La génération «pivot» confrontée à la réinvention des liens intergénérationnels

Parce que les institutions ont amplifié le clivage générationnel au cœur des enjeux du confinement, on oublie trop souvent le rôle de la génération « pivot », en charge de ses parents âgés mais aussi de ses enfants, voire petits enfants. De 45 ans à 70 ans, itinéraire de celles et ceux qui expérimentent des configurations familiales inédites et redéfinissent les solidarités intergénérationnelles.

Qui est la génération « pivot » ? : des baby-boomers à la génération X

L’allongement de la vieillesse (espérance de vie en hausse) et de la jeunesse (autonomie financière, professionnelle et résidentielle plus tardive) pèsent particulièrement sur ce que Claudine Attias-Donfut a appelé la génération pivot[1]. La génération pivot est prise en étau entre la nécessité d’aider les générations qui la précèdent mais aussi celles qui lui succèdent. Or, il n’est plus rare de voir coexister 4, voire à l’extrême 5 générations dans des systèmes d’interdépendance que le confinement bouleverse.

Dans les années 2000, la génération pivot désignait plutôt la première génération de baby-boomers, cinquantenaires (nés entre 1946 et 1954) décrite comme individualiste et hédoniste, catégorisée de façon trop homogène sous le concept de « seniors » et plaçant ses aînés dans des maisons de retraite. Une vision en partie erronée puisqu’à l’époque moins de 10% des plus de 75 ans résidaient en institution[2]. En 2020, ces premiers baby-boomers s’acheminent vers le grand âge et certains d’entre eux se voient à 70 ans dans l’obligation de prendre en charge leurs vieux parents de 90 ans.

Parallèlement, la génération des quinquas et sexagénaires se retrouve également à s’occuper de leurs parents très âgés tout en aidant leurs enfants mais aussi parfois leurs petits-enfants. Cette génération « sandwich » est de fait très hétéroclite de par ses situations et moyens matériels. Selon le sociologue Serge Guérin[3], elle concerne une tranche d’âge étendue qui va de 45 à 70 ans, leur point commun résidant dans le fait de devoir soutenir les aînés les plus fragiles et isolés mais aussi leurs enfants aux situations familiale et économique parfois précaires et leurs petits enfants dont ils peuvent avoir occasionnellement la charge.

Dans certaines familles, dès l’annonce du confinement, la solidarité intergénérationnelle s’est déployée, permettant d’accueillir autour de la « génération-pivot » aussi bien les parents les plus âgés que les enfants qui ont quitté récemment le foyer.

Après avoir interviewé quelques-uns d’entre eux, se dessine chez ces quinquagénaires un bouleversement de leurs pratiques mais aussi de leurs représentations du vieillissement. A la solidarité accrue envers leurs parents isolés à domicile s’ajoute, au bout des presque 2 mois de confinement, une transformation de leur vision du grand âge non plus abordé comme un état mais comme un processus relationnel dans lequel ils sont partie prenante et ont un rôle à jouer.

Retisser les liens tangibles et affectifs pour une vision renouvelée du vieillissement

Florence a 54 ans, elle est mariée et a deux grands enfants encore à charge financièrement et surtout son père qui a 85 ans et souffre de la maladie d’Alzheimer diagnostiquée 3 ans plus tôt. Trois ans de « parcours du combattant » entre confirmation du diagnostic, mise en place des multiples prises en charge et aides à domicile.  Pour elle, aidante principale épaulée par son mari et sa sœur, c’est aussi accepter l’inversion des rôles : l’aide est maternante, temps consacré à la gestion du quotidien mais surtout temps affectif et relationnel où seuls les passages répétés aident à rassurer le parent dépendant. Des difficultés multiples pour les aidants qui seraient 11 millions en France soit 1 français sur 6[4], accompagnant au quotidien un proche en situation de dépendance, en raison de son âge, d’une maladie ou d’un handicap.   

Juste avant le début du confinement, la situation de son père est « fragile » mais « sécurisée » : il vit seul à son domicile mais bénéficie d’un bon encadrement entre des aides à domicile, une femme de ménage, des passages infirmiers quotidiens et la visite de la famille proche. Comme 67%[5] de Français Florence a opté avec sa famille pour un maintien à domicile, loin des EHPAD dont l’environnement lui semble déshumanisé et inadapté. Une logique d’obligation filiale, qui mêle sens du devoir, responsabilité et réciprocité en cohérence avec ses valeurs.

« Le maintien à domicile s’est vite imposé, parce qu’il aime être chez lui, qu’il y a des repères importants qui le rassurent et aussi parce qu’il a été un papa généreux, un grand père très présent pour mes enfants. Je suis l’aînée, je me sens responsable et je suis bien contente qu’il ne soit pas en EHPAD. »

Le confinement débute de façon difficile, avec des aides à domicile peinant à venir, des repas livrés sur le pas de la porte et une angoisse montante chez son père qui ne comprend pas la situation. Pour faire face, Florence s’organise mais aussi toute la famille. Les motifs de visites dits « exceptionnels » vont devenir quotidiens. La « distanciation physique » est appliquée mais en aucun cas, elle ne peut devenir rupture de lien tant il est impossible d’abandonner son parent fragile et isolé à domicile.

