La langue française existe-t-elle ? Une Ambassade peut-elle être muette ?

Quelle défense de la langue française et pour quelles raisons ? La représentation politique en Arménie. La création artistique en collaboration entre les français et les arméniens. L'incompréhension face au désintérêt de la représentation de la France à assister à un spectacle de création mondiale à Erevan en français. Brève évocation de la Révolution de velours en 2018.

En France métropolitaine, la langue française recule face à l’anglo-américain qui la submerge un peu partout : en premier lieu la publicité, les bars et restaurants des villes, les médias et en particulier tous les gadgets numériques, les chansons, les spectacles qui incorporent de plus en plus cette langue, et, bien entendu, les entreprises dans lesquelles les salariés ont obligation désormais de se soumettre au diktat de cette nouvelle forme de colonisation, même entre personnes de langue commune.

Les arts et la culture, aussi paradoxal que cela puisse sembler, n’échappent pas à cette « obligation linguistique » pour diverses raisons : tenter d’ouvrir son marché à l’international (entendre par là : les Etats-Unis et autres puissances anglophones), se donner un genre artistique « branché », interdire l’accès aux non anglophones (ces personnes existent encore majoritairement dans notre étroit hexagone), se soumettre aux « lois du marché ». Car il s’agit bien de soumission à un ordre, celui de la globalisation accélérée où seul le marché domine et dicte sa loi. Et les artistes qui se veulent rebelles à l’ordre établi se plient à l’injonction sans rechigner, incluant même bien souvent des parties en anglais par anticipation. Les exemples ne manquent pas de ces artistes qui se sont convertis. Où se niche donc la sincérité des convictions que l’on veut afficher lorsqu’on l’on se détourne de sa propre langue d’origine au profit d’une langue qu’on veut nous faire croire internationale ?

Et ce ne sont pas les gouvernements successifs qui ont engagé des moyens conséquents pour freiner – ce qui serait déjà un grand pas vers l’arrêt – cette Occupation de nos esprits. Les Résistances se font plutôt rares, et sont mêmes souvent interprétées, parfois à juste titre, de conservatrices voire même ultraconservatrices. Curieuse manière de récuser celle ou celui qui justifie vouloir entendre les autres langues du monde : allemand, italien, portugais, persan, etc. Que seraient, par exemple, les chansons de Paolo Conte chantées en anglais et non en italien ? Faut-il rappeler que celui qui perd sa langue perd une part importante de l’accès à la culture, à sa culture, qu’il s’aculture en somme, et qu’il met un voile occultant sur la curiosité d’aller chercher les autres formes culturelles du monde ? Faut-il rappeler aussi ce désastre de la disparition de milliers de langues depuis des décennies, et qu’on pourrait ainsi nommer cela une forme de génocide langagier ? La personne aculturée se ferme à l’autre en ne regardant qu’une seule direction, ici la voie de l’Amérique, désormais du pire phénomène anti culturel et mensonger de notre époque en la personne de son président.

Ne pas perdre espoir pour autant. Il existe, heureusement, des pays où la langue française est mise en valeur, j’allais dire sauvegardée si ce n’était la connotation de boite de conserves qui se cacherait derrière le mot sauvegarde. La mise en valeur, voilà bien ce qui est l’enjeu dans le monde, de la langue française. Ce qui ne veut pas dire en faire une vitrine devant laquelle nos gouvernants paradent au milieu de paillettes scintillantes pour se faire valoir et se donner la bonne conscience du devoir accompli de la défense de la langue française. Ils savent très bien faire cela sans qu’on les y incite. Il s’agit bien d’un ancrage de la langue. Vous avez sans doute remarqué que je n’ai pas utilisé le mot de Francophonie. J’y viens.

J’y viens, ou plutôt j’en reviens. Au mois d’octobre 2018 a eu lieu le Sommet de la Francophonie à Erevan, la capitale de l’Arménie qui, quelques mois plus tôt, avait réussi sa Révolution de velours en évinçant le Premier Ministre. Celui-ci venait de se faire élire avec tous les pouvoirs après deux mandats de Président de la République et un « bidouillage » de la Constitution. La population, excédée par les années de corruption, est descendue dans les rues, a bloqué le pays. L’opposant Nikol Pachinian a pris la tête de la contestation et a fini par être élu Premier Ministre le 8 mai 2018, un mois après le début des manifestations : ce mouvement s’est alors appelé « Révolution de velours », car il a renversé le pouvoir sans faire aucun mort. Même les soldats et les policiers (dont certains hauts gradés) ont rallié la contestation, d’où la grande victoire de la population sur le gouvernement de l’époque.

