Publié avant le drame norvégien de juillet 2011, le rapport d’Europol sur le terrorisme en Europe alerte sur la professionnalisation de l’activisme d’extrême droite et sur son déploiement actif sur Internet. Selon le rapport, cet activisme constitue une véritable menace contre les États membres.
De manière paradoxale, le point Godwin fonctionne sur Internet comme une cage de Faraday contre la dénonciation du caractère objectivement fasciste de certaines opinions qui s’y expriment. La meilleure défense pour l’extrême droite consiste donc à atteindre le point Godwin le plus vite possible : toute analyse s’en trouve discréditée.
D’une certaine façon les insultes dont Médiapart fut l’objet l’année passée (« une certaine presse des années 30 ») procèdent du même mécanisme de saturation de type Godwin. Plus rien n’est audible et les dormeurs qui neveulent pas s’éveiller peuvent renvoyer tout le monde dos à dos.
Le constat qu’un argument rationnel n’est plus contesté mais brouillé est source de trouble. Ce trouble est un trouble dans notre civilisation.
2. Nous sommes convaincus par la longue descendance de Platon et d’Aristote qu’au-dessus du langage que l’on échange et du monde que l’on perçoit existent la vérité et la réalité objective. Par cette habitude millénaire, nous faisons aisément la distinction entre ce qu’on voit ou ce qu’on dit et ce qui est vraiment. Nous savons que pour atteindre ce qui est vraiment, certaines procédures logiques et rationnelles sont à respecter. Ce principe de vérité, Paul Jorion (Comment la vérité et la réalité furent inventées, Gallimard, 2009) en fait un particularisme de notre civilisation.
Bien plus qu’une simple coquetterie distinctive, le principe de vérité est un pilier de notre civilisation. C’est le principe qui fonde les meilleures créations de notre histoire : droit, science, démocratie et droits de l’homme. Il rappelle simplement que tous les énoncés ne se valent pas, tous les énoncés ne sont pas également légitimes : certains décrivent des faits établis, d’autres expriment des croyances.
Ce principe de vérité est aussi un principe d’effort de vérité. Il appelle également chacun d’entre nous à toujours mettre ses croyances à distance, dans une attitude bienveillante mais critique, pour toujours réajuster ses pensées et rapprocher ses discours de la vérité.
Ainsi tel agriculteur qui se plaint de lalibéralisation des marchés doit-il mettre à distance sa croyance que le gouvernement de droite le défend et le protège. Ainsi tel artisan persuadé que ce sont les blancs qui sont victimes de racisme en France doit-il se confronter à la description scientifique des contrôles au faciès. Ainsi tel retraité convaincu que droite et gauche ont aussi mal géré la dette ou le déficit publics depuis 20 ans doit-il surmonter sa posture soi-disant apolitique et se confronter aux faits.
Mais ces discussions ne restent que très brièvement dans le registre de l’échange rationnel. Ce sont les croyances et les appartenances qui tout de suite prennent le relai, sur un mode d’affirmation de son « identité » comme alpha et oméga de sa légitimité. Le débat rationnel est vécu comme une mise en cause personnelle, qui en signe la fin. Avoir rationnellement tort cause de nos jours une humiliation qui semble engager la totalité de l’être. J’ai des idées mais je suis ma croyance, explique Nicolas Grimaldi (Une démence ordinaire, puf, 2009).
Entraîner quelqu’un à mettre à distance ses croyances, même avec bienveillance, n’est donc pas un acte anodin. Il révèle en tout cas l’incroyable fragilité, l’immense besoin de reconnaissance des Français, besoin sur lequel nous devrons revenir.
3. Le rappel au principe de vérité ne peut cependant s’en tenir là. Comme toujours, nos meilleurs alliés nous mènent la vie dure ; depuis longtemps, les philosophes et les scientifiques les plus affûtés ont mis en pièce la croyance en la Vérité avec un grand V. Eux aussi ont jeté un trouble dans notre civilisation ! Mais ce ne fut pas au nom du nihilisme ni d’un complexe d’infériorité.
