Quarantaine et déconfinement sous contrôle social à Shanghai

Jeanne travaille et vit seule depuis 25 ans en Chine. Rentrée à Shanghai et placée en quarantaine à domicile avant de retrouver une vie sociale sous contraintes, elle témoigne de l’après confinement et d’un système de contrôle numérique totalitaire.

Dans un documentaire diffusé à la télévision nationale le 10 juillet 2017, juste avant le XIXe congrès du Parti communiste chinois, Xi Jinping déclarait : « Le sentiment de sécurité est le meilleur cadeau qu’un pays puisse offrir à son peuple ».

Les images du confinement français, qui autorise les sorties pour motifs divers, mêlant joggeurs non masqués et promenades familiales dans la limite d’une heure par jour, contrastent avec celles de la Chine et de la quarantaine à Wuhan (levée le 24 Mars) qui imposait un isolement total des familles, avec patrouilles militaires et contrôle strict et massif des déplacements. Shanghai n’a pas subi exactement les mêmes restrictions que la province du Hubei mais là encore, un confinement beaucoup plus sévère que le nôtre a été imposé à la population, limitant les sorties à tous les 2 jours pour aller s’approvisionner.

Le détour par l’exemple chinois : une quarantaine sous contrôle numérique et des réseaux de proximité

Menant actuellement une démarche anthropologique sur le vécu du confinement et ses impacts sur le quotidien des familles françaises, j’ai voulu faire un pas de côté en interrogeant régulièrement une amie française vivant en Chine depuis 25 ans. L’anthropologie centrée sur les usages s’intéresse prioritairement aux stratégies que les femmes et les hommes déploient dans leur contexte de vie entendu comme environnement culturel particulier imbriquant des normes sociales qui définissent ce qui est permis, prescrit ou interdit, des représentations et des pratiques individuelles ou collectives qui témoignent du degré d’observance des règles et des contournements ou réinterprétations qu’en font les individus. [1]

Mon amie Jeanne (son prénom a été modifié) a atterri à Shanghai le 13 Mars venant de Dubaï où elle avait séjourné une dizaine de jours après avoir prolongé un séjour en France suite à la situation épidémique en Chine. Ce dont elle témoigne depuis son atterrissage à l’aéroport de Shanghai jusqu’à sa sortie des 14 jours de quarantaine et sa vie d’après, c’est d’un système de surveillance total mêlant techno surveillance mais aussi contrôle social des voisins, collaborateurs au bureau et des comités de quartier qui avaient perdu de leur influence ces dernières années.

Il faut rappeler que cette épidémie intervient dans un contexte où la Chine s’est lancée depuis 2017 dans la mise en place d’un redoutable « crédit social » qui récompense ou pénalise les citoyens selon leur comportement financier, social, moral et politique[2]. Ce crédit social est fondé sur la collecte d’informations disponibles en ligne sur les sites marchands, réseaux sociaux et applications variées ou récupérées dans le réel (identité, empreintes, impôts, groupe sanguin, dossiers médicaux, diplômes…). Il croise également grâce à l’IA et au big data ces données avec celles de caméras de surveillance à reconnaissance faciale.  Le gouvernement chinois prévoit ainsi de mettre en service six cents millions de caméras couplées à des applications « intelligentes » d’ici à la fin de l’année 2020.

 Jeanne a été accueillie le 13 Mars à l’aéroport de Shanghai par des médecins et un personnel soignant équipés de masques FFP2 et de combinaisons de protection. Après plusieurs heures d’attente, elle s’est vu imposer une quarantaine de deux semaines à son domicile à Shanghai où elle vit seule. A 2h du matin, elle est raccompagnée dans un bus et escortée par la police jusqu’à chez elle avant d’être réveillée au petit matin par le comité de quartier pour vérifier qu’elle est bien présente : « J’ai entendu tambouriner à la porte, c’était le comité de quartier pour s’assurer que j’étais bien là (…) »

Puis la police est revenue avec deux infirmières « pour me faire signer un formulaire et prendre ma température. » Elle s’engageait ainsi à ne quitter sous aucun prétexte son domicile sous peine de poursuite judiciaire : « J’ai signé un papier qui m’interdisait de sortir totalement de chez moi, je risquais des sanctions allant jusqu’à l’expulsion du territoire chinois. »

A cet engagement signé s’ajoute l’attribution d’un QR code de couleur rouge qui interdit toute sortie et l’oblige à échanger deux fois par jour avec une infirmière sur wechat (le réseau social chinois) pour transmettre sa température. Sur le principe, ces QR codes de couleur sont censés suivre uniquement l’état de santé de la personne mais Jeanne a aussi dû fournir de nombreuses informations sur son identité et ses déplacements sans qu’il ne lui soit notifié à aucun un moment si cette application servait aussi à tracker ses déplacements : « J’ai rempli toutes les informations liées à mon passeport, mes dates et lieux de séjour à l’étranger, mes trajets, dans les 14 derniers jours… »

Cette quarantaine Jeanne l’a donc vécue dans un isolement total où la question de l’approvisionnement alimentaire se posait avec évidence couplée à celle d’un contrôle social exercé tant par le comité de quartier que par les voisins qui se chargeaient de vérifier si elle restait bien chez elle.

