Pandémie et inégalités : quand se nourrir et travailler deviennent des