Octobre 2018, le Pavillon de la France du Sommet de la Francophonie offrait au visiteur un panorama de la puissance et de la culture de la France. Au fronton, trois thèmes sont exposés : Affaires et Développement (le « business » comme indiqué à l’intérieur) ; Numérique avec en sous-titre, écrit en plus petit : Médias et Culture ; Métiers et Territoires. Lors de l’installation, quelques heures avant l’ouverture au public, j’ai pu me promener dans les différents pavillons des pays où la langue française est pratiquée. Au Pavillon de France, lorsque j’ai demandé, avec quelque insistance, ce qui était présenté au public au niveau culturel, la responsable, visiblement excédée, m’a répondu de manière peu agréable que « Tout est culture », la coiffure, la gastronomie, etc. D’une certaine façon de voir, je suis d’accord, mais si Tout est culture, alors plus rien ne l’est, et ce qui est à craindre avec ce gouvernement (alors, en octobre 2018), ce serait la disparition du Ministère de la Culture qui se retrouverait disséminé dans Tous les Ministères. On voit bien cependant à quoi correspond le mot culture, sous-jacent du Numérique : de la technologie d’images. Et en reflet avec ce postulat gouvernemental, voici ce qui était présenté alors sous ce pôle numérique en termes de culture : des écrans où les jeunes gens pouvaient s’adonner à des jeux vidéos, et des masques 3D (appelés par l’oxymore de réalité virtuelle ou augmentée, ces 2 adjectifs pouvant s’associer aisément au nom, comme si la réalité en soi n’était pas suffisante). Oui, bien sûr, il y avait bien deux ou trois sculptures en plâtre placées à des endroits peu visibles du grand pavillon, mais pas un seul livre sur l’ensemble des stands. Heureusement, pour « défendre » un autre aspect de la culture française, un comptoir disposait des brochures sur l’UFAR et l’EFAF : Université Française en Arménie et l’Ecole Française Anatole France. Et dans ces établissements, la langue française est dispensée dès le plus jeune âge pour l’école, et tous les élèves y parlent un français remarquable. Par la suite, j’ai eu la possibilité d’intervenir dans une classe où les élèves d’une douzaine d’années parlaient et comprenaient très bien le français.*

L’Arménie, Erevan sa capitale, j’y ai fait la mise en scène d’une pièce inédite « Madame K et la Révolution de velours », d’Emanuelle Delle Piane, auteure suisse, en français, avec quatre comédiennes arméniennes s’exprimant parfaitement dans notre langue. Nous avons présenté le spectacle dans un petit théâtre de la capitale tout début juin 2019. Un charmant théâtre, situé tout à coté de l’Ambassade de France. La comédienne dans le rôle titre, par ailleurs organisatrice des festivals de théâtre francophone universitaires, connaissant bien Monsieur l’Ambassadeur, lui a remis un carton d’invitation pour notre spectacle, ainsi qu’à l’attaché culturel de l’Ambassade. Ce qui prouve bien l’intérêt de notre gouvernement et de ses représentants pour l’accompagnement de la langue française, est l’absence très remarquée de Monsieur l’Ambassadeur, de l’attaché culturel, et de toute autre personne représentant officiellement l’Ambassade à aucune des représentations. Bien entendu, s’ajoute à cela, si je peux dire s’ajoute, le manque d’aides, financière, en communication ou logistique, de la représentation étatique de la France.

Fait étrange, et qui m’interpelle : lors du Sommet de la Francophonie, Monsieur l’Ambassadeur m’avait transmis sa carte de visite afin que je lui envoie par messagerie le dossier artistique du spectacle, alors à l’état de projet. Ce que je fis quelques jours après la fin de cet évènement international, à mon retour en France. Revenu à Erevan début janvier 2019, en pleine fête de Noël arménien (le 6 janvier), j’ai attendu quelques jours la fin des festivités pour appeler l’Ambassade et demander un rendez-vous. A l’autre bout du fil, on a pris note, et on me rappellera. Une quinzaine de jours plus tard, effectivement : « Monsieur l’Ambassadeur a un agenda très chargé et ne peut pas vous recevoir, ce sera l’attaché culturel qui vous rappellera pour prendre rendez-vous ». Très bien, merci. J’attends encore une quinzaine de jours sans que personne ne se manifeste. Je rappelle : « Ah bon, je note, on vous rappelle très vite ».  Même scénario une douzaine de jours plus tard. Je suis désormais revenu en France le 4 juin 2019, et, après le troisième séjour de 70 jours à Erevan et la création du spectacle, j’attends encore à ce jour que l’on me fixe un rendez-vous à l’Ambassade de France, avec l’Attaché culturel, rencontré par ailleurs dans d’autres manifestations et qui ne m’a jamais abordé pour me signaler qu’il souhaitait me rencontrer. Quel bel enthousiasme de nos politiques à défendre la langue française ! Quelle étrange manière de considérer un Français en pays étranger et qui, de surcroit, y tient une activité professionnelle artistique. J’ose imaginer que ce genre de travail collaboratif artistique est sans doute peu fréquent en Arménie ! Que penser de cette attitude ? Une négligence ? Un désintérêt total pour la création artistique (ici, c’est une création mondiale d’une toute nouvelle pièce de théâtre) ? Un travail harassant à l’Ambassade qui a empêché toute soirée de loisir ? Le profil du metteur en scène qui ne correspond pas aux critères des « Premiers de Cordée » ? Un a priori sur la pensée « révolutionnaire » du metteur en scène ? Un a priori sur une comédie « potache » sans intérêt ? Ou au contraire avec trop d’enjeux ?

A moins qu’ils n’aient eu peur de trop valoriser un spectacle qui évoque une Révolution dont pourraient s’inspirer les Gilets Jaunes et autres contestataires en marche contre l’Ordre macronien ?

Parfois, j’aimerais comprendre l’ordre du monde politique, et pourquoi une Ambassade est muette face à ses engagements.

* à titre de comparaison, le Pavillon de la Suisse, tout proche de celui de la France, présentait une thématique intitulée « Une politique étrangère suisse qui s’engage pour l’égalité et les droits des femmes » dans le monde.

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