Lettre ouverte à M. Cazeneuve, ministre de l'intérieur

"On a affaire à des voyous, à des extrémistes déterminés"... Ainsi sont qualifiés, sans distinction, les manifestants contre la Loi Travail par le secrétaire national du syndicat Alliance Police Nationale.

"La Police est malheureuse parce que la population ne l'aime pas." C'est, en substance, le discours officiel de certains politiques et autres officiels. Eh oui, la Police tant aimée et adulée lors des attentats terroristes (à juste titre) se retrouve aujourd'hui décriée par la violence dont elle a fait preuve à l'encontre des manifestants contre la Loi Travail, que ce soit au cours des défilés ou lors des rassemblements des Nuits Debout.

Alors, à mon tour d'être "choqué" et "meurtri" par les propos de ce responsable syndical. Et je veux le faire savoir en haut lieu : j'ai donc écrit à monsieur le Ministre de l'Intérieur, la lettre que je mets en copie ci-dessous. En voici le détail :

Objet : Syndicat de Police Alliance sur France-Info 

Lettre Ouverte, parution sur Mediapart

Monsieur le Ministre,

Je suis un citoyen ordinaire : j’ai travaillé, cotisé aux organismes de solidarité, payé régulièrement mes impôts (c’est toujours vrai à ce jour), voté aux différentes élections du pays, et manifesté dans les rues parisiennes afin de contester pacifiquement ce qui me semble relever de l’Injustice et des volontés d’abaisser les qualités sociales, culturelles ou démocratiques de la part de ceux que nous avons collectivement élus.

Je n’ai jamais adhéré à un parti politique, et ma sensibilité est d’une « certaine gauche » comme aimait à le dire Albert Camus. Cependant, travailleur dans différentes entreprises, je me suis parfois engagé syndicalement. Hors sur la vie culturelle, je ne suis pas à proprement parler un militant : il y faut une conviction qui peut s’apparenter à une foi, et ce n’est pas mon cas.

Sur la Loi dite Travail, j’estime qu’elle est extrêmement négative et dangereuse pour les salariés et chômeurs de notre pays. J’ai donc participé à différentes manifestations contre celle-ci, et notamment à celle du Premier Mai.

Le Premier Mai, je me permets de vous le rappeler, est la SEULE fête laïque de la quasi-totalité du peuple de France : celle des Travailleurs, qui l’ont été, qui le sont, qui en sont (provisoirement je leur souhaite) dépourvus, et qui le seront. Certes, le Travail n’est pas une fin en soi, mais il est indispensable dans le type de société dans lequel nous vivons pour subvenir à ses besoins et à ceux de ses proches. Le défilé du Premier Mai est toujours une sorte de grande fête où il fait bon de se retrouver dans une foule bon-enfant. Il ne s’y jette que des slogans, plus ou moins fins, mais c’est ainsi, la bonne volonté est présente partout. Le muguet vient orner les vêtements, et toutes les générations s’y mêlent.

2016 aura marqué profondément les corps et les esprits des très nombreux manifestants, notamment à Paris où je me trouvais. Ce Premier Mai aura été le seul que je connaisse jusqu’à présent à subir la violence policière. Police qui a volontairement provoqué les manifestants : d’abord en séparant le cortège en deux parties, laissant la seconde partie immobile sur place durant plus d’une heure, et durant laquelle il a été fait usage à plusieurs reprises de gaz lacrymogènes. J’étais alors très proche de la tête de ce second cortège et ai subi ces gaz. La foule était à la fois patiente car sans violence, et impatiente par les slogans qu’elle lançait désespérément pour avancer. Arrêtés au carrefour Diderot-Reuilly, composés de femmes et d’hommes de tous les âges et même d’enfants, respectueux les uns des autres, nous voulions tous savoir pourquoi nous étions ainsi bloqués et ce qu’il se passait dans la première partie.

