Marseille goulot de l’Europe brune.

Nous sommes à Marseille en automne 1940, mes parents sont en train d’y vivre leurs noces et de mettre en route, comme on dit, leur premier enfant, les premières difficultés d’approvisionnement sont en train de se faire sentir et les autorités exercent leur imagination bureaucratique et machiavélique pour tenter de limiter le nombre de bouches à nourrir. Mais toute l’Europe menacée par le fascisme et l’armée allemande se précipite vers le Vieux Port.

Il existe encore des ailleurs dont on peut rêver. Deux ans plus tard le rêve lui-même sera menacé, StefanZweig va se suicider au Brésil en apprenant que Singapour venait de tomber aux mains des Allemands. L’ailleurs, durant quelques mois semblera de plus en plus improbable.

En automne 1940 on peut encore rêver, il ya encore des bateaux en partance même s’ils ne peuvent emmener, vers les Amériques le plus souvent, qu’une infime partie de tout ce monde qui se précipite à Marseille. On peut encore rêver, mais pour gérer cette foule cosmopolite l’administration exige un permis de séjour à Marseille. Un permis que l’on ne peut obtenir que pour une très brève période et à la seule condition de pouvoir prouver que toutes les conditions de départ vers l’Ailleurs sont réunies : un visa vers un pays d’accueil qui ne vous est délivré que si vous prouvez que vous y êtes attendu, et un Transit, puisqu’il vous faut traverser d’autres pays avant de parvenir au pays d’accueil, un transit que vous ne pouvez obtenir que si vous pouvez prouver que vous n’y resterez pas, que vous n’êtes pas le malvenu dans ce pays de transit (par exemple, les Espagnols émigrés à la suite de la guerre d’Espagne sont interdits de traverser de ce pays) et surtout que votre visa et votre permis de séjour à Marseille sont en cours de validité. Or pour la grande majorité des gens, il se trouve que les dates de péremption de ces trois documents ne coïncident que miraculeusement, grâce à des réseaux occultes qui placent au bon moment votre dossier sur le haut de la bonne pile le jour où il vous reste encore de quoi payer votre billet et où il reste encore une place sur le bateau.

 

Parmi ces étrangers qui se bousculent dans les quartiers du Vieux Port de la rue de la République et deBelsunce, en automne 1940, il y a Anna Seghers. Elle a quarante ans, elle est déjà une grande dame de lalittérature Allemande. Ses livres sont brûlés à Berlin. L’anti-intellectualisme n’est pas le moindre des leviers du fascisme.

Anna Seghers est romancière et, en plus de courir d’administration en administration pour sauver son mari du camp des Milles où il est enfermé, et de survivre de son mieux, elle va faire ce qu’elle sait le mieux faire : écrire un roman. Il s’appellera“ Transit ”, du nom même de ce document précieux qui, à Marseille, fait que l’on peut partir ou que l’on reste à quai. Elle continuera à l’écrire sur “Le capitaine Lemerle” qui l’emmènera, elle et ses enfants, au Mexique, en mars 1941.

Début 1944, mon père descend sur le Vieux Port suivant la passerelle d’un bateau, où avec quelques centaines d’étrangers, et durant toute une semaine de terreur, il a dû prouver qu’il n’était ni juif, ni communiste. En rentrant chez lui il n’a d’autre hâte que de mettre en route un deuxième enfant. Ce sera moi. Le livre d’Anna Seghers au même moment est sous presse.

 

Ce livre est une fiction. Une fiction parce que c’est par la fiction que les romanciers savent le mieux nous faire partager leur réalité. Christa Wolf qui traduit ce livre en Français et qui en écrit la préface dit qu’elle voit, avant tout, dans cette écriture,“dans ces phrases courageuses et obstinées, un besoin de s’affirmer dans descirconstances pourtant propices au renoncement.”

Ne pas renoncer, ne pas renoncerà vivre, il est des moments où c’est peut-être la plus haute forme du courage.

