Fraude scientifique, le CNRS et l’ETH Zurich ouvrent une enquête

Un peu plus d’un an après la décision du CNRS d'exclure pour deux ans le biologiste Olivier Voinnet, membre de l’Académie des Sciences, le CNRS et l’École polytechnique fédérale (ETH) de Zurich décident de constituer de nouveau une commission d'enquête qui concerne plusieurs publications du domaine de la biologie moléculaire.

Selon un communiqué publié hier conjointement par les deux institutions, française et suisse, « au cours des dernières semaines, des doutes sérieux sont apparus concernant des figures et graphiques contenus dans plusieurs publications du domaine de la biologie moléculaire ».

Le communiqué du Centre national de la recherche scientifique (CNRS) précise :

« Le CNRS et l'ETH Zurich ont décidé de constituer une commission d'enquête scientifique qui sera mise en place par le CNRS, en collaboration avec l'ETH. Composée d'experts, elle aura pour mission d'établir la réalité des faits. »

 Le communiqué rappelle les règles déontologiques qui interdisent toute expression publique jusqu'à la clôture de la procédure d’investigation.

De son côté, le communiqué de l'ETH Zurich ne donne aucune précision supplémentaire, notamment sur le ou les chercheurs concernés par cette enquête, le nom des revues scientifiques ou même le domaine de la biologie en question.

 L’enquête sera dirigée par le CNRS avec la contribution de l’ETH Zurich, précise le communiqué.

Dalmeet Singh Chawla de Retraction Watch, un site américain qui commente et publie quotidiennement des cas de fraude et de rétractations de publications scientifiques, a écrit que le chargé de communication du CNRS a refusé de commenter cette annonce.

Rappelons que ce n’est pas la première fois que ces deux institutions décident de lancer des investigations pour fraude scientifique. Début 2015, des doutes sérieux sont apparus concernant certains travaux d’Olivier Voinnet. Un biologiste français, qui a été élu à l’Académie des Sciences, en novembre 2014, et détaché du CNRS à l’ETH de Zurich depuis 2010. De vives critiques ont été publiées, sur le site PubPeer, par des biologistes qui ont évalué et examiné des figures manipulées dans certains articles de Voinnet.  Même si le site PubPeer offre la possibilité d’effectuer des signalements anonymes d’irrégularités et de fraude dans les publications scientifiques, certains chercheurs ont choisi de divulguer leur identité et d’accuser publiquement Olivier Voinnet en publiant des lettres ouvertes et des évaluations de ses publications. La chercheuse américaine Vicki Vance, professeure de sciences biologiques à l’université de Caroline du Sud a publié une lettre ouverte adressée à l’ETH Zurich et au CNRS, ainsi qu'une évaluation d'un des articles de Voinnet sur le site de Research Gate. La scientifique a montré des manipulations dans les figures de l'article en question. Ces accusations ont amené le CNRS et l’ETH Zurich à ouvrir des enquêtes.

Le 10 juillet 2015, les investigations des deux institutions ont conduit à la suspension de ce directeur de recherche et Médaille d'argent du CNRS pour deux ans, à compter de la fin de sa disponibilité.

Le site Ethique et Intégrité a publié un dossier sur cette affaire. Plusieurs publications de Voinnet ont été retirées (rétractées) ou ont fait l’objet de corrections. Sur les 84 publications co-signées par le biologiste français et qui ont été publiées avant le 10 juillet 2015 (date de publication des résultats de l’enquête le concernant), 21,4% ont fait l’objet de corrections. Sept articles ont été définitivement rétractés.

Les sept rétractations des articles d'Olivier Voinnet. © Seraya Maouche Les sept rétractations des articles d'Olivier Voinnet. © Seraya Maouche
Après l'annonce publiée hier, plusieurs spécialistes ont supposé un rapport entre les investigations qui ont été annoncées et l’affaire Voinnet.  Alan Niederer du quotidien en langue allemande la Nouvelle Gazette de Zurich (Neue Zürcher Zeitung;  NZZ) a publié hier "soupçons de manipulation de données" [Verdacht auf Datenmanipulation], dans lequel il révèle son échange avec l’ETH Zurich. L’auteur a pu obtenir de Franziska Schmid, du service de communication de l’institution suisse, la confirmation qu’Olivier Voinnet n’est pas au centre de ces investigations. Cependant, ce dernier est concerné en tant qu’auteur cosignataire des publications en cours d'investigation.

Leonid Schneider, un biologiste allemand, qui a fondé le site « For Better Science » [pour une science meilleure], s’est interrogé si la cible de la commission d’enquête, qui a été annoncée par le CNRS et l’ETH Zurich, n’est pas Guillaume Moissiard, un des auteurs qui ont collaboré avec Olivier Voinnet.

« C’est assez déprimant. Chaque jour ou presque, le site Retraction Watch annonce le retrait de la littérature scientifique de travaux de recherche », a déploré David Larousserie dans « des faussaires dans les labos », qu’il a publié dans Le journal Le Monde du  11 mai 2015.

Le 9 juillet 2015, dans un entretien mis en ligne sur le site Web du CNRS, Alain Fuchs, président du CNRS, a assuré que son institution « ne  transige  pas avec l’intégrité ».

La fraude scientifique est un véritable phénomène aujourd’hui, notamment que certains cas de fraude scientifique sont commis par des chercheurs séniors qui sont protégés par les comités d’éthique et les départements d’intégrité scientifique de leurs institutions de rattachement. Ces derniers sont pourtant censés être les garants du respect des règles de bonne conduite scientifique.

En France, une charte nationale de déontologie des métiers de la recherche a été signée par sept établissements de recherche le 29 janvier 2015 dont le CNRS.

Le 29 juin dernier, Pierre Corvol, professeur honoraire au collège de France, a remis à Thierry Mandon, secrétaire d’État chargé de l'Enseignement supérieur et de la Recherche, son rapport sur l’intégrité scientifique qui comporte 16 propositions de recommandations pour la mise en œuvre de cette charte nationale d’intégrité scientifique.

 

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