour aller plus loin"
Bref, pour conclure, le sujet n’est pas d’avoir des élèves de premières année qui soient des clowns accompli·es. C’est une école. Une part de la richesse des ce cours public et du spectacle de fin d’année est qu'il permet de de réfléchir à ses attendus concernant les performances, les personnage, le fait de jouer juste, constater que ça n'est pas que du "talent", que c'est un métier etc. Je ne m’attendais pas non plus à ce les élèves soient à 100 % au taquet sur les dimensions politiques de la représentation ou du comique. Mais au moins d’avoir le réflexe de ne pas aller dans des directions qu’iels ne maîtrisent pas et qui reproduisent sur scène des rapports de dominations préexistant sans les remettre en cause. Que des personnes travaillent sur les clichés dans leur coin pour démêler leur imaginaire, pourquoi pas, mais pourquoi montrer sur scène les mêmes clichés qu'on voit partout ailleurs ? Est-ce que ça ne fait pas partie de votre travail de proposer autre chose ? D’autant que les élèves semblent toustes avoir entre la vingtaine entamée et la trentaine. Quant aux enseignant·es (à vrai dire je n'ai vu que des enseignants, blancs, cinquantenaires), peut-être que ça vaudrait aussi le coup de se former davantage sur ces sujets. Il est certainement possible de faire intervenir des personnes pour former l'équipe pédagogique et les élèves sur ces sujets. J'ai cru comprendre que le spectacle de fin d'année avait été préparé pendant un certain temps et que l'équipe permanente avait pu le voir évoluer : personne semble-t-il n'a vu quoi que ce soit à redire. À mon avis ça vaut le coup d'y consacrer de la maille.
Plus largement dans ce qui m'a gêné dans ces propositions j'ai retrouvé un trait que j'ai perçu dans d'assez nombreux autres spectacles. Tout se passe comme si l'équipe artistique ne se considérait pas comme un sujet intéressant et ce faisant ne travaillait pas à partir de sa position. Cela est très probablement lié à l'endogamie classe moyenne - bourgeoisie du milieu de la culture : les personnes en situation de domination se considèrent comme la norme et partant le banal, le pas intéressant. D'où des propositions traitant toujours des autres (les gens dans la galères, les damnées de la terre ou au contraire les 0,1% mais jamais la famille qui contourne la carte scolaire, les profs ou les agent·es immobiliers). Je ne dis pas que l'art doit nécessairement donner dans l'autoanalyse, mais il semble qu'un minimum de prise en compte de sa situation puisse éviter des propositions politiquement nuisibles.
"The Darkness", une chouette vidéo de Natalie Wynn sur le thème de l'humour à partir de sa position sociale (les sous-titres français son bien faits).
L'article, en anglais, "Ridicule, gender hegemony, and the disciplinary function of mainstream gender humour" de Mostafa Abedinifard sur l'humour comme rappel à l'ordre.
Les deux spectacle de stand up de Hannah Gatsby, sur Netflix : Nanette et Douglas. Mais surtout Nanette sur la question des ressorts du comique et de leur dimension politique.
Le manifeste du Collectif Lutte et Handicap pour l'Égalité et l'Émancipation.
Le manifeste des Dévalideuses.
Une interview de Dandelion personne concernée se revendicant fou et qui parle de schizophrénie, psychophobie et psychiatrie.
Un épisode de Kiffe ta race, le podcast de Rokhaya Diallo Grace Ly sur les clichés sur les personnes asiatiques en France.
Pour une approche politiquement plus pertinente de l'enfance, les articles et conférences de Tal Peterbraut-Merx. Par exemple cet entretien dans le podcast Sortir du capitalisme.