(…) Bien sûr on peut compter, déjà, sur le rempart des amitiés anciennes et sûres, mais, pendant la campagne, proprement dite, on peut en acquérir en grand nombre, et de fort utiles. Au milieu des ennuis qu’elle apporte, une campagne présente au moins cet avantage : tu peux sans problème — chose impensable en temps ordinaire — te lier d’amitié avec qui bon te semble ; avec des gens dont il paraîtrait absurde, en d’autres moments, de rechercher le contact. Si, au cours de la campagne, tu ne t’appliques pas à favoriser de tels contacts, et en grand nombre, tu passeras pour un candidat peu sérieux.
Pour peu que tu t’en donnes la peine, je t’assure qu’il n’y a personne dont tu ne puisses obtenir qu’il te rende service en échange de ton affection ou pour faire de toi son obligé — à moins qu’il ne soit lié d’une manière ou d’une autre à l’un de tes concurrents. Pour cela, il suffit qu’il soit persuadé que tu l’estimes, que tu es sincère, qu’il fait le bon calcul et que ce qui va naître ainsi de tout cela, ce n’est pas une amitié passagère, électorale, mais une amitié ferme et durable.
(…) Mets-toi bien dans l’esprit qu’il va te falloir faire semblant d’accomplir avec naturel des choses qui ne sont pas dans ta nature. Certes, tu n’es pas dépourvu de cette courtoisie qui sied à l’homme de bien, à l’homme sociable, mais il te faudra y ajouter le sens de la flatterie, vice ignoble en tout autre circonstance mais qui, dans une campagne, devient qualité indispensable. D’ailleurs, si elle est blâmable quand, à force d’approbation excessive elle gâte quelqu’un, la flatterie est beaucoup moins critiquable quand elle renforce l’amitié et, de toutes façons, elle est obligatoire pour un candidat dont le front, le visage et les discours doivent changer et s’adapter, selon ses idées et ses sentiments, à l’interlocuteur du moment.
Pour ce qui concerne l’assiduité, nul besoin de démonstration : le mot lui-même enseigne assez ce qu’est la chose. Il y a certes un grand profit à n’être jamais absent, mais l’assiduité ne porte vraiment ses fruits que lorsqu’on est à Rome, sans cesse sur le forum, et surtout quand on y fait continuellement campagne, qu’on interpelle souvent les mêmes personnes et qu’on fait tout pour éviter que quelqu’un puisse prétendre qu’il n’a jamais été sollicité quand c’était possible, ni qu’il ne l’a été fortement et instamment.
(…) Veille à ce qu’on puisse avoir accès à toi jour et nuit. Que les portes de ta maison restent ouvertes, mais ouverts aussi ton visage et ta mine, qui sont les portes de ton cœur ! (…) Les hommes aiment qu’on leur fasse des promesses mais ce qu’ils demandent d’abord à un candidat, c’est qu’il y mette générosité et déférence.
(…) Quand on fait des promesses, pareille échéance est incertaine, éloignée dans le temps, et elle ne concerne que peu de cas. En revanche, en refusant, on est sûr de se faire des ennemis, et en foule. On demande un service bien plus pour savoir si l’on peut compter sur quelqu’un que pour en user réellement. (…) On s’irrite bien plus de recevoir un refus que de voir un homme empêché de tenir sa promesse par une raison qui le laisse soucieux de s’en acquitter d’une manière ou d’une autre dès qu’il le pourra.
(…) Que ta campagne, enfin – fais-y attention –, soit magnifique, brillante, éclatante, populaire ; qu’elle ait un decorum et une dignité exemplaires et que pèse sur tes concurrents – s’il est possible de trouver quelque chose – un soupçon d’infamie (crime, débauche ou corruption) en accord avec leur caractère.
Extraits d’une lettre à Marcus Cicéron de son frère Quintus pour l’aider à organiser sa campagne électorale et être élu à la tête de l’État romain : Quintus Cicéron, Petit manuel de campagne électorale, 64 av. J.-C., traduit du Latin et présenté par Jean-Yves Boriaud, Arléa, 1996.