Grâce à Nietzsche (Vérité et mensonge au sens extra-moral, 1873) comme aux miracles quantiques (principe d’incertitude de Heisenberg,1927) ou aux théorèmes d’incomplétude de Gödel (1931), nous devons et pouvons préciser ce que ne peut pas être notre « principe civilisationnel de vérité ».
La vérité n’est ni absolue ni déterministe. Le principe de vérité ne saurait être une consolation, une protection contre l’incertitude ou le débat ; la connaissance ne peut rationnellement explorer tout l’inconnu. Nous résistons : nous voulons toujours croire à l’exclusion du tiers, au soit-vrai-soit-faux ! Il faut dire que la science déterministe a accumulé tant de promesses de santé, de sécurité, de contrôle du présent et d’assurance sur l’avenir, promesses qu’elle a d’ailleurs partiellement tenues. Comme toute croyance, sa récusation nous torture, nous les croyants. Nous avons toujours autant de mal avec l’incertitude, l’indécidabilité.
Notre bonne conscience gagée sur le déterminisme nous plonge dans un désarroi toujours plus grand face aux catastrophes. Nous feignons de découvrir, à chaque fois, que la capacité de prédiction déterministe est engloutie tout entière par la complexité des systèmes de transport, des développements des épidémies, des anticipations boursières ou des prévisions météorologiques.
4. Notre malaise vis-à-vis de l’incertitude pose surtout un problème politique. Comme le rappelle Myriam Revault d’Allonnes (Pourquoi nous n’aimons pas la démocratie, Seuil, 2010), le simple fait que la démocratie pose par principe la pluralité d’opinions n’est pas encore complètement accepté. Notre démocratie nourrit des attentes contradictoires : les électeurs veulent que leurs représentants s’engagent en vérité à atteindre un résultat, mais ils attendent aussi que les avis de chacun influencent effectivement le résultat final.
C’est particulièrement évident dans notre démocratie sociale : en ce qui concerne les retraites, par exemple, le respect du paritarisme empêche objectivement de décrire par avance le résultat des négociations promises par le ps en 2012. Mais combien de commentateurs lui ont reproché ce manque de précision, ce manque d’engagement concret !
La division reconnue et instituée par le régime démocratique donne donc une charge double au politique : il doit à la fois prendre parti dans la pluralité d’opinions et garantir que l’expression des convictions divergentes n’aboutisse pas au morcellement de la société. Les exemples belge ou italien attestent que ce n’est pas un risque formel. Le rapport d’Europol cité plus haut dénombre que sur les 249 actes terroristes répertoriés en 2010 dans les États membres, 160 étaient dus à des « séparatistes ».
Le politique se tient donc pris entre l’exigence de vérité de la part de l’opinion et d’autre part la nécessité de « rapprocher les points de vue » pour maintenir l’unité de la société. Le candidat à l’élection et le représentant élu sont les deux figures correspondant à ces attentes, et il est convenu de reprocher à la fois au candidat de ne pas rassembler assez, et à l’élu de ne pas tenir ses promesses.
Nous devons donc le reconnaître pour éviter de sombrer dans la facilité : pour répondre aux attentes contradictoires, le langage politique a besoin de « marges de manœuvre » par rapport à la vérité. Bruno Latour (Un monde plurielmais commun, éd. de l’Aube, 2005) : « Si l’on exige la transparence du politique, on le tue ; si l’on exige la fidélité à ce qu’il a été ou à ce qu’il dit, on le tue ; si l’on exige un rapport mimétique entre ce que veut la multitude et ce que dit le représentant, on tue la représentation. Celle-ci doit donc, par définition, trahir, tromper, modifier, courber la parole. Sans cette capacité de courbure et de trahison, le langage politique n’existerait pas. »
5. Les mensonges éhontés de Nicolas Sarkozy et de sa garde rapprochée vont cependant très au-delà de cette « courbure ». En industrialisant leur propagande, ils se rapprochent inconsciemment d’autres pratiques politiques : « La différence entre le mensonge traditionnel et le mensonge moderne revient le plus souvent à la différence entre cacher et détruire. » nous prévient Hannah Arendt dans un article qu’il faut toujours relire (« Vérité et politique » [1968], in La crise de la culture, Gallimard,1972).
