José Villar et Stephen Kennedy, deux chercheurs à l'université d'Oxford au Royaume-Uni, sont accusés par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) d’avoir utilisé des idées développées dans le cadre d’un de ses projets pour leur demande de subvention à la Fondation Bill & Melinda Gates. L’Organisation leur reproche d’avoir délibérément retardé leur travail à l'OMS au profil de leur demande de subvention.

Les deux chercheurs ont réussi, en mars 2008, à obtenir une subvention de 29 millions de dollars de la Fondation Bill & Melinda Gates pour élaborer des normes mondiales et des standards globaux qui permettent de déterminer si un fœtus est sur ​​une trajectoire de croissance saine.

Le département santé et recherche génésiques (RHR) de l’OMS a lancé, avant 2005, une grande initiative pour faire la même chose. Kennedy et Villar sont tous les deux impliqués dans cette initiative. Une enquête mondiale sur la surveillance de la santé maternelle et périnatale a été réalisée par l’OMS entre 2004 et 2005.

José Villar, professeur de médecine périnatale, est l’investigateur principal du projet « INTERGROWTH-21 » ou le Consortium International pour la Croissance Fœtale et Néonatale du 21ème siècle. Il s’agit d’un réseau mondial et multidisciplinaire de 300 chercheurs de27 institutions internationales localisées dans 18 pays. C’est le plus grand projet de collaboration dans le domaine de la recherche en santé périnatale à ce jour. Il vise l'amélioration de la santé périnatale et l’élaboration de normes internationales pour la surveillance de la croissance fœtale et néonatale.

Stephen Kennedy est le chef du département Nuffield d'obstétrique et de gynécologie (NDOG) à Oxford, qui co-dirige avec José Villar le consortium « INTERGROWTH-21 ».

Selon la description de ce projet, qui est disponible sur son site Web, « près de 60 000 femmes et nouveau-nés sur cinq continents ont participé à ces études ». L’équipe de recherche a déjà publié les premiers résultats de ce projet dans des révues scientifiques prestigieuses dont un article publié, en juillet 2014, dans la revue médicale The Lancet.

Dans ce même article, Villar et ses collaborateurs reconnaissent l’existence d’une étude antérieure à l’OMS :

« En 2006, l'OMS a produit des normes internationales de croissance pour les nourrissons et les enfants jusqu'à l'âge de 5 ans sur la base de recommandations d'un comité d'experts de l'OMS. En utilisant les mêmes méthodes et approche conceptuelle, l'étude longitudinale FGLS sur la croissance fœtale conduite dans le cadre du projet INTERGROWTH-21, vise à développer des standards internationaux pour la croissance et la taille du fœtus. »

Selon le journaliste scientifique allemand Kai Kupferschmidt, qui a publié, le 9 septembre dernier, un article sur cette affaire dans la revue Science, L'OMS a consulté Frank Wells, un expert indépendant spécialisé dans la fraude en recherche scientifique et des questions éthiques, il  est basé à Ipswich au Royaume-Uni. La revue Science a eu accès au rapport que cet expert a rendu à l’OMS.

Tout en reconnaissant le caractère « embrouillée » de cette affaire, l’expert britannique a prévenu l’OMS que si elle ne fait rien, cela donnerait l’impression que l’Organisation mondiale de la santé ne prend pas au sérieux les allégations de méconduite scientifique.

Réaction de la Fondation Bill & Melinda Gates

Selon la revue Science, Frank Wells a trouvé surprenant que Fondation Bill & Melinda Gates a refusé d'enquêter sur
les allégations de méconduite scientifique des deux chercheurs qu’elle a financé.

En tête des bienfaiteurs de la santé mondiale, devant l’OMS, la Fondation des Gates a lancé, ces dernières années, plusieurs plans pour la santé, notamment sur les campagnes de vaccins, des initiatives pour traitement de l’eau et aussi pour la fabrication de préservatifs. Cependant la Fondation a été souvent la cible de critiques sur sa politique de financement. En 2008, Devi Sridhar et Rajaie Batniji, également chercheurs à l’université d’Oxford, ont dénoncé, dans un article publié dans la revue médicale the Lancet, la répartition des aides distribuées par la Fondation Bill & Melinda Gates.