Le temps gagné sur le travail (Florence est au chômage partiel) est investi dans des visites fréquentes où se joue dans la durée la possibilité de recréer des liens privilégiés. Temps de la discussion, de la préparation et du partage des repas mais aussi temps du changement de regard :

« Je suis plus disponible, moins stressée, je passe moins en coup de vent et je m’énerve moins quand il répète 15 fois la même chose (…) je le vois moins comme une charge, je suis plus dans la relation. »

Le confinement renforce alors les solidarités familiales : intensification des liens entre membres de la famille, partage des tâches, des décisions entre sœurs et mobilisation du petit fils de 22 ans qui vient aider, tond la pelouse.

La situation redéfinit le champ des relations père/fille à travers le partage d’activités, modifie le regard que l’on porte sur le parent âgé, ses capacités. Florence s’investit plus dans des exercices de stimulation cognitive pour maintenir l’autonomie de son père. Sa sœur, Myriam, cuisine avec lui, ce qu’elle n’avait jamais fait avant car elle ne l’en pensait pas capable.

« J’ai fait un gâteau au chocolat avec lui, je ne pensais pas que ça pouvait l’intéresser mais surtout je n’y avais jamais pensé (…) Tout est lent, j’ai du temps, de la disponibilité, si on doit passer 1h à faire un gâteau, ça me va. »

Des rendez-vous virtuels avec la famille élargie deviennent des rituels fédérateurs initiant graduellement le père aux échanges en visioconférence, donnant ainsi à la troisième sœur - qui souffre d’être au Canada- la possibilité de s’immerger dans un bout du quotidien de son père.

Là encore, la situation permet les dépassements, ouvre un champ de relation familiale abandonné car leur père montrait peu d’intérêt pour ces échanges virtuels. Une approche relationnelle qui mêle patience et didactisme convivial :

« Je crois que même en visio, on est différentes, on apprend, on parle lentement, on lui explique où est ma sœur au Canada, dans quelle pièce elle est, on lui fait visiter son appartement, on lui rappelle qui est qui… »

Au-delà, les tensions intra familiales s’apaisent. La tragédie des EPHAD intime à relativiser les différences d’approche dans la fratrie : l’entraide d’urgence prend le pas sur les conflits de vision antérieurs.

« Il y a eu un moment avec notre sœur du Canada où les visions étaient différentes sur la prise en charge de notre père. Tout est comme effacé et réparé, le fait de partager un moment en visio tous ensemble y est pour beaucoup. »

 « L’après » est pensé de façon dynamique entre aides professionnelles et familiales car comme le note Florence Leduc, présidente de l’Association des Aidants d’Alzheimer, « loin de s'annuler, ces dynamiques externes et internes à la famille se renforcent ». Plus les aides professionnelles sont présentes pour prendre en charge les tâches courantes et ménagères et plus les familles sont volontaires pour s’impliquer sur un plan relationnel auprès de leurs aînés.

Florence confirme : « J’ai compris qu’il fallait déléguer certains points sinon c’est trop lourd et le risque c’est l’overdose, la fatigue et la dépression. »

L’enrichissement des relations intergénérationnelles profite à tous les membres même s’il masque aussi le désengagement des pouvoirs publics et le manque de politique volontariste en matière de soutien économique et de reconnaissance des aidants. Marie-Eve Joël, professeure émérite d’économie à l’université Paris Dauphine, en témoignait en 2015[6] : « L’aide pèse essentiellement sur les familles et échappe totalement aux comptes sociaux. Cette solidarité invisible – elle est en moyenne de quatre heures par jour –, si elle était comptabilisée, s’élèverait à 11 milliards d’euros. »

L’histoire de cette famille rappelle à quel point le vieillissement est avant tout un phénomène relationnel. Aborder le vieillissement comme un processus relationnel sur lequel on a prise et non pas comme un état figé et défini à travers la dépendance, conduit à une revalorisation du rôle et des places de chacun. Ces familles sont, somme toute, en train de s’émanciper des catégories clivantes « 4ème âge » « personnes âgées et dépendantes » utiles pour justifier les aides spécifiques mais néfastes dans les projections relationnelles qu’elles induisent.

Trois générations sous le même toit : des stratégies d’entraide et d’adaptation pour réinventer les liens

Mireille a 68 ans, elle se présente d’emblée comme celle qui vit en pleine « diagonale du vide » depuis 40 ans, dans un village du pays Châtillonnais, situé à 60km de Dijon.