C’est après avoir subi plusieurs grenades de gaz durant cette longue attente que quelques personnes ont jeté divers objets sur des groupes de police, dont, au début, beaucoup de bouteilles de plastique vides : il est vrai que c’est très dangereux.

Ce qui m’étonne, c’est cette stratégie du partage de cortège : est-ce pour mieux massacrer les premiers, à l’abri du témoignage du reste de la foule ?

Et comme le dit si bien M. Jean-Claude Delage, secrétaire national du Syndicat Alliance de la Police : « nous recevons des instructions ». Est-ce vous qui avez ordonné ce désordre, cette tension et ces violences ? En quoi vont-elles vous servir ? Vous pensez que le peuple est trop idiot pour comprendre votre jeu ?

En tout cas, 2016 sera marqué dans l’Histoire, car vous êtes le premier Ministre de l’Intérieur à avoir violé la Paix du Premier Mai qui a toujours vu son défilé serein, avec la présence discrète des Forces de l’Ordre.

J’ai évoqué M. Delage un peu plus haut. Je reprends ici ses propos sur France-Info, que j’ai entendu durant le journal sur France-Culture de ce midi. C’est la retranscription intégrale :

« Nous, nous recevons des instructions ; ces instructions sont en règle générale, adaptées aux situations. L’utilisation d’armes de protection ou de défense qui sont, je le rappelle, des armes non létales, donc, avant, on nous disait qu’on était armés, qu’il ne fallait plus être armés ; maintenant nous avons des armes non létales, il ne faut plus s’en servir. Donc, vous l’avez bien vu, on n’a pas affaire à des enfants de chœur, on a affaire à des voyous, des extrémistes déterminés qui n’hésitent pas à s’en prendre y compris à la population de ces quartiers dans lesquels ils se trouvent. Donc, nous, nous adaptons nos interventions et nos moyens d’intervention à la situation. Donc aujourd’hui laisser croire que les policiers se lèvent le matin pour aller taper sur des jeunes qui se lèvent le matin pour que le sol soit maculé de sang, euh, vous imaginez bien que la police républicaine française et les policiers qui soutiennent Alliance Police Nationale sont choqués, sont meurtris, et que nous trouvons cela inacceptable. Donc, il y a une violence plus forte, plus prégnante, mais il n’y a pas de la part des forces de l’ordre un désir de violence. »

Encore heureux qu’il n’y ait pas de désir de violence !

A mon tour d’être choqué : si je ne suis pas un enfant de chœur, ce Premier Mai, j’ai subi comme la quasi-totalité des citoyens dans la rue une certaine provocation et violence policière. Me traiter de voyou et d’extrémiste est diffamatoire, et cela est vrai pour l’ensemble des manifestants de ce « deuxième » cortège. Au nom de tous mes camarades inconnus de la rue ayant manifestés pacifiquement, je demande des excuses pour ces propos diffamatoires de la part de Monsieur Delage. Faudrait-t-il aller en Justice pour cela !

Par ailleurs, il faudrait également qu’il cesse de faire l’amalgame entre le fait de manifester sa colère contre une loi à venir et « les quartiers où ils se trouvent » : cela sous-entend que les dits extrémistes seraient de potentiels terroristes ! Et que les « méchants » habitent les « quartiers ».

Certes, je resterai déterminé dans ma conviction de refuser pacifiquement cette Loi Travail, mais cela est une autre histoire.

Je vous prie d’agréer, Monsieur le Ministre, mes respectueuses salutations.

Serco AGHIAN

J'ai ajouté une formule manuscrite que je retranscris ici :

"Votre gouvernement a une bien étrange façon de dialoguer avec l'ensemble des Français. Je me rappelle qu'à aucun des défilés de la "Manif por Tous" la Police n'a frappé et que le gouvernement a politiquement reculé face à cette mobilisation. Il est vrai que c'était surtout des gens de droite (voire plus) qu'il ne fallait pas décevoir."

Bien entendu, j'ai rendu invisible mes coordonnées et ma signature pour le domaine public.

Courrier cazeneuve (pdf, 2.4 MB)

 

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