Avoir 15 ou 20 ans en 2020: de la tentative du repli à celle de l'engagement

Ils ont entre 15 et 25 ans, souvent désignés sous le terme de « génération z » , génération du « tout numérique » dont l’enfance aura été marquée par les crises successives et maintenant une pandémie. Parce qu’ils refusent les désignations hâtives, retour sur leur vision de l’avenir où l’incertitude inquiète tout autant qu’elle ouvre la possibilité de se libérer des modèles passés.

Un « entre nous » puissant, vecteur de stabilité et d’engagement hédoniste

 Amitiés « à la vie, à la mort » « ma pote c’est comme ma sœur », « avec mon groupe d’amis, on est super soudés, on s’écrit H24, que ce soit sur l’insta du lycée ou en message privé » …Ce qui frappe dans tous les discours, c’est l’amitié indéfectible comme socle de la construction de soi, au travers des expériences partagées et restituées. Rien de très neuf jusque-là dans l’importance du groupe de pairs comme élément de construction identitaire chez ces adolescents, surtout dans la tranche d’âge des 15-18 ans.

Néanmoins, cette amitié est loin de s’enraciner uniquement sur des ressorts affinitaires érigés en quasi-liens du sang, elle se développe sur des convictions politiques et des luttes collectives qui débutent tôt, notamment dans les milieux parisiens progressistes. La lutte contre le réchauffement climatique, portée par une Greta Thunberg du même âge, constitue bien sûr la grande cause fédératrice de cette génération.  Thaïs, 15 ans, en seconde dans un lycée parisien, la décrit comme « essentielle car tout est lié, si on gagne sur le climat, on travaillera différemment, on consommera différemment, on vivra différemment ». L’année dernière, elle a participé avec ses copines aux marches pour le climat du vendredi après-midi, un militantisme festif et hédoniste où la conscientisation procède par échanges successifs, rencontres, loin des prises de parole et des AG de leurs aînés.

« J’y suis allée aussi parce que mes potes y allaient, qu’on allait s’amuser et puis tu rencontres des gens, tu échanges et tu comprends mieux toutes les conséquences que ce réchauffement peut avoir »

Un militantisme évidemment connecté qui soude la communauté de proches, est abondamment relayé sur Instagram et devient partie prenante d’une manière d’être au monde où la cohérence importe peut-être moins que l’expérience démultipliée, mouvante et qui permet « d’être à fond à un moment sur une cause puis après si tu ne participes plus, c’est pas grave, tu y reviendras ou tu iras sur une autre cause… », complète Thaïs.

Incohérence qui apparaît souvent dans les pratiques de consommation où certains mangent bio, à la maison mais consomment McDo avec leurs amis parce que « c’est pas cher et que vraiment à 16 ans, on n’a pas d’argent, le Mc First à 5€ permet que tout le monde puisse manger à sa faim ». Une assertion qui peut être questionnée entre désir d’égalité mais aussi désir de faire un pas de côté, d’être transgressif par rapport aux normes familiales des milieux favorisés.

Au-delà de ces apparentes contradictions, il est un premier constat qui mériterait une confirmation chiffrée. Dans la dizaine d’entretiens réalisés au sein d’une classe moyenne et aisée (4 garçons et 6 filles), les filles sont beaucoup plus engagées et elles le revendiquent là où les garçons du même âge sont en retrait, souvent concentrés sur leurs jeux on line, happés par Fortnite. Ce n’est pas sans lien avec les causes féministes auxquelles les jeunes filles de ma population d’enquête adhèrent toutes sans exception : mouvement #Meetoo, collectif #NousToutes pour la lutte contre les stéréotypes et les violences faites aux femmes. « Gender fluid », ces adolescentes parisiennes revendiquent le respect de la diversité, l’inclusion et aussi l’incertitude dans la construction de soi et de son orientation sexuelle :

« En fait, ça ne devrait pas être une question l’identité sexuelle, on ne devrait tout simplement pas être défini par cela. Moi je veux être libre, libre de me situer où j’en ai envie, d’avoir une relation avec une femme ou un homme sans qu’on me juge. » précise Romane, 18 ans.