Et si ce livre me parle aujourd’hui avec tant d’actualité c’est qu’il décrit une humanité, moralement en haillons, qui tombe tout à coup dans la fuite, dans la proximité miséreuse, dans les réflexes et les solidarités de survie, pourchassée par les administrations. En ces temps où les Etats renoncent de plus en plus à être autre chose que les courroies de transmission des égoïsmes des plus fortunés, le risque me semble grand pour la grande majorité des Européens, de replonger dans des temps de fuite et de survie.

 

Le livre commence par un coup de poing. Nous sommes tous pareil, nous absorbons, nous épongeons, nous supportons, nous relativisons et un jour sans y penser le coup part. Ici c’est dans la gueule d’un SA. Arrestation. Puis l’administration prend le relais. Dans le dossier se trouve un passage court et ancien au parti communiste. Camps de concentration (institués dès 1933), évasion, traversé du Rhin à la nage.

Mais voilà que les nazis, eux, suivent la Meuse et arrivent presque en même temps à Paris. En même temps que qui ? Nous ne le saurons pas, le personnage central, qui est aussi le narrateur dans ce livre, reste anonyme. Nous saurons seulement que c’est un homme, jeune, “préférant vivre les aventures plutôt que les lire”, un homme poursuivi par les polices allemandes, un homme que son petit réseau d’évadés des camps de concentration, regroupé à Paris alors que la croix gammée monte au fronton des bâtiments publics, va conduire dans une aventure incroyable. Mais la survie en ces temps là n’était-elle pas à elle toute seule déjà une aventure incroyable ?

Le paradoxe veut que cet homme “qui ne lit pas” va être fasciné par le premier livre qu’il va lire : un livre écrit par un écrivain qui vient de se suicider dans sa chambre d’hôtel à Paris, en recevant une lettre d’adieu de sa femme et alors qu’il venait d’obtenir un visa pour le Mexique et un billet pour le bateau qui devait les y amener, de Marseille. Le hasard, lui, a voulu que le narrateur soit, quelques années avant la guerre, l’amant d’une des filles de la famille Binet, seul lien qui lui reste avec des Français, et que cette famille Binet suivant l’exode vers de lointains cousins va elle aussi se retrouver à Marseille. Le narrateur y débarque au café Le Ventoux dans le tourbillon des hordes fugitives, les queues devant les consulats ou devant les annexes de la préfecture, le refrain des espérances et des ailleurs qui tanguent entre le chaud et le froid que déversent les labyrinthes administratifs.

“ Je m’étais frayé un chemin jusqu’à Marseille, aucun malheur visible ne m’avait frappé jusque alors, si ce n’est l’état catastrophique du monde qui par malheur, coïncidait exactement avec ma jeunesse”

 

La vie continue, c’est sa bravoure et son destin. Pizza/rosé et rosé seul quand manque le ticket de pain, vie amoureuse qui tente de bourgeonner malgré tout, avec l’espoir timide mais avec la constance du désir tenace de vivre. Vrai roman au rythme haletant et aux péripéties qui rebondissent d’une page à l’autre : le narrateur, contre son gré au début, sera pris pour l’écrivain dont il porte encore une valise dont il veut se débarrasser, et lui dont toute l’ambition est de rester à Marseille se retrouve embarqué dans l’engrenage des recherches de visa, de transit, d’autorisation de séjourner à Marseille à condition de prouver que l’on veut bien partir. La femme de l’écrivain, Marie, qui veut partir avec son amant médecin allemand juif hésite toujours au denier moment et il devient trop tard pour elle, elle ne peut plus obtenir de visa que celui où elle est inscrite avec son mari. Elle le cherche désespérément. Elle trouve le narrateur.

“Au seul regard oblique qu’elle me jeta entre deux de ses doigts, à travers la chambre, je remarquais pourtantqu’elle savait bien ce qui la guettait : quoi donc, sinon l’amour, une fois de plus.”

