Carmen Castillo, le Chili de mon père

Carmen Castillo, LE CHILI DE MON PÈRE (Coproduction- Ina/ Les films d’ici/ Tv 10 Angers/ Les films à Lou)

 

Il est des cinéastes qui savent filmer la voix. Carmen Castillo est de leur race, dans le tissage intime des paroles, des verbes et des cris qui se font chemin, jusqu’à nous faire parler. Intelligente, utopiste et réaliste, chaude comme un chant, cette voix est une main qui danse dans l’espérance et l’imaginaire d’un poème social.

Cette voix, est celle d’un homme. Celle d’un père qui va devenir à la fin du film notre voix et notre père, à nous tous. Un homme, père de lui-même, maintenant qu’il est mort dans l’infini de la poussière.

 

Carmen Castillo filme un fil qui nous attache à son amour. À la fois une enfance, une histoire et une définition de la résurrection. Elle fait du cinéma une littérature : elle pratique la révélation de ce qu’on ne voit pas, qui nous entoure et nous embrasse.

Carmen Castillo ne filme que l’invisible. Elle sait capter l’être, dans un temps où l’on fait disparaître sa volonté, sous les étalages de la marchandise absolue de l’ego. Mais l’invisible pèse, plus que le visible, et la réalisatrice sait trouver, dans les transparences de sa mémoire, des ombres de nerfs, d’os et de chair qui nous tiennent les pieds pour que nous puissions marcher.

Ses images de larmes et de rires, ses cartes à jouer des pokers de l’âme, voilent pour mieux dévoiler notre nudité. Carmen Castillo écrit dans ce film, une littérature qui nous écrit.

L’homme, qu’elle désigne avec sa main ouverte, aurait pu être un écrivain, un architecte des verbes et des conjugaisons, mais il a été celui de la pierre, du bois et du béton. Un architecte dans l’histoire de l’Histoire. L’histoire d’un amoureux de la vie et d’une maison.

 

Carmen Castillo est une poétesse du bonheur et de la résistance.

Comment voir une voix ? Comment inventer les oreilles que nous allons regarder ? L’œil est une bouche nue dont les dents sont des yeux et des pieds. Carmen Castillo y a réussi. À travers le portrait de son père, elle ouvre le portail de quelqu’un qu’on surprend à nous aimer et que naturellement on aime.

 

L’humanité est la manière dont on construit l’humanité. L’humanité est toujours une preuve d’humanité.

Dans ce film, émouvant et pudique, la réalisatrice de Calle Santa Fé, invite le personnage de son père, à entrer, dans la marche universelle de l’amour.

Elle a su dresser le portrait d’un homme qui étend l’amour de l’humanité à une intelligence de l’humanité, jusqu’à notre propre amour.

 

Le cinéma est une parole. Même lorsqu’il était muet. Et c’est aussi ce silence que Carmen Castillo nous montre.

 

En filmant les yeux d’une voix qui nous parle, c’est aussi nous qui parlons. Heureux de connaître ce père qui comprend que l’humanité doit construire ses propres maisons et détruire ses espaces de réclusions.

 

Cet entretien, mis en image, est une œuvre qui ne se raconte pas. Il agit sur le spectateur comme un mystère et un miracle. Non diffusé, clandestin dans sa pudeur, ce film devient désormais notre secret.

 

La libération de l’humanité passe par une poésie concrète faite par tous.

L’espérance a des mains. L’espérance a des pieds. L’espérance est l’architecture des sourires. Carmen Castillo nous le dit.

 

Ce film, moment simple du poème inlassable de la vie, transforme notre présent en joie cosmique. Car la leçon du Chili, aujourd’hui vendu, trahi, torturé, exploité jusqu’au ciel, dont les poèmes brûlent encore dans les mains des ombres de la dictature, est de rester debout.

 

Ce film nous transmet l’éternité d’un homme, un relais de feu parmi les brasiers de l’espérance. Cet architecte attaché à sa maison en ruine, flamboyante comme une idée même de la beauté, bâtit notre maison.

 

La construction logique du bonheur et le secret de l’amour irrigueront toujours notre espérance qu’elle soit sociale ou pas.

Son « Notre Père » n’est pas au ciel, mais parmi nous, sauf si le ciel est aussi parmi nous. Ce qu’elle nous montre.

 

Merci Carmen Castillo.

 

 

Serge Pey

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.