Loin du pessimisme ambiant, elles revendiquent leur part de responsabilité et leur volonté de changement pour construire un monde plus juste mais également plus libre. Elles s’engagent toutes à des niveaux différents et les causes sont extensibles à celle des injustices, de la réforme du bac ou celle des retraites. Pour Amaya, 15 ans, en seconde dans un lycée parisien, la lutte contre les inégalités est une priorité parce que « oui j’ai envie de changer le monde, j’aimerais que le monde soit plus juste, que nous ayons tous les mêmes droits réellement ». Ayant participé aux blocus de son lycée cette année, que ce soit contre la réforme du bac ou les violences policières, elle insiste : « en fait il faut se mobiliser car ce monde, c’est nous qui allons le construire ».

Blocus d’un lycée parisien en Janvier 2020 en réaction aux violences policières Blocus d’un lycée parisien en Janvier 2020 en réaction aux violences policières
Convaincue que l’accumulation des petits gestes du quotidien participe au changement, Amaya est déjà végétarienne, trie, évite les emballages plastique, veut faire sa propre lessive plus tard et n’acheter que des vêtements de seconde main.

Quant aux garçons du même âge, ils sont taraudés par la difficile construction de leur identité masculine à une époque où ils se sentent injustement stigmatisés par les discours ambiants et peinent à trouver leurs marques : « Les filles dans ma classe sont toutes hyper informées, engagées sur le féminisme, je me sens un peu en décalage parce que je ne suis pas responsable du comportement des hommes de la génération de mon père, je ne sais pas quoi dire du coup, j’ai 16 ans, je ne sais même pas comment je vais aborder une fille qui me plaît » (Gabriel, 17 ans en 1ère dans un lycée bagnoletais)

Pour Quentin, 18 ans, habitant à Villeparisis, son engagement est né tout récemment, de la crise du Covid-19, par petits pas et prise de conscience en actes, notamment quand il a dû se montrer solidaire de son voisin âgé de 82 ans :

« Au départ, c’est ma mère qui m’a forcé à aller faire des courses pour lui, je ne voyais pas pourquoi c’était à moi d’y aller…et puis ce monsieur âgé, j’ai compris que ça lui faisait super plaisir que je lui apporte ces courses, il me glissait des mots de remerciement. Ca m’a donné envie de continuer, aujourd’hui, il m’invite chez lui, je reste à distance mais on échange, ça me fait du bien de voir que je suis utile. »

Construction par le lien et le faire plutôt que par le statut et l’être, les moins de 20 ans se distinguent aussi de leurs aînés de la génération Y par une indocilité plus radicale justifiée par la quête de sens ou celle du besoin de repli et de protection temporaire sur un « micro monde ».

De la quête de sens et d’épanouissement à l’entreprenariat de la débrouillardise

 Quête de sens et d’utilité, …tous ont en commun de vouloir participer à leur échelle au changement d’un monde dans lequel ils ne se reconnaissent pas et qui leur est aussi plus objectivement défavorable qu’à leurs aînés.  Au-delà d’une simple posture d’opposition générationnelle, ils font montre d’une remarquable lucidité. Les crises financières successives, les risques climatiques, terroristes… puis la pandémie et sa récession à venir les feront rentrer dans l’âge adulte dans des conditions beaucoup plus difficiles que leurs parents de la génération X et leurs grands-parents issus du baby-boom.

« Aujourd’hui quand je dis à mes parents que je vais m’orienter en menuiserie, ils tirent un peu la gueule mais quoi, ils ont tout eu, les années de croissance, les acquis sociaux, la sécurité, nous n’aurons rien de tout ça alors autant se faire plaisir et aller vers un métier qui me plaît même si ça rapporte peu d’argent. » (Mathilde, 20 ans)

Une peur de l’avenir qui n’est pas forcément verbalisée mais ressentie face à une précarité à laquelle il faudra s’adapter, décroître pour certains ou se lancer, inventer son activité pour d’autres, selon un entreprenariat de la débrouillardise. Les influenceurs suivis sur Instagram mêlent souvent libéralisme, créativité et engagement progressif à l’instar de Léna situations, 22 ans, modèle de la « self made woman » audacieuse, axée sur le développement personnel, dans la dérision et la multiplicité des identités et situations de vie :

« Léna Situations, elle t’aide à te dépasser, elle est partie à New York, elle a commencé sa chaîne pour gagner de l’argent pendant ses études, elle a développé une collection pour la marque Jennifer et elle s‘est engagée pendant le Covid pour soutenir les soignants et leur fournir des crèmes pour les mains dévastées par les gels hydro-alcooliques. » (Thaïs, 15 ans)

Si le principe d’incertitude marque leur vision de leur avenir et de leur métier « Je ne sais pas ce que je veux faire », ils s’accordent sur le fait qu’ils sont prêts à s’investir et travailler autant que leurs parents à condition que l’intérêt, le sens et le plaisir soient au rendez-vous[1].

