Alstom : une réussite à la Kron !

Avec le management "à la française", il ne faudrait pas croire que les actionnaires soient bien servis et s'engraissent sur le dos des travailleurs. J'en veux pour preuve mon expérience comme actionnaire d'Alstom et celle d'anciens collègues, actionnaires d'Alcatel. Et hier, je recevais le rapport annuel d'Alstom commen ancien salarié-actionnaire. Regardons le fond des choses et écartons le rideau de la commucation tiré par la direction de ce groupe.

Je pense utile de vous raconter ma petite aventure avec cette vieille dame de l'industrie française. En 1998, le management du groupe Alcatel-Alstom, sous la présidence de Serge Tchuruck, décide d'introduire en bourse GEC-Alsthom qui prend le nom d'Alstom sous la direction d'un haut-fonctionnaire, Pierre Bilger. A cette occasion les salariés sont invités à acquérir des actions à un prix préférentiel de 18 euros versus 24 pour la mise sur le marché. Tout naturellement, j'acquière donc quelques actions à ce prix préférentiel.

Alstom est traditionnellement une entreprise de "cash", c'est-à-dire que, jusqu'à présent, la vieille dame est dirigée par des financiers qui font le profit de l'entreprise en plaçant intelligemment la trésorerie des avances des commandes de la SNCF, de la RATP ou d'EDF. Point n'est besoin d'une excellence industrielle pour prospérer sagement et discrétement, pour tout dire bourgeoisement, dans les murs du siège de l'avenue Kléber. Les produits sont conçus en grande partie par les clients (ex. le TGV par la SNCF) avec lesquels existe une grande porosité. La SNCF a d'ailleurs été généreuse de renoncer à ses droits de R&D au bénéfice intégral de son fournisseur attitré. Si, par habitude, les délais s'allongent, les partenaires et copains épongent les surcoûts autour d'une bonne table, dans une bonne humeur de conciliation d'anciens des mêmes corps ou grandes écoles.

Le vent du grand large des privatisations des opérateurs ferroviaires va venir troubler l'eau étale de ce long fleuve tranquille : la Grande Bretagne ouvre la voie. Sans compter la fuite en avant dans laquelle se lance le management pour faire d'Alstom un leader mondial dans ses métiers, présent dans les grands pays européens et sur les autres continents. Hélas, tout ce beau programme stratégique demande plus que des consultants d'Accenture : une fibre entrepreneuriale... Dur quand on est haut-fonctionnaire ou ingénieur... l'ENA ou polytechnique, sans doute les plus mauvaises filières pour le métier d'entrepreneur. De son petit poste d'observation, un jeune responsable comme moi voit venir tous les nuages - baronnies locales, décisions arbitraires ou indécisions, copinages, dépenses somptuaires, gestion archaïque, faible culture du progrès, paris commerciaux hasardeux sans compter les échecs stratégiques liés aux acquisitions qui sont nombreuses - réelles intégrations toujours repoussées, sous-estimation des besoins en trésorerie, projets aventuriers et échecs technologiques...

La chute apparaissait donc inévitable... Et elle vint ! Le cours de l'action se mit à descendre puis dégringoler. Des 24 euros initiaux, il se mit à s'approcher dangeureusement des deux euros ! Pierre Bilger fut contraint de céder les commandes à Patrick Kron et à abandonner le pécule de départ de 4 millions d'euros qui récompensait sa bonne gestion... Dans la foulée, toute l'équipe de la direction à laquelle j'appartenais fut débarquée dans le cadre d'un "plan social" du siège...

Pour le souvenir, j'ai conservé ces quelques actions qui me rapportaient moins en dividendes (il y en eu !) que le coût du timbre pour m'adresser les convocations aux assemblées générales annuelles ! Je me consolais en me disant que les frais de gestion par BNP-Parisbas devaient aussi gréver les résultats de cette belle aventure managériale !

Pour cacher la misère, les financiers du groupe décidèrent de procéder à un regroupement d'actions : 40 actions anciennes pour 1 nouvelle ! Me voilà donc l'heureux propriétaire de 2 actions ! Cela représente donc une fortune de 58 euros au cours de ce jour (29 €). Si vous osez la division du cours actuel par 40, vous retombez à un cours de 72 centimes pour une mise sur le marché initiale de 24 euros. La valeur pour l'actionnaire a donc été divisée par 33 ! N'est-ce pas là une performance managériale digne des annales de l'ENA et de Polythechnique réunies ?

Regardons maintenant l'effet de la "réussite à la Kron" ! La presse en a fait le sauveur d'Alstom... Pour arriver là où sommes aujourd'hui : le démembrement de l'ensemble, qui précède probablement la mise à la casse des restes d'un outil industriel national... Quand Kron prend les rennes d'Alstom, début 2003, notre action (regroupée) vaut autour de 105 euros ; aujourd'hui, à un cours de 29 euros, l'actionnaire que je suis a perdu 72% de son pécule : plus des 2/3 de son capital sur un peu plus de 10 ans. Les lecteurs du Canard Enchaîné savent que le seul vrai bénéficiaire de sa bonne gestion, c'est Kron lui-même ! Il a été l'un des patrons les mieux payés de France. Je viens de recevoir la convocation à l'AG d'Alstom. Pour l'exercice 2013-2014, il a vu sa rémunération fixe augmenter de 6,2% et, en tout, a recu comme salaire 2,234 millions d'euros. Heureusement pour lui, son conseil d'administration ne le paye pas en actions Alstom ! D'ailleurs il n'en détient en propre qu'un minimum symbolique : 9 011 actions soit, au cours du jour, environ 260 000 € soit moins de 12% de son dernier salaire annuel... Le prix d'un modeste studio à Paris ! Après plus de dix années de présidence : n'est-ce pas là la preuve manifeste de sa glorieuse réussite ?

Bravo l'artiste : un exemple à suivre pour tous les hauts-fonctionnaires pantouflars énarchiques et autres brillants polytechniciens ! Sur lesquels repose l'avenir du pays...

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