Une belle histoire d’amour au milieu des pièges administratifs, au milieu des pièges humains avec toutes ces vies qui suivent déjà leur propre cours, qui ont déjà fait leur chemin et qui hésitent à en prendre un autre alors que le monde s’écroule dans l’abomination. Un jour, Marie explique au narrateur pourquoi elle a quitté son mari : “: “Nous nous tenions étroitement enlacés, lui etmoi. Et moi je lui ai promis de le suivre jusqu’à la fin du monde. La fin me semblait proche, le trajet court, la promesse légère.”

Pas besoin de longs développements. Le style d’Anna Seghers va droit au but, avec des images expressionnistes réduites à quelques traits saillants légèrement appuyés.

“Parfois on est frappé d’une simple exclamation, d’un mot, que sais-je ? d’un visage. Rapide, fugace, çavous traverse de part en part.” Bien des phrases dans ce livre taillent ainsi dans le grouillement de cette masse humaine menacée des portraits au couteau, des dialogues au burin, des refrains qui rappellent sans cesse les traversées hasardeuses du dédale administratif.

Des tractations à n’en plus finir avec des dès toujours pipés . “Ce regard de souris m’étonna. Si Heinz avait réussi à tirer de ce gars là une action désintéressée, l’eau que Moïse avait fait jaillir du rocher n’était qu’un jeu en comparaison.”

Et toujours ces portraits rapides, efficaces, en quelques traits. “Mon portugais s’adressa à un homme aux cheveux plaqués, au menton lisse, à la poignée franche et ferme, le type même du marin français, avec ses yeux gris tranquilles, striés au coin des paupières à force de scruter l’horizon, et qui toisait attentivement choses et gens, tout en restant lui-même hors du jeu.”

Suspicion généralisée, espionnage en tous genres, passeurs d’influences et de passe-droits, mais solidarité aussi sans laquelle c’est la mort assurée. Belle description d’une amitié entre le narrateur et l’enfant des Binet.

Hôtels sordides et tenancières aux mains des services de renseignement, Mistral dans les rues sales et surpeuplées du quartier Belsunce, promiscuité qui projette sans cesse la vie des uns sur la vie des autres, et des récits, des récits à en perdre haleine, récits de fuite devant la barbarie nazie avant l'arrivée inévitable dans ce goulot de l’Europe qu’est devenue Marseille.

Le roman lui-même se présente comme le récit du narrateur.

Il commence par l’annonce du naufrage du bateau qui transportait la femme de l’écrivain et son amant, le médecin, avec la pensée que c’est peut-être ce qui pouvait leur arriver de mieux (certains bateaux sont refusés à l’arrivée, certains sont interceptés par les Allemands).

Comme un refrain, Anna Seghers ne décrit pas la situation absurde du Marseille de la Zone libre, elle décrit l’effet de cette absurdité sur les gens, sur l’ordinaire de la vie si difficile à atteindre. “…La vie commune. Jusqu’ici, je n’ai jamais désiré pareille chose,moi, le coureur de grand chemin. Mais à présent, dans ce tremblement de terre, dans le hurlement des sirènes d’alarme, dans le gémissement des hordes fugitives, je souhaite la vie ordinaire comme le pain et l’eau.”

Une chose qui n'arrête pas de me surprendre : l'écrivain Anna Seghers est une femme, le narrateur du livre est un homme

Parfois, le plan s’élargit et le Marseille de l’automne 40 devient une micro-évocation de l’histoire de l’humanité pourchassée par la pauvreté ou par les hordes fanatisées. “Histoires toujours ressassées et toujours nouvelles des ports phéniciens et grecs, crétois et juifs, étrusques et romains. Pour la première fois, j’ai réfléchi sérieusement à tout, au passé et à l’avenir, aussi impénétrables l’un que l’autre, et même à l’état que l’on appelle en style consulaire le transit, et dans le langage ordinaire le présent.”

Parmi les livres qui rappellent ainsi que la vie n’est rien d’autre que la vie, je mettrais celui-ci en bonne place.

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.