Elle habite dans la maison familiale avec sa propre mère, Anne, qui va fêter, le 10 Mai, ses 89 ans et souffre de diabète : « Une mère aimante mais très dépendante, elle ne se déplace quasiment plus, il faut l’aider pour la toilette et pour manger »

Quand le risque de confinement se profile mi-mars, elle a déjà opté pour une stratégie de stockage qui lui donne le sentiment de contrôler la situation et l’aide à gérer son angoisse : produits de première nécessité, plein de médicaments et de produits d’hygiène : « Ça me rassure visuellement ce stock, je me dis qu’on peut tenir des semaines sans manquer de l’essentiel. »

Une logique d’accumulation qui masque mal une « déprise inquiète »[7] liée à son isolement social (ses voisins et amis viennent de déménager) et la situation de sa mère dont elle a la charge.  S’ajoute une angoisse supplémentaire quand le virus se rapproche : un médecin d’un village voisin a été contaminé et est en urgence respiratoire. Le sentiment de finitude et de son propre vieillissement affleure rapidement dans ses propos :

« Je me sentais déjà seule depuis que les voisins sont partis, avant on parlait, on s’invitait. Depuis la retraite (elle était employée de mairie), j’ai moins de relations et moins d’énergie, ce confinement je l’ai abordé comme une punition en me disant que je n’allais peut- être pas tenir… »

La charge mentale et matérielle se voit encore décuplée du fait que son aide-ménagère ne pourra plus assurer ses heures chez elle.

La veille du confinement, Mireille reçoit un appel de sa nièce, Raphaëlle, étudiante de 22 ans qui vit à Dijon et qu’elle n’a pas vue depuis 6 mois. Un échange qui va servir d’alerte pour sa nièce qui décide alors de se confiner avec sa tante et sa grand-mère pour les aider au quotidien.

« Le 16 Mars, après avoir appelé ma tante et mesuré sa détresse, j’en ai parlé avec ma mère, j’étais seule dans mon studio, aussi paniquée à l’idée de rester isolée dans mon 20m2 alors je me suis dit autant profiter de mamie, les aider et je serai mieux à la campagne. »

Cette logique d’entraide réciproque profite depuis presque deux mois aux trois générations. Partage des tâches, transmission intergénérationnelle et complémentarité autour de la cuisine : « Je fais les petites courses pour la maison 2 fois par semaine, ma tante m’initie à des plats familiaux et régionaux, je n’avais jamais fait de bœuf bourguignon. En échange, je lui ai appris à faire un cheesecake. »

Une cohabitation réussie pour les trois femmes qui trouvent un équilibre entre activités ludiques fédératrices (jeux de société) et moments pour soi grâce à une répartition des espaces qui offre à chacune la possibilité de s’isoler : « Le matin on cuisine avec ma tante, après on mange avec mamie et après chacun se retire dans ses appartements, je révise mes cours ou j’appelle des amis, en fin d’après-midi, il n’est pas rare qu’on fasse un scrabble ou un jeu de cartes… »

Raphaëlle -qui ne devait rester que deux semaines- a finalement choisi de séjourner chez sa tante jusqu’au 11 Mai. De cette expérience qui renforce ses liens avec ses deux aînées, se profilent surtout de multiples ouvertures qui contournent les obstacles et réinventent la sociabilité. Raphaëlle imagine après le déconfinement une continuité du lien à travers la sociabilité numérique : elle a installé whatsapp sur le smartphone de sa tante et veut ritualiser des appels vidéo pour faire découvrir à sa grand-mère des quartiers de Dijon.

Pour sa tante, cette expérience marque un rebond possible dans ses sociabilités là où elle se pensait en déclin et en repli sur un univers bordé uniquement par sa relation avec sa mère très âgée. Elle envisage désormais de faire appel à une association bourguignonne qui propose un lien affinitaire entre étudiants et personnes âgées sur la base de leurs centres d’intérêt.

Leur exemple en situation de confinement montre ainsi que le vieillissement n’est pas que déclin et pertes en cascade. Il s’accompagne aussi de gains relationnels et de possibilité de réaménagement de la vie grâce à des stratégies d’adaptation permanente collectivement portées par la famille.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

[1] Martine Segalen, Claudine Attias-Donfut, Grands-parents. La famille à travers les générations, Editions Odile Jacob, 2007,

 

[2] BONVALET Catherine, DROSSO Férial, BENGUIGUI Francine, HUYN Phuong Mai, Vieillissement de la population et logement. Stratégies résidentielles et patrimoniales, Paris, La documentation française, 2007

 

[3] Serge Guérin, Le droit à la vulnérabilité, avec Th Calvat (Michalon, 2eme édition 2011)

 

[4] Source : Baromètre 2017, Fondation April et BVA

 

[5] 67 % des personnes aidées vivent à leur domicile, 21 % vivent en institution, 14% des aidants vivent sous le même toit que les personnes aidées - Source : Baromètre BVA APRIL 2018 publié le 27 septembre 2018 

 

 

[6] Les baby-boomers, une génération pivot par Anne-Marie Thomazeau, 3 Avril 2014 dans Viva Magazine

 

[7]  Meidani Anastasia et Cavalli Stefano, Vivre le vieillir : autour du concept de déprise, Gérontologie et société, 2018/1 (vol. 40 / n° 155)

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