Non plus cacher mais détruire : un collectif de fonctionnaires de la statistique publique témoigne de ce tournant depuis 2002, notamment en ce qui concerne les chiffres du chômage (Lorraine Data, Le grand trucage, Comment le gouvernement manipule les statistiques, La Découverte, 2009).
Plus qu’un degré, c’est la nature même du rapport politique à la vérité qui a changé depuis 2007. Hannah Arendt nous alerte sur la régression civilisationnelle qu’une telle mutation emporte : « On a fréquemment remarqué que le résultat à long terme le plus sûr du lavage de cerveau est un genre particulier de cynisme – un refus absolu decroire en la vérité d’aucune chose, si bien établie que puisse être cette vérité. (…) Ceux qui ajustent des images et des histoires à des circonstances perpétuellement changeantes se trouveront eux-mêmes flottants sur l’horizon grand ouvert de la potentialité, dérivant d’une possibilité à la suivante, incapables de s’en tenir à aucune de leurs propres inventions. »
6. En somme, s’il faut accepter que le politique entretienne avec la vérité des rapports « courbes », on ne peut transiger sur le respect strict du principe de vérité par certaines institutions : l’éducation, la science et la justice. Une offensive de civilisation consisterait, au nom du principe de vérité, de rendre enfin plus sincèrement indépendantes ces institutions, au nombre desquelles il faudrait d’ailleurs ajouter l’insee et les autorités administratives indépendantes (sic) comme la halde, la cnil, l’anses ou le csa.
Les protestations contre la loi Pécresse ont beaucoup interrogé le lien entre autonomie des universités et indépendance des universitaires. Le développement immodéré del’évaluation quantitative, dans l’éducation, la recherche et l’enseignement supérieur, est par ailleurs un contresens absolu au regard de la complexe réalité de leurs missions. Au nom du respect du principe de vérité assigné à ces secteurs, il convient de repenser de fond en comble la relation entre les enseignants et les chercheurs d’une part et la société d’autre part.
Il n’a non plus échappé à personne que l’indépendance de la justice en France était également « en débat »… Après la réforme de la carte judiciaire, qui a accompli le prodige de détériorer le service public tout en coûtant un milliard d’euros de plus, l’activisme de la droite « décomplexée » ne s’est pas limité à la pénalisation des petits et à la dépénalisation des grands, ni même à l’inédite omniprésence d’un président de la république dans les prétoires.
La tentative de suppression du juge d’instruction et les nominations politiquement orientées dans la magistrature ont esquissé le véritable sens que la droite réserve au mot « indépendance » en matière de justice. Les incessantes attaques des gouvernements Fillon contre l’institution judiciaire ne sont que le prélude d’une offensive plus large de la droite française, à l’instar de sa consœur italienne. Les affaires politico-financières menaçant des membres de l’ump l’aideront certainement à dénoncer avec une vigueur sincère la république des juges.
7. Une réflexion particulière doit être également menée sur la vérité et les médias, sur le principe que « La liberté d’opinion est une farce si l’information sur les faits n’est pas garantie, si ce sont les faits eux-mêmes qui font l’objet du débat. »(Hannah Arendt, article cité).
Les rappels à la déontologie des journalistesne sont pas très efficaces, et il semble plus utile de durcir les règles visant à garantir la liberté des médias, tant vis-à-vis des intérêts privés que vis-à-vis des intérêts d’État. Le silence de la presse quant aux révélations de Médiapart sur le scandale Takkiedine trouve peut-être son explication dans ces confusions.
L’instrumentalisation de la dcri pour espionner des journalistes dans l’affaire Woerth-Bettencourt est déjà, en l’état du droit, illégale : c’est bien la pratique politique qu’il faut changer, et pas les textes législatifs.
C’est en ce sens aussi que le politique doit respecter le principe de vérité si nous voulons perpétuer ce qui mérite de l’être dans notre civilisation, si nous voulons continuer de la civiliser.