La sociologue britannique Linsey McGoey de l’Université d’Essex a publié, en 2015, un livre critique intitulé « No Such Thing as a Free Gift: The Gates Foundation and the Price of Philanthropy» (« Il n’y a pas de don gratuit : la Fondation Gates et le prix de la philanthropie »). Dans ce livre, la chercheuse s’interroge si la Fondation Bill et Melinda Gates aide les multinationales plus que les pauvres et si cette philanthropie n'est pas une nouvelle stratégie pour acquérir de l’influence. L'implication de la fondation dans le capital de sociétés responsables de divers problèmes sanitaires est aussi la cible de nombreuses critiques. En 2009, le projet de l'organisation caritative Path (Program for Appropriate Technology in Health), qui est basé à Seattle aux États-Unis et financé par la Fondation des Gates, a été largement critiqué après le décès de 7 adolescentes indiennes. Path étudie la possibilité d'incorporer le vaccin anti-HPV, produit par les groupes pharmaceutiques Merck et GlaxoSmithKline, au programme national de vaccination de l'Inde. Selon un article publié par le Financial Times, le 18 novembre 2013, un comité parlementaire indien conclut que « le seul but de Path était de promouvoir les intérêts commerciaux des fabricants du vaccin ».

Dans son code de déontologie, la Fondation encourage ses employées et les collègues de chercheurs qu’elle finance à signaler toute conduite inappropriées. Pourtant, dans cette dispute qui oppose l’OMS et l’université d’Oxford, la Fondation a préféré rester en dehors de ce conflit. Science précise que la Fondation des Gates a refusé de répondre à ses questions.

Des pressions sur l’OMS

De son côté, l’université d’Oxford a rejeté les accusations de l’OMS. Science précise que l’université britannique a examiné ce cas trois fois, en 2008, en 2009 et ensuite en 2011. Contactés par Science, Kennedy et Villar ont refusé de commenter cette affaire. Villar a reçu de l’OMS une somme de 31 350 dollars pour élaborer un des protocoles de l’étude. Sa remise attendue pour décembre 2007, le protocole de Villar n'a jamais été remis à l'OMS. Kai Kupferschmidt a écrit dans Science qu’en mars 2008, Kennedy a informé l’OMS que Villar n’était pas en mesure de terminer cette tâche et il a même proposé de rembourser la subvention obtenue de l’OMS.

« Kennedy avait même signé un contrat pour Villar afin d'élaborer ce protocole pour l’étude de l’OMS. Villar n'a toujours pas rendu ce protocole. », a écrit Kai Kupferschmidt dans la revue Science.

Selon Science, qui a eu accès au rapport de Frank Wells, des chercheurs maintiennent la pression sur l’OMS afin de mener une enquête indépendante et transparente. Pour ces chercheurs, l’enquête de l’université d’Oxford n'était ni trasparente, ni indépendante parce que son comité n’a même pas consulté les chercheurs qui sont impliqués dans l’étude de l’OMS.
L’expert britannique Paul Chamberlain, un des chercheurs impliqués dans le projet de l’OMS, affirme qu’en janvier 2008, Kennedy et Villar l’ont informé à propos de leur demande de subvention à la Fondation des Gates. Chamberlain avait été surpris par cette demande de subvention parce qu’un projet similaire est en cours à l’OMS. Il est allé jusqu'à demander
à l’éditeur de la revue scientifique BJOG (International Journal of Obstetrics and Gynaecology) de retirer son nom sur une des publications issues du projet « INTERGROWTH-21 » parce qu’il ne souhaitait plus que son nom soit associé à cette étude.

D’autres chercheurs dont Lawrence Platt, un gynécologue de l’université de Californie (Los Angeles), qui a présidé le comité exécutif de l’étude de l’OMS, Torvid Kiserud de l’université of Bergen en Norvège, membre des comités exécutif et de pilotage de cette étude et Marshall Lindheimer, un néphrologue de l'université de l'Illinois à Chicago exercent une pression sur l’OMS pour exiger une enquête transparente. Ces chercheurs demandent notamment d'examiner la similitude entre les protocoles de l’étude menée à l’OMS et ceux du consortium « INTERGROWTH-21 » .

En attendant les résultats de l’enquête attendue à l’OMS, cette dernière pourrait saisir l'ordre des médecins britannique (the United Kingdom’s General Medical Council) s’il s’avère que les deux chercheurs de l’Université d’Oxford n’ont pas respecté les règles de bonne conduite scientifique.

Un guide de bonne conduite à l'OMS est attendu pour fin 2016

Ne disposant pas de politique formelle pour gérer une situation comme celle qui l’oppose aujourd’hui à l’université d’Oxford, l’OMS a élaboré un document de politique officielle à utiliser dans des situations de méconduites en recherche. Selon Science, ce document sera publiquement accessible avant la fin de l’année en cours.

Cette dispute, qui implique trois acteurs majeurs, l’université d’Oxford, l'OMS et la Fondation Bill & Melinda Gates, illustre le malaise et les relations complexes qui caractérisent la recherche biomédicale actuelle.

 

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Une page dédiée à cette affaire a été créé sur la plateforme Ethics & Integrity. Nous tenons à remercier le journaliste Kai Kupferschmidt de nous avoir envoyé son article et pour avoir accepté de répondre à nos questions.

 

 

 

 

 

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