Réponse à Apu R sur le m6r et le problème Chouard

Le nombre de caractères étant limité pour les commentaires, je réponds par ce billet à Apu R, auteur de l'article Du bon usage du m6r.

Je ne suis pas d'accord avec vous sur Chouard : non seulement, il manque de discernement, mais il y a dans ses arguments quelque chose que je trouve très gênant. Je ne sais pas si c'est "proto-fasciste", dans son cas, mais c'est tout de même problématique de faire une telle fixette sur le tirage au sort (technique parmi d'autres), de tenir un discours tellement antipartis (contre tous les partis), de mettre en avant une conception aussi maximaliste du conflit d'intérêt, d'essentialiser à ce point la notion de pouvoir, de revendiquer d'avoir été sensibilisé à "l'antisionisme" par Soral, de redéfinir le terme de "fascisme", en dépit de son historicité, pour en exonérer le même Soral, et de continuer à se référer à des dingues comme Jacob Cohen ou Gilad Atzmon (les juifs antisémites conspirationnistes préférés des Soraliens), de trouver systématiquement des qualités à des fachos et bien plus rarement à des antifachos...

Par ailleurs, Chouard n'est bien évidemment pas le seul en cause. Il y a un contexte. La plus grande confusion règne à tous les étages. Personnellement, cela fait un moment que je m'inquiète de voir des gens qui se disent adhérents ou sympathisants du PG ou du FdG relayer sur les réseaux sociaux des "infos" conspirationnistes, antisémites, ou de la propagande pro-Poutine. Ça m'est arrivé aussi de me faire avoir par des sites dont je n'avais pas pris le temps de vérifier la nature, et quand on me l'a fait remarquer, j'ai convenu de mon erreur. Mais je vois de plus en plus de "camarades" devenir enragés dès qu'on leur suggère de faire gaffe ou qu'on pointe le côté nauséabond de E&R, Joe le Corbeau, la voix de la Russie, les moutons enragés, le cercle des volontaires... De ce point de vue-là, je pense que Pascale Fautrier a raison de pointer le proto-fascisme présent dans nos propres rangs. Non, nous ne sommes pas du tout armés, je trouve, pour "montrer la sortie" aux dieudo-soraliens qui sont loin d'être tous "gras et velus", et qui maîtrisent parfaitement les codes de communication sur internet. Peut-être rentrer dans le lard n'est-il pas la bonne solution, mais à un moment, il faudra bien établir une sorte de sur-moi pour les nôtres (très difficile en période d'individualisme narcissique) et de cordon sanitaire contre les fachos. Il serait naïf et dangereux de ne pas voir que les milieux d'extrême-droite, qui ont déjà gagné la bataille du net contre nous, sont très habiles à brouiller les pistes et que le m6r est pour eux une occasion en or d'infiltration. On ne peut se permettre de ne pas être sur nos gardes.

Enfin, je dois avouer que j'en ai ras le bol de l'alibi Chomsky que les confusionnistes (et hélas vous-mêmes aussi) nous ressortent tout le temps. Chomsky a défendu une conception maximaliste de la liberté d'expression, selon laquelle même un négationniste comme Faurisson devait avoir le droit d'exposer ses théories délirantes (cette position de Chomsky, tout Chomsky qu'il soit, peut d'ailleurs être débattue et contestée). MAIS Chomsky n'a jamais pour autant nié que Faurisson fût négationniste, ni prétendu qu'il fût un "résistant" au "système". Des gens comme Bricmont, qui prétend que Dieudonné n'est pas antisémite (ou qui demande hypocritement qu'on lui explique ce que veut dire le mot "antisémite"), ou comme Chouard, qui présente Soral comme un résistant de gauche, même s'ils s'abritent derrière l'exemple de Chomsky, font en réalité tout autre chose que de défendre la liberté d'expression : ils jettent de la confusion, banalisent les idées d'extrême-droite et établissent une passerelle entre la gauche et le monde nébuleux du conspirationnisme et de l'antisémitisme. Certes, le procès en antisémitisme est un classique des néoconservateurs et de l'extrême-droite israélienne (ou de ses relais extérieurs) pour discréditer tout discours de gauche anticolonialiste (Chomsky, Mermet ou même Mélenchon en ont fait les frais). Certes, certains jeunes "antifas" pas très futés ne font pas dans la dentelle et voient des rouges-bruns partout. Certes, l'épouvantail de l'extrême-droite est bien utile à la droite complexée (PS) ou décomplexée (UMP) pour faire du chantage au vote utile. Mais ceux d'entre nous qui refusent toute idée de cordon sanitaire contre l'extrême-droite et qui en viennent à utiliser la novlangue de l'ennemi — pour qui les antifascistes sont des fascistes, les juifs des nazis, etc. — basculent vers un gouffre dont on ne revient pas.

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