Dominique Vidal patauge à nouveau dans l'anti-mélenchonisme primaire

Triste naufrage pour un ancien journaliste du Monde Diplomatique trop narcissique pour admettre un contre-sens.

Il y a plus d'un an, je m'étais déjà frotté à la mauvaise foi de Dominique Vidal sur le réseau antisocial Facebook. Mais voici que cet éminent journaliste récidive. Ayant publiquement comparé Mélenchon au néo-fasciste italien Salvini, à partir d'une phrase qu'il a lue de travers, et comme je lui expliquais le contre-sens qu'il avait commis, il m'a "bloqué" sur Facebook (procédé dont il use et abuse pour faire disparaître les contradicteurs qui le poussent dans ses retranchements). Manque de bol : ce blog me permet de lui donner néanmoins publiquement la réplique sans qu'il puisse me censurer.

Il est paradoxal qu'il me faille à nouveau défendre Mélenchon contre les calomnies de Vidal. Car en réalité, même si j'ai milité activement pour JLM lors de sa campagne de 2017, je suis actuellement en désaccord profond avec lui au sujet de l'organisation "gazeuse" de la France Insoumise (par exemple, je ne vois pas comment on peut défendre de façon crédible devant les citoyens un projet de 6e République démocratique avec un mouvement au fonctionnement aussi peu démocratique). Mais ce désaccord, qui n'est pas mince et me fait d'ores et déjà me sentir plus à l'aise dans des collectifs type "Fête à Macron" que dans la France Insoumise, ne saurait me pousser à rejeter JLM dans des limbes crypto-fascistes ni à lui attribuer des positions qui ne sont pas les siennes. Or, c'est exactement ce que fait, contre toute vraisemblance, Dominique Vidal.

Voici donc ce que Vidal a posté sur Facebook :

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Dans la citation que fait Vidal d'un billet de blog de Mélenchon datant du 29 mai 2018, JLM évoque une "situation" : la crise au sommet de l'Etat italien lorsque, sur pression de l'Allemagne et des marchés, le président de la République italienne Sergio Matarella a refusé le candidat anti-euro proposé pour le poste de ministre de l'économie par la coalition formée par le M5S et la Lega (formations populistes et xénophobes), et que le premier ministre pressenti, Giuseppe Conte, a dans un premier temps jeté l'éponge, refusant de se plier au diktat du président Matarella, qui a du coup nommé à la tête du gouvernement Carlo Cotarelli, le très austéritaire "Monsieur Ciseaux" de l'ancien gouvernement Letta. A cette date, JLM ne sait donc pas encore que deux jours plus tard, le 31 mai, un accord sera finalement trouvé entre le président Matarella, le M5S et la Lega, pour un nouveau gouvernement Conte, écartant du même coup l'hypothèse (sinon inévitable) d'élections anticipées qui avaient toutes les chances de voir le M5S et la Lega renforcer encore davantage leur score (c'est en tout cas bien la crainte exprimée par JLM : "Mais en cas de retour aux urnes, tous les observateurs concluent que ce sera un raz-de-marée pour les deux partis rebaptisés “antisystème”. C’est-à-dire une situation pire que celle que déplorent “la plupart des observateurs européens” cités par Le Figaro").

Lorsque JLM écrit ces lignes, il croit donc que "les vainqueurs de l'élection" (le M5S et la Lega) "n'ont pas encore fait leur capitulation à la Tsipras" puisqu'ils ont préféré renoncer à former un gouvernement plutôt que de céder au diktat allemand (ce qu'ils feront néanmoins 2 jours plus tard). Il croit par conséquent qu'il va y avoir de nouvelles élections, et voit bien le danger qu'il y aurait pour une gauche italienne déjà émiettée et laminée à soutenir le gouvernement technique austéritaire Cotarelli sous prétexte du soulagement d'avoir évité la formation d'un gouvernement d'extrême-droite. C'est bien pourquoi il "forme le vœu que l’alternative populaire en Italie soit tranchante et n’apparaisse d’aucune façon comme un renfort des “eurobéats” ni comme des hésitants ou des supplétifs de la bonne société italienne horrifiée par l’audace populaire en quête de souveraineté".