 « La nourriture et les repas, je les faisais livrer par un livreur ou le comité de quartier me les apportait mais le souci que j’avais c’est que j’avais une porte à ouvrir au 3ème pour qu’ils accèdent au 4ème   et donc je suis sortie une fois ouvrir cette porte et le voisin est immédiatement intervenu en me criant que je n’avais pas le droit de sortir. » `

Sa quarantaine a donc été observée de la façon la plus stricte, avec le sentiment d’être pestiférée et rappelée à l’ordre par les voisins dès qu’elle mettait un pied sur son pallier. Il est intéressant de constater la reprise de pouvoir des comités de quartier qui en Chine avaient perdu de leur influence et semblent avoir été revivifiés et revalorisés dans leur rôle depuis l’épidémie. Bras armé et officine de la police, ils entretiennent ainsi une surveillance étroite des étrangers : « Ils ont repris du pouvoir parce que la police ne pouvait pas tout surveiller » délivrant les fameux laisser-passer pour entrer et sortir de son compound (ces résidences fermées où une seule entrée permet d’accéder aux immeubles)

Réappropriation ludique du système de contrôle : le QR code détourné

Dans ce contexte si coercitif, à quoi peut bien ressembler une quarantaine pour une expatriée isolée et quelles ont été ses marges de manœuvre et de liberté ?

La seule entorse que Jeanne s’autorisera c’est de recevoir à 2 m de distance une amie chinoise venue lui apporter sur son pallier ses plats préférés « des cuisses de grenouille » et « un cocktail au basilic que j’adore car cette amie travaille dans un bar ». Leur échange se limitera à 5 mn de regards sur visages masqués et de bribes de conversations sous l’œil du voisin qui vérifie que la distance de sécurité est respectée.

Pour faire face à cet isolement, chaque jour, Jeanne a détourné son QR code sur un mode créatif en y incluant une image de son humeur ou une pratique spécifique (lire, écouter de la musique, boire…), le QR code devenant un véritable micro-rituel très personnalisé.

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    Ce mode de réappropriation ludique d'un système de contrôle fait résistance bien sûr mais il est à questionner au regard de  la spécificité chinoise. En Chine la  gamification (ou ludification) a toujours été présente depuis la culture du jeu sous forme des jeux de loterie ou d’argent puis sur un mode numérique où les applis rivalisent d’inventivité pour proposer des systèmes de récompenses et de personnalisation à leurs usagers et clients. 

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En miroir inversé, ce processus de ludification n’est pas sans rappeler ce que Rachel Botsman[3] analyse comme étant au cœur du système de techno surveillance chinois :  « le gouvernement tente de faire passer l'obéissance pour un jeu. C'est une méthode de contrôle social déguisée en système de récompense. C'est l'obéissance, mais ludique ». Ici, la ludification n’est pas extérieure et proposée par une autorité mais au final, elle sert à accepter un système coercitif auquel l’individu ne peut sur le fond se soustraire.

 Le déconfinement à Shanghai : la perte de liberté dans les espaces publics, professionnels et de loisirs

 Qu’en est-il du déconfinement à Shanghai, mégalopole côtière de 27 millions d’habitants, poumon économique, consumériste et festif où les influences occidentales ont toujours été présentes ?

 Ce jour du 24 Mars où le QR code est devenu vert, Jeanne l’a attendu avec beaucoup d’impatience « en rêvant d’un cappuccino, libre et insouciante, dans un café ou un hôtel de Shanghai » mais la réalité qu’elle a découverte à l’extérieure était toute autre. 

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Désormais, sa circulation est autorisée sous conditions et sous contrôles. C’est d’abord cette attestation d’entrée et de sortie de sa résidence délivrée par le comité de quartier « que je dois présenter à chacune de mes entrées et sorties au garde qui est en poste. »

Puis son QR code « santé » est exigé et scanné à chaque entrée de centre commercial, à son bureau. Les crieurs dans la rue assènent les gestes barrières au mégaphone et les caméras de surveillance à reconnaissance faciale fonctionnent à plein pour observer le comportement des passants.

Le contrôle de température est effectué dans la rue et surtout au bureau, deux contrôles même à chaque sas d’accès de la tour.

Le port du masque est rendu obligatoire dans les rues et sur son lieu de travail sous peine de perdre son permis de travail si elle ne s’y pliait pas :

« Donc je le porte à l’extérieur et 7h par jour au travail. »

Jeanne témoigne de la distance systématique que ses collègues lui imposent et de leurs pratiques de désinfection après son passage. Se sentant pestiférée, elle évite les regards et craint la stigmatisation car « mes collègues savent que je reviens de France et que je sors d’une quarantaine, ils ont peur et me parlent à 3m, pulvérisant parfois avant ou après mon passage un produit désinfectant » Le déconfinement inclut aussi une perte des libertés privées puisqu'elle n'a pas le droit d'inviter des gens chez elle...

 Alors oui, le déconfinement à la chinoise est sans doute particulièrement efficace et respecté par une population acquise à ces mesures de protection et de surveillance...On peut légitimement en France, pays de la liberté et des droits de l’homme, s’inquiéter de cette privation de liberté et de cette techno-surveillance généralisée et déshumanisée au nom de la lutte contre le covid-19. Une généralisation de la surveillance dont on sait bien qu'elle va durer si elle s’installe et que le retour à l'identique, au "monde d'avant", sera impossible.

 

[1] https://www.wired.co.uk/article/chinese-government-social-credit-score-privacy-invasion

[2] http://institut-thomas-more.org/2019/07/29/le-systeme-de-credit-social-•-comment-la-chine-evalue-recompense-et-punit-sa-population/

[3] Dominique Desjeux (2018), L'empreinte anthropologique du monde. Méthode inductive illustrée, Bruxelles, Peter Lang, 388 p.

 

 

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