Ils s’accordent également sur le rejet de la grande entreprise dont ils condamnent les valeurs, les codes, les perspectives et cette incapacité à prendre en compte leur envie de réalisation de soi. Emma, 22 ans, étudiante en master d’économie, clame son « dégoût pour les semaines qui se ressemblent, où tu es juste un pion dans un système capitaliste, sans utilité sociale, juste à produire ». Elle voudrait travailler dans un cabinet de conseil sur les questions de santé au travail « pour l’humain qui ne sera pas juste considéré comme un produit mais à partir de ses conditions et de son bien-être au travail. C’est aussi plus stimulant intellectuellement. »

Marine, 23 ans, étudiante en paysagisme, radicalise encore le propos. Le mot « travail » lui évoque immédiatement l’aliénation et les absurdités d’un monde « où les gens passent 40h par semaine et parfois beaucoup plus à faire quelque chose qui leur plaît moyen, se coupant d’autres découvertes, d’autres apprentissages ».  Elle insiste sur la quête d’un bonheur simple, à la campagne où elle s’apprête à acheter une petite maison « où j’aurai mon potager, et mon métier de paysagiste mais ça sera un choix et il faudra toujours que j’y trouve plus de bénéfices que de contraintes » 

Au-delà, la pandémie et la récession annoncée viennent brouiller les critères mêmes du bonheur et des conditions de la réalisation de soi. Après la société matérialiste de leurs grands-parents boomers, axés sur la possession des objets et l’amélioration de leur niveau de vie, la génération post-matérialiste de leurs parents n’a pas tenu ses promesses[2]. La priorité donnée à la qualité de vie et l’épanouissement personnel n’est possible que pour une minorité, la crise des gilets jaunes et leur revendication sur le pouvoir d’achat leur ont fait prendre conscience des inégalités. Dans ce contexte, les jeunes issus des classes moyennes questionnent l’intérêt même de faire des études longues si elles ne garantissent même pas une certaine sécurité financière. Ils rêvent alors de casser les règles et c’est le rapport au travail comme condition sine qua non de l’existence qui est questionné :

« Mes parents parlent souvent du fait de devoir faire des études pour exploiter son potentiel parce que sinon tu le gâches. Mais déjà on n’est même pas sûr que ça nous garantira un métier et un revenu, et puis c’est étrange cette façon de penser que ton potentiel ne pourrait pas être exploité en dehors du métier que tu vas exercer » (Marine, 23 ans)

Jeanne, 21 ans, étudiante en philosophie, est également assez emblématique de sa génération : besoin de sens, de prendre plaisir à apprendre au sein d’une communauté bienveillante qui fait à la fois office de refuge et de stimulation : « J’ai déjà trouvé ce qui m’intéresse, après ce que j’en ferai, je ne sais pas du tout, je ne me projette pas dans un métier pour l’instant. »  Pour l’heure, elle vit avec son copain et sa communauté affinitaire de philosophes, des amis étudiants de Tolbiac avec lesquels elle part parfois en vacances, dans une sorte de Thélème revisité pour s’initier à des auteurs, échanger des pratiques et activités centrées sur le développement personnel ou le sport : « A la sortie du déconfinement, avec mon groupe de Tolbiac, on est parti à la campagne, on fait du sport, on lit, on parle des philosophes. Ca peut aussi nous arriver de faire une « semaine philo » où on va s’initier à la pensée de grands philosophes comme Aristote ou Kant »

Leur construction identitaire est donc beaucoup plus mouvante que celle des précédentes générations et la pandémie accroît encore leurs interrogations sur le système duquel ils sont issus. Ce qui est sûr, c’est qu’à la différence de leurs parents, ils sont prêts à affronter les incertitudes, prendre des risques parce que « nous avons moins peur de l’échec, de l’imperfection. Si on se plante, on recommence ou ira voir ailleurs » précise Romane.

Du rejet des systèmes inégalitaires à la transmission horizontale

Ces adolescents dénoncent en commun la violence d’un système éducatif qui repose sur une méritocratie qui confine à l’élitisme, n’est jamais fondé sur l’épanouissement individuel. Certes, des tentatives de pédagogie alternative se déploient mais elles peinent toujours à se massifier. La difficile continuité pédagogique en cette période de pandémie est attaquée sur l’absence de suivi adapté, d’interactions et surtout sur l’absence de règles partagées sur les évaluations.  Jeanne ne sait toujours pas en mai si son année de fac serait validée ou si des examens seront organisés en septembre. Idem pour Thaïs qui dénonce la violence de son prestigieux lycée public parisien passé au filtre de la procédure Affelnet (système d’affectation des collégiens au lycée). Si son lycée comptabilisait en seconde quelques élèves boursiers ayant bénéficié du bonus pour rentrer, ces mêmes élèves se voient préconiser à la fin du second trimestre le redoublement ou l’affectation en voie technologique. Une sélection inique et opaque que 6 à 7 élèves de sa classe subissent et à laquelle ils n’étaient pas du tout préparés : « Ma copine est tombée de haut, elle a 11 de moyenne et on lui dit d’aller en 1ere STMG, elle ne sait même pas ce que c’est la gestion. Elle peut contester mais il faut qu’elle fasse appel de cette décision rapidement. »

En outre, les parents sont eux-mêmes désorientés par rapport aux comportements et codes de cette génération accrochée à ses écrans et aux réseaux sociaux qui font pourtant office d’apprentissage via les pairs et les « rôle modèles ». Des réseaux sociaux qui font autorité pour ces jeunes pas si naïfs et qui sont capables de trier, confronter les points de vue. L’autorité n’est justifiée que si elle est arrimée sur l’expérience, la transmission horizontale[3]. Toute posture de sachant dominant, ne laissant aucune possibilité de réponse au plus jeune, les renvoie à la « sensation d’être un être inférieur qui ne sait rien » :

« Ce que les parents ne comprennent pas, c’est qu’internet nous apprend beaucoup et différemment. Je ne bois pas tout ce que je vois sur youtube, je connais le principe des fake news et de la manipulation des images. Je veux bien en discuter avec eux mais ce que je ne supporte pas, c’est qu’un vieux me dise « je sais plus donc écoute moi » (Quentin)

Du youtubeur Hugo Décrypte, qui séduit presque 1 million d’abonnés et combat les théories du complot dans un langage très accessible à Léna Situations qui prône le body positivism avec ses vidéos « ciao les complexes » ou « get ready with me », les 15-20 ans sont immergés dans une culture qui prône la confiance en soi et le dépassement. Le plus intéressant se nichant dans l’écosystème de réactions où les youtubeurs, se confrontant à leurs fans tout autant qu’à leurs « haters », reflètent le modèle d’une génération offensive qui rejette les normes, à commencer par celles des anciennes générations qui tentent de les assigner à une place.  L’expression « génération Covid-19 », apparue tout récemment, fait bondir Romane, refusant d’être enfermée dans un statut de victime, où le seul horizon serait le chômage et le risque de la marginalisation : « A la radio, j’ai entendu un journaliste parler des jeunes sacrifiés, de cette « génération covid » traumatisée…et puis quoi encore ? Comme si on n’avait pas de moyens, de ressources en nous pour réagir. »

Au sortir du confinement, ils oscillent entre repli sur leur micro-monde amical ou familial et engagement actif dans les causes qui les touchent le plus. Loin d’être traumatisés, ayant une capacité de rebond plus que de résilience, ils sont pour certains déjà dans la rue, comme le suggère Romane : « Plutôt que de nous dépeindre comme des victimes, il faudrait peut-être rappeler que la majorité des manifestants contre les violences racistes ces derniers jours, dans le monde entier, sont des jeunes. »

 

[1] Analyse des attentes de la génération Z en matière de gestion entrepreneuriale, se référer à Didier Pitelet  « Le prix de la confiance » Une révolution humaine au coeur de l'entreprise, Eyrolles, 2013

[2] Sur le post matérialisme, Ronald Inglehart et Christian Welzel, « Modernization, Cultural Change, and Democracy » The Human Development Sequence, 2015 

[3] Elodie Gentina, Marie-Ève Delecluse, « Génération Z, Des Z consommateurs aux Z collaborateurs », Dunod, 2018

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