Vidal et ses fidèles, aveuglés par leur hostilité envers JLM, se sont rués sur cette phrase, interprétant le terme "l'alternative populaire" comme désignant les vainqueurs populistes et néofascistes, déduisant sans autre forme de procès que serait révélée ainsi une approbation de JLM envers l'extrême-droite italienne, et accusant aussitôt celui-ci de vouloir faire lui-même alliance avec l'extrême-droite en France. Pourtant, ce fantasme halluciné ne résiste pas à l'examen du texte (que Vidal, qui l'a lu complètement de travers, exhorte néanmoins ses interlocuteurs à relire, comme si relire plusieurs fois un texte pouvait aider à y voir ce qui n'y est pas).
Partons d'abord de l'hypothèse (qui se révélera fausse, comme on le verra plus loin) que "l'alternative populaire" dont parle JLM désigne bien, comme veut le croire Vidal, l'attelage d'extrême-droite vainqueur de l'élection. On pourrait déjà objecter que même si JLM formait bizarrement le voeu que des fascistes et des populistes soient "tranchants" face à Cotarelli, l'homme de Berlin et des marchés, cela ne vaudrait pas forcément adhésion de JLM à la politique xénophobe de l'extrême-droite italienne ni désir d'alliance avec son équivalent français, le FN (ou RN, s'il se confirme que les "frontistes" du Front National doivent bien désormais être désignés comme "rassistes" du Rassemblement National, ce qui ne fait à vrai dire strictement aucune différence). Personnellement, il a pu m'arriver par exemple de souhaiter que Macron et l'UE ne cèdent pas à Trump sur l'accord international de dénucléarisation avec l'Iran. Selon la logique de Vidal et ses affidés, cela voudrait dire que je suis partisan de Macron, de l'UE et du régime iranien, voire que je souhaite faire alliance avec eux. Il n'en est rien, évidemment, et on voit bien là ce qu'une telle logique a de grotesque. Mélenchon pourrait bien souhaiter qu'un gouvernement italien, fût-il d'extrême-droite, ne cède pas aux injonctions de l'Allemagne et des marchés, cela ne l'obligerait en rien à applaudir la politique xénophobe de ce gouvernement.

Mais l'hypothèse de Vidal ne tient pas la route de toutes façons. Car si on lit ce qu'écrit Mélenchon, on voit mal comment il pourrait "former le voeu" qu'une alliance entre populistes et extrême-droite, déboutée du gouvernement au moment où il écrit, "n’apparaisse d’aucune façon comme un renfort des “eurobéats” ni comme des hésitants ou des supplétifs de la bonne société italienne horrifiée par l’audace populaire en quête de souveraineté". Car il semble au contraire évident qu'un soutien du M5S et de la Lega à l'eurobéat Cotarelli aurait été une excellente nouvelle et qu'on n'aurait pu former meilleur "voeu" : cela aurait permis de faire perdre à ces deux formations leur vernis "anti-système" et de les assimiler au "système" Renzi-Berlusconi largement rejeté dans les urnes par les Italiens. Rien de tel pour ouvrir la voie à une formation populiste de gauche comme celle que soutient Mélenchon en Italie : Potere Al Popolo. Mais laissons là une hypothèse aussi saugrenue : il n'y avait aucune chance que les populistes de droite soutiennent celui qui les avait alors privés (momentanément) de leur victoire. Il n'y a donc aucun sens à imaginer que, dans la perspective d'élections à venir, Mélenchon pourrait encourager les populistes de droite qu'il a toujours combattus partout à faire ce que précisément il ne peut attendre que de ses vrais alliés locaux : une rupture sans ambiguïté avec le Parti Démocrate de Renzi (symbole du naufrage à droite de l'ex-gauche italienne issue du PCI et du PSI) ou même avec sa scission se voulant plus à gauche de Liberi e Uguali, rassemblant l'ancienne aile gauche du PD (avec des figures comme Massimo D'Alema, totalement discréditées par leurs années de gouvernance "eurobéate" et libérale). "L'alternative populaire" dont parle Mélenchon ne peut donc être la majorité M5S-Lega. Il parle au contraire de l'alternative populaire qui devra émerger d'ici les élections face aussi bien à la majorité populiste de droite qu'aux eurobéats libéraux. Et effectivement, Mélenchon a toutes les chances de craindre qu'une partie de la gauche qui pourrait constituer cette alternative populaire ne manque de "tranchant" et ne préfère rester collée au PD et au gouvernement technique qui devait être mis en place avec Cotarelli, préférant rester dans une grande alliance avec la droite libérale berlusconiste plutôt que de tout faire pour que "l'audace populaire en quête de souveraineté" (ce que la philosophe Chantal Mouffe appelle le "moment populiste") ne trouve un débouché politique à gauche plutôt qu'à droite. De même qu'il a rejeté en France toute alliance avec le PS, et a refusé tout rassemblement avec des organisations (y compris son ancien allié le PCF) suspectes de manquer de "tranchant" vis à vis du PS, Mélenchon forme donc le voeu de voir émerger en Italie une "alternative populaire" libérée de toute compromission avec le PD.

