Ecarts à la règle sanitaire: des comportements irrationnels à la transgression

Les nouvelles normes sanitaires imposées depuis le début de l’épidémie sont différemment respectées à l’échelle individuelle. Des « petits arrangements », à la transgression assumée jusqu'à la désobéissance civile informelle, retour sur le rapport à ces normes et les valeurs morales qui les sous-tendent.

Depuis plus de 2 mois, les nouvelles normes sanitaires, de la décision du confinement généralisé à domicile aux gestes barrière et au port du masque, …posent la question de nos libertés civiles, sociales et individuelles. Ces normes se sont imposées globalement dans les pratiques (même si les efforts varient fortement selon les individus) mais aussi dans le système de valeurs où le civisme individuel est jaugé à l’aune du respect desdites mesures. Dans les médias et les réseaux sociaux, chaque semaine apporte son lot de « déviants » et de clivages. Ce fut d’abord la stigmatisation des « exilés » puis des joggeurs, puis de ceux qui refusent de porter un masque et maintenant ceux qui franchissent -ou désirent franchir- la frontière des 100km autour de leur domicile. Parmi les 20 personnes que j’ai pu interviewer sur plus d’un mois[1], quasiment tous les individus ont à un moment « transgressé » ces règles sanitaires, pour des motifs multiples. Entre besoin de sécurité et de liberté, retour sur ces comportements, qui vont du « petit arrangement » au détournement de la règle jusqu’à sa transgression assumée.

« Petits arrangements » ne font pas transgression de la règle

L’anthropologie nous rappelle que la transgression d’un interdit[2] s’articule autour de la notion de franchissement d’une limite imposée par une autorité légitime, auquel s’ajoute une dimension morale et des normes sociales (entre ce qui est prescrit, permis et interdit). La transgression interroge ce qu’une société pose comme interdiction radicale au nom de ce qui doit être protégé absolument, ici la santé de la population qui est donc sacralisée. Depuis le début du confinement jusqu’au déconfinement et ses nouvelles règles, les limites posées sont de fait floues. L’attestation de déplacement pendant le confinement puis celle justifiant d’un déplacement au-delà des 100km autour de son domicile laissent une place à l’arbitraire et à la libre interprétation. En réponse à une journaliste qui l’interpellait sur les motifs impérieux de déplacement au-delà desdits 100km, le Premier ministre[3] énonçait « il y a la loi et l’esprit de la loi », invoquant la responsabilité des Français. Les Français ont visiblement respecté « l’esprit » des règles du confinement mais ils se sont arrangés de ces règles de multiples façons, en les réinterprétant. Le terme transgression est très souvent erroné pour décrire ce qui relève plutôt du contournement ou du détournement de la règle.

Des comportements irrationnels : « mets ton masque et va jouer »

En ce 11 Mai, sur les voies sur berge, des familles et des grappes d’adolescents prennent le soleil, discutent, jouent. Les structures de jeux sont assaillies par les plus petits, masqués le plus souvent, mais manipulant les mêmes structures et se touchant. Les groupes d’adolescents sont parfois bien plus de 10 et en contact rapproché.

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Des comportements qui paraissent irrationnels mais qui ne sont que le fruit d’une négociation individuelle ou collective pour atténuer la dissonance cognitive[4], à savoir réduire l’écart entre ce qui est prescrit -la distanciation physique- et ce qui est réellement pratiqué (« laisser les enfants jouer ensemble » « se regrouper a plus de 10 »).

Dans les discours, la rationalisation est prégnante, le plus souvent au nom du lien et d’une impossibilité à faire respecter ces règles pour des enfants, et selon cette croyance que le confinement aura permis d’évacuer le gros des risques :

« Il fait beau, ils ont envie de s’amuser, et puis ils ont un masque, et on est tous restés deux mois confinés donc il y a très peu de risques (…) » (une maman sur les voies sur berge)

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Ce comportement n’est pas que la résultante d’un premier jour de déconfinement marqué par la joie des retrouvailles. Il est intéressant de revenir sur l’observance des règles dans la durée au sein de familles dont la liberté de circuler et de se regrouper a été très fortement limitée.

Dans toutes les familles, l’écart entre les discours et les pratiques révèlent de nombreux ajustements, notamment par rapport aux règles de distanciation physique.

Marie, mère de 2 enfants de 6 et 9 ans, estime qu’elle a scrupuleusement respecté le confinement en ne sortant de chez elle que 3 fois par semaine pour effectuer de petites courses, sortir avec les enfants en trottinette ou à bicyclette. « On sortait peu, on respectait la distance de sécurité et les enfants portaient des masques. » Dans les faits, les enfants sont en fait sortis tous les jours dans la cour pour jouer avec les autres enfants de l’immeuble. Elle-même descendait pour les surveiller et discuter avec les autres parents, le plus souvent non masqués. Une perception du danger qui affecte les espaces publics mais pas les espaces semi-privés comme cette cour d’immeuble considérée comme un îlot collectif protecteur : « Nous sommes finalement confinés tous ensemble, certes plusieurs foyers ensemble mais on se voyait avant souvent donc ça ne change pas et il est impossible d’interdire aux enfants de jouer ensemble et puis personne n’a été malade dans l’immeuble. ». 

On retrouve la même logique chez Julie, 32 ans, qui a accueilli dans son jardin 2 amies voisines dès le début du confinement pour des apéritifs « de courte durée, la bière de 19h00 avant que chacune reparte chez soi. » Là encore, le besoin de lien pour ces célibataires isolées justifie ces choix et a pris le pas sur les recommandations sanitaires.

Chez Florence, 55 ans, le déconfinement rime avec un départ vers le Sud-Ouest pour y retrouver sa fille, son gendre et leur petite fille de 2 ans. Ici la conscience de transgresser est plus forte mais également justifiée par le besoin de s’occuper de sa petite-fille pour décharger sa fille en télétravail. Au final, il y a souvent post-rationalisation d’une décision contraire à la logique sanitaire et un équilibre effectué entre risques et bénéfices perçus : « Je sais que les déplacements ne sont autorisés que dans la limite des 100km mais ma fille a besoin d’aide et je veux l’aider pour garder sa petite fille qui demande une attention constante. »

A l’aune de ces comportements individuels, on observe que le confinement total imposé par l’État (versus un confinement ciblé de la personne contaminée ou suspectée de l’être) était très difficilement applicable. En pratique, la notion de foyer est devenue celle de foyer élargi : un foyer étendu aux amis voisins avec des gradations plus ou moins acceptées socialement. De l’ordre de l’arrangement ou du contournement de la règle : « les enfants de l’immeuble qui jouent dans la cour, ce n’est pas une infraction »… à une sensation plus proche de la transgression :  « ma copine voisine qui est venue pour un apéro certains soirs, on n’a peut-être pas respecté mais c’était aussi excitant de se voir en catimini. »

Cette notion de foyer élargi concerne également la famille plus éloignée, le motif familial impérieux auprès d’une personne vulnérable étant lui-même réinterprété soit dans son acception, soit dans sa fréquence :

« Je suis allée voir ma vieille tante tous les deux jours, elle était déprimée, on ne pouvait pas la laisser seule et du coup ça me faisait une sortie. C’est un peu limite mais j’ai fait de cette exception ma règle de sortie pour circuler au-delà du km. »

Autant d’exemples qui, sur un plan anthropologique, témoignent d’une grande difficulté à faire respecter des mesures très coercitives contraires à toute vie sociale. Si l’on se réfère à l’étude internationale menée par le chercheur franco-américain Thomas Meunier[5] et publiée sur medRxiv , on a de surcroît des raisons de douter de l’efficacité du confinement généralisé à domicile. Son étude témoigne notamment « que l’évolution temporelle de l’épidémie est homogène en Europe occidentale », et que les principales différences résident dans les conditions initiales au début de l’épidémie. Il serait intéressant d’analyser les pratiques sociales du côté de l’Allemagne et des Pays Bas qui ont misé davantage sur des politiques de distanciation sociale en évitant le confinement à domicile contrôlé par la police. Le chercheur rappelle que « ces deux pays connaissent un déclin de l’épidémie très similaire en termes de taux de croissance, de nombre de reproduction du virus et de temps de doublement, à ceux des pays qui ont confiné plus strictement ». En l’absence de données qualitatives et quantitatives sur le respect de la distanciation sociale selon les pays, il est très difficile à ce stade d’en tirer des conclusions. 

La séduction « sous cloche » : entre consentement ultra conscientisé et poésie des motifs

Il est un autre domaine qui est évidemment fortement bouleversé par la pandémie et les mesures de distanciation sociale et physique, ce sont les rencontres issues des sites internet.

On sait que les applications de rencontre ont connu une décrue de leur activité puis une recrudescence en seconde période de confinement[6] Source Europe 1.

Pour Justine, 33 ans, célibataire récemment arrivée sur Paris et fraichement séparée, le confinement débute avec une période intense de sextos suite à quelques échanges sur Tinder avec Damien. Une relation virtuelle qui s’installe sur un long mois et constitue un mode d’évasion et de gestion de son angoisse alors qu’elle est isolée chez elle dans son studio parisien.

« Je ne sais même pas pourquoi je suis allée sur Tinder, par ennui, par goût de l’évasion, j’avais l’impression de visiter un musée virtuel, je me disais que je regardais de loin mais en fait évidemment, j’ai noué des contacts et notamment une relation, exclusivement par écrit, assez forte. »

Après moult hésitations, ils décident de se voir à une semaine du déconfinement car Damien doit repartir ensuite à Tours où il habite.

La situation va être l’occasion d’une scénarisation poussée où la transgression assumée se conjugue à un consentement amont très rationnel : s’autorisera-t-on à se toucher ? quelles garanties que l’autre n’est pas contaminé ? Elle exige un test Covid-19 de Damien qui trouve un laboratoire et obtient un rendez-vous arguant de sa nécessité de reprendre le travail et ayant été en contact avec des collègues contaminés.

Parallèlement, la scénarisation de leur rencontre se consolide sur un mode ludique, voire poétique : jeu sur les motifs de déplacement qui expriment aussi sur quel registre relationnel ils veulent inscrire leur rencontre. Elle laisse libre part à une poésie des motifs, jouant sur les cases à cocher entre motif familial impérieux (« visite à une personne fragilisée ») et motif marchand (« achats de produits de première nécessité »). Elle coche finalement les deux cases et ajoute à la main « motif impérieux de toucher quelqu’un » :

« Il y a une poésie possible dans la coercition mais aussi parce que dans ces jeux virtuels, tu oscilles en permanence entre l’espoir d’une vraie rencontre, d’affinités fortes et la réalité qui débouche souvent sur une relation éphémère. »

Elle ne sait pas si elle reverra Damien mais cette transgression lui a offert un espace de liberté et la sensation d’une aventure singulière : « juste avoir la sensation d’exister » dans un contexte d’isolement prononcé et dans une ville qu’elle n’a pas encore explorée.  

La désobéissance civile formelle : déconfiner les cerveaux

Pour Antoine, retraité niçois, et flibustier dans l’âme, c’est le poids des injonctions morales et la servitude volontaire du peuple français qui est presque plus dure à supporter que la restriction de ses libertés.

« Cette pandémie révèle la docilité du peuple français qui a accepté sans résistance ni questionnement de fond ces mesures de confinement sous contrôle policier. Comme si cela allait de soi qu’il fallait s’auto justifier sur ses sorties, comme si ça allait de soi qu’il fallait des contrôles policiers, ce qui ne se fait pas en Allemagne par exemple. »

Plus que les délations qui restent à la marge, il s’étonne du système de surveillance mutuelle et de contrôle social qui opère de façon insidieuse au détour des conversations quotidiennes, effectue un tri entre les « combattants », les « planqués », les « traîtres »… :

« Ce qui est le plus pesant :  le tri que la population elle-même finit par effectuer entre bons et mauvais citoyens en fonction de leur comportement. L’autre jour, j’ai entendu un couple se disputer et le mari engueuler sa femme parce qu’elle allait trop au supermarché et que ce n’était pas civique. On croit rêver…» Une remarque qui peut effectivement susciter la colère quand on sait la hausse des inégalités entre femmes et homme dans la répartition des tâches domestiques en cette période de repli sur le foyer[7].

Il observe aussi un hygiénisme rigoriste qui lui fait peur chez ses voisins : « l’autre fois, je suis allée apporter des bouquins chez ma voisine, il fallait absolument que je reste dans le vestibule, que je ne touche pas la porte. »

Un ordre sanitaire qui devient nouvel ordre moral pour lui : « J’ai plus peur de la servitude et de la docilité bête que de cette maladie. » précise-t-il. Il cite la tribune d’André Comte-Sponville[8] et la transgression anthropologique qui consiste à ne pas avoir pu pour les proches accompagner les derniers instants de leurs vieux parents placés en Ephad.

Face aux experts « divinatoires », il prône un déconfinement du cerveau. L’abstraction des chiffres assénés chaque soir par l’ARS est perçu comme un élément de coercition faussement objectivé : « Je ne regarde plus la télé, j’ai arrêté, je ne vois pas ce que ces chiffres au jour le jour apportent à part le fait de nous maintenir dans une torpeur servile. »

Juste avant le déconfinement, il s’est réapproprié des espaces de liberté mentale par la lecture mais aussi par une sortie parfois non justifiée, « sans attestation » affirmant sa liberté de circuler tout en étant responsable : « J’ai toujours maintenu les distances de sécurité comme en bagnole puisque l’autre est une menace de mort »

Demain, il ira retrouver sa communauté de destin « pastis et pétanque », « au grand air, dans l’incertitude de gagner ou de perdre la partie. »

 

 

[1] Étude qualitative portant sur le vécu du confinement, entretiens réalisés entre fin Mars et le 11 Mai 2020

[2] Ricot Jacques « De la transgression », Dans Éthique du soin ultime (2010), pages 149 à 174

[3] Discours du 7 Mai 2020 de M. Édouard PHILIPPE, Premier ministre, Conférence de presse sur la préparation de l'étape du 11 mai

 

[4] Vaidis David, La dissonance cognitive, Collection : Psycho Sup, Dunod, 2011

 

[5] Meunier Thomas, Full lockdown policies in Western Europe countries have no evident impacts on the COVID-19 epidemic.

 

[6] L'application Tinder a enregistré son record mondial de swipes dimanche 29 mars, avec un total de trois milliards dans la journée.

 

[7] Enquête Harris Interactive pour le secrétariat d’état chargé de l’égalité entre les femmes et les hommes (Avril 2020)

 

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