D'UN MOIS DE MAI A L'AUTRE

D’UN MOIS DE MAI À L’AUTRE

 Cinquante ans, déjà. Cinquante ans pour rien. Six cents mois passés à devoir, jour après jour, verrouiller nos désirs, à contrôler nos espoirs.

  Désormais, du haut de nos illusions candides un demi-siècle d’échecs nous contemple.

  Mais tout n’est peut-être pas définitivement perdu.

  Rappelons-nous. En 1968, la société autoritaire instaurée en France après le retour aux affaires en 1958 du général De Gaulle devient de plus en plus en insupportable et oppressive.

Aussi n’est-il pas surprenant que le slogan initiateur des événements, qui ont conduit le général De Gaulle en Allemagne, les chars autour de Paris, des millions de citoyens dans la rue pour déboucher sur les accords de Grenelle se soit révélé d’une simplicité extrême :

DIX ANS ÇA SUFFIT ! 

  Grand seigneur et surtout homme d’honneur, le libérateur de la France en a tiré la seule conclusion qui s’imposait. Il a décidé de recourir à un référendum. Le procédé, qui lui avait permis de se débarrasser du système des partis au profit d’un régime présidentiel, avait du panache. Il sous-entendait « Je ne cède pas à la rue, mais seulement à la volonté démocratique des électeurs. »

  Fin stratège, De gaulle aurait pourtant dû savoir que les Français n’aiment pas les monarques. Or, c’était bien d’une monarchie institutionnelle qu’avaient accouché la Ve République et la nouvelle Constitution souhaitées par De Gaulle.

  Une monarchie à ce point et intransigeante et verrouillée que les journaux contestataires de l’époque se voyaient tour à tour interdits, et qu’il advenait même que leurs responsables se retrouvent derrière les barreaux. Cette situation insupportable finit par devenir suffisamment intolérable pour que des intellectuels (notamment Jean-Paul Sartre) décident de prendre la responsabilité rédactionnelle des magazines en question. À ce sujet, la petite histoire rapporte que De Gaulle auraient tancé certains de ses ministres, qui souhaitaient condamner Sartre, en répliquant vertement que l’on ne met pas Voltaire en prison.

  À la surprise quasi-générale, le referendum voulu par De Gaulle n’a pas abouti au résultat escompté. En dépit d’un soutien massif de toutes les droites réunies, il s’est trouvé désavoué.

  La société autoritaire et répressive instaurée dix ans plus tôt n’allait pourtant pas disparaître pour autant. Nous devrons attendre 1981 pour que la presse se libère enfin du carcan « démocratique » instauré en 1958. Néanmoins, l’exaspération suscitée par dix ans de violences liberticides aura suffi pour inciter le général De Gaulle à finir ces jours en Irlande.

  Cependant, la victoire était loin d’être complète et définitive. Hormis durant la transition mitterrandienne, les nostalgiques d’une société à deux vitesses n’ont pas tardé à reprendre du poil de la bête. Ce qui nous a peu à peu conditionné à devoir subir le pire, notamment, après le départ de Jacques Chirac, avec l’arrivée de Nicolas Sarkozy, puis de François Hollande qui ont contribué à l’ouverture de la boîte de Pandore, de laquelle a surgi le pire. À savoir, ce que nous subissons aujourd’hui avec Emmanuel Macron. Grâce à lui, nous sommes passés d’une violence sociale ouverte (du genre « FERME TA GUEULE !), instaurée par De Gaulle, à une violence feutrée (du type « CAUSE TOUJOURS »).

  Ainsi, après la politique du général, nous voici en quelque sorte confrontés celle du caporal, car le chouchou des nantis et du CAC 40 est bien loin de posséder le panache et l’héroïsme d’un De gaulle. En fait, la politique du « cause toujours » imposée par Macron se révèle d’autant plus efficace qu’elle est secondée par Internet. En réalité, la liberté que semblent nous octroyer les réseaux sociaux n’affecte en rien la détermination outrecuidante de l’actuel président, élu en mai 2017, bien plus par défection que par adhésion. Pour le coup, nous causons dans le vide, avec pour unique conséquence le soulagement de pouvoir vider notre sac, en exprimant notre mécontentement et nos opinions, ainsi que je me hasarde à le faire moi-même en ce moment, sans aucune illusion, bien entendu. En revanche, les avancées sociales ne vont pas plus loin. Les cheminots, la C.S.G., L’I.S.F. Autant de points sur lesquels notre prétendu ni droite ni gauche de président n’envisage évidemment pas d’évoluer.

  Il en faudra bien davantage pour qu’il envisage de revenir à un peu plus d’humilité politique. C’est pourquoi, il ne me paraîtrait pas du tout incongru de reprendre le slogan de mai 1968, destiné au général, en le révisant pour Macron, en raison des mérites exceptionnels de De Gaulle.

  Il me semble en l’occurrence, vu le déroulement des événements depuis l’arrivée de Macron en mai 2017, que le mot d’ordre pourrait fort bien, sans déroger à l’équité telle que la conçoit le bon ami du CAC 40, se transformer en :

 UN AN ÇA SUFFIT !

  Mot d’ordre d’autant plus cohérent et judicieux qu’à ce jour, moins d’un an après son accession au trône républicain, 58% des Français s’estiment déçus par Macron. Si nous avions la faiblesse de lui accorder la même patience que pour De Gaulle, dans quel état se trouverait donc la France et, surtout, les plus démunis dans dix ans, voire moins ?

  J’ignore la réponse, mais rien n’interdit de se poser la question et de rappeler résolument, encore et toujours qu’un an ça suffit.

  Reste bien entendu à savoir si le caporal osera faire preuve d’un panache identique à celui du général. Ce dont, au vu du parcours particulièrement tortueux de l’actuel président, nous serions parfaitement légitimés à douter. Il n’empêche que nous sommes déjà un certain nombre à penser qu’un an, ça suffit.

Serge Livrozet                

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https://fr.wikipedia.org/wiki/Serge_Livrozet

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