Admettons que la phrase de Mélenchon était peu claire, et qu'il fallait sans doute être bien au courant de sa stratégie italienne pour en saisir vraiment le sens. Vidal, bien qu'éminent journaliste connaisseur de la politique internationale, pouvait à la rigueur commettre innocemment un contre-sens. Mais son obstination à s'enfoncer dans l'erreur alors même qu'on lui explique et qu'on lui met sous le nez tout ce à côté de quoi il est passé laisse pantois. Car je n'ai pas manqué, en commentaire du post initial de Vidal, de lui exposer le contexte. Par exemple, je lui ai dit que Mélenchon avait soutenu Potere Al Popolo comme "alternative populaire" plutôt que Liberi e Uguali (choisi pourtant par son camarade du plan B Stefano Fassina) précisément parce qu'il reprochait à cette dernière formation d'être un ramassis d'eurobéats issus du PD et discrédités par leurs querelles internes et leurs années passées au gouvernement. J'ai soumis par exemple une vidéo à Vidal, avec transcription écrite de ce que dit  Mélenchon vers 16'20 :

VLOG - À Naples, rencontre avec Potere al Popolo © JEAN-LUC MÉLENCHON

"Il [Fassina] est venu au plan B, tout ça. On s'entendait bien. Là-dessus il décide d'aller se mettre avec D'Alema. Alors ceux qui m'écoutent ne savent pas qui est D'Alema. C'est un ancien dirigeant du Parti Communiste Italien, qui en est le liquidateur d'ailleurs, qui ensuite s'est retrouvé au Parti Démocrate, a été gouvernant avec tous ces gens, et maintenant il en est ressorti un petit truc, Fassina et lui... Non non non non ! On a beau être amis, je ne soutiens pas ça, je ne veux pas les aider, parce qu'ils ont capitulé, voilà. C'est du Tsipras en tout petit, mais c'est la même chose. Donc j'ai décidé d'aller soutenir ce groupe, Potere Al Popolo, et pour une seule raison, c'est que s'il y a une petite chance qu'ils arrivent à avoir des élus au parlement, eh bien on sera fous d'orgueil et de joie à les avoir aidés à faire ça, et ensuite on aura une vraie bande de camarades et d'amis pour mener ensemble une autre bataille à l'échelle européenne, et si on y arrive pas, eh bien tant pis".

Cette vidéo campe bien le contexte de la stratégie prônée en Italie par Mélenchon et montre que la question soulevée par l'article sur lequel Vidal veut créer une polémique n'est pas du tout celle d'une alliance (ou pas) avec des populistes de droite (hypothèse que JLM n'a jamais évoquée dans aucun discours et qu'il a au contraire toujours catégoriquement rejetée lorsque la question lui était posée), mais celle de l'alliance (ou pas) avec le centre eurobéat austéritaire. Et là, JLM choisit clairement de ne pas souscrire à une telle alliance, qui ne fait justement que discréditer tous les partis européens de gauche qui s'y sont compromis et ouvre la voie partout en Europe au populisme de droite.

Réponse de Vidal ?
— "Je ne vois pas Mélenchon qualifier d’“alternative populaire” un groupe de petits mouvements totalisant 1% des voix..."
C'est idiot.
Mélenchon s'est allié en 2009 avec le "petit" PCF, qui avait recueilli 1,93% des voix à l'élection présidentielle de 2007, dans le but de former un "front du peuple" : ce fut d'abord le Front de Gauche, puis... c'est une autre histoire. Cet attelage minoritaire ne pesait à l'époque pas beaucoup plus lourd que Potere Al Popolo aujourd'hui, et avait à faire face à un PS autrement plus puissant et moins discrédité que ne l'est à présent le PD italien. Et le message qu'il lance à Fassina et à la gauche italienne (ce message qui a fait entendre des voix à Vidal) est le même que celui qu'il n'a cessé d'adresser à la gauche française jusqu'en 2017 et la création de la France Insoumise : soyons "tranchants" face aux eurobéats libéraux, sinon il n'y aura pas d'alternative populaire possible et le peuple se tournera vers l'extrême-droite.

N'en déplaise à Vidal, il n'y a pas de tournant de JLM dans son rapport — toujours antagoniste — à l'extrême-droite, ni de projet d'alliance stratégique avec celle-ci. Mélenchon a toujours été clair à ce sujet, et a toujours rejeté l'alliance des "souverainistes des deux rives" prônée par des gens comme Sapir ou Chevènement. La fausse question de Vidal "Mélenchon - Salvini même combat ?" est donc parfaitement crapuleuse, et diffamatoire. Et lorsqu'il ose parler de "Jean-Luc Mélenchon, qui, sur son blog, se félicitait de la victoire de l'“alternative populaire” formée, je le rappelle, par le Mouvement des 5 étoiles et la Ligue" (l'amalgame pourri se poursuivant avec une référence à Marine Le Pen), il ne profère rien d'autre qu'un énorme et ignoble mensonge, Mélenchon ne s'étant jamais nulle part (ni sur son blog ni ailleurs) réjoui de la victoire des populistes de droite en Italie (pour une victoire de l'alternative populaire, hélas, il va falloir encore attendre un bout de temps, sans doute). Plusieurs intervenants sur la page Facebook de Dominique Vidal lui ont d'ailleurs mis sous le nez les preuves que Mélenchon avait au contraire considéré comme une catastrophe la victoire du M5S et de la Lega (même l'article qui excite tant Vidal commence ainsi : "La catastrophe est consommée en Italie"). on le voit par exemple avec ce billet dans lequel il rend compte d'une interview :

"“Monsieur Mélenchon peut-on imaginer une coalition de ce type en France ?”. Et, dans le cas où j’aurai mal compris, “par exemple une alliance avec le Front national ?”.
Il est difficile pour nous d’imaginer une idée plus stupide, et, du coup, plus difficile encore de croire que ce ne soit pas une provocation.
C'en est évidemment une et les relais ne manquent pas."

Et lorsque Mélenchon traite les nouveaux dirigeants italiens de "bande d'illuminés complètement aveuglé de haine et de racisme"  ?
Vidal regarde ailleurs, car cela contredit sa thèse délirante. Et il "bloque" ceux qui ont le front de lui apporter les preuves de son erreur, non sans, perversement, les accuser une dernière fois de ne pas répondre à sa question (mais ils ne peuvent plus répondre puisqu'ils sont "bloqués").
Moi-même je lui ai montré qu'un auteur marxiste, aussi peu scrupuleux que lui, avait trouvé le moyen de reprocher exactement l'inverse à Mélenchon :

"Au détour d’un long entretien sur lequel il faudrait revenir en détail, on lui pose cette question : “Comment analysez-vous l’alliance entre la Ligue et le Mouvement Cinq Etoiles, en train de prendre le pouvoir à Rome ?” Réponse du président du groupe LFI : “C’est une catastrophe. Cette calamité porte de forts relents d’extrême droite, comme le montre l’interdiction faite aux francs-maçons d’entrer au gouvernement. Le contenu de leur ligne économique est clairement de droite : réduire l’impôt sur le revenu à une flat-tax à 10 % ou à 20 %. La mauvaise nouvelle, c’est qu’ils ont pris le pouvoir. La bonne, c’est qu’on va pouvoir les affronter mieux qu’auparavant”. On reste interdit devant cette réponse qui voit l’insoumis en chef prendre sa place dans le concert des forces qui veulent empêcher à tout prix que soit respectée la volonté du peuple italien. Mélenchon veut donc affronter cette “catastrophe”, cette “calamité” qui “porte de forts relents d’extrême droite”. Dans cette bataille contre l’alliance Salvini-Di Maio, il y a déjà beaucoup de monde : Bruno Le Maire, Pierre Moscovici, les dirigeants allemands et français, la presse du capital et quelques autres encore. Et Mélenchon, de façon tout à fait incompréhensible vient brouiller les cartes et apporter un soutien indirect aux dirigeants européistes de la caste en Italie et en Europe."

On conviendra que Denis Collin, l'auteur de ce reproche, n'est pas plus inspiré en alliant JLM à Bruno Le Maire ou à Pierre Moscovici que Vidal en l'alliant à Salvini. Mais un tel article pouvait permettre de faire comprendre à Vidal l'absurdité de sa position... Que nenni. Preuve est faite que Mélenchon a jugé catastrophique la victoire en Italie d'extrémistes qu'il abhorre ? "Ce n'est pas ma faute si Mélenchon dit une chose et son contraire", répond benoîtement Vidal. Du coup, ses fidèles, trouvant la méthode plaisante lui emboîtent le pas. Ils affirment que Mélenchon et la FI n'ont eu aucune réaction à propos de l'Aquarius, bateau transportant des migrants et empêché d'accoster en Italie (mais aussi en France). Leur prouve-t-on qu'au contraire Mélenchon et la FI ont condamné l'Italie et la France pour leur manque d'humanité ? C'est la preuve que Mélenchon dit tout et son contraire selon les afficionados de l'ancien journaliste du Monde Diplomatique. La méthode est infaillible. Vous pouvez l'essayer chez vous. Cela risque de donner du piment à votre vie de couple. Avec une telle méthode, quoi que vous disiez et quoi que vous fassiez, quoi que disent et fassent les autres, vous ne pourrez plus jamais avoir tort sur rien. C'est la méthode magique du docteur Vidal. Et puis il y a la technique du blocage, plus difficile à reproduire IRL (d'ailleurs, je ne vous le conseille pas du tout ; ça n'a pas réussi à Landru, par exemple).
Mais le blocage, même sur Facebook, peut être contourné.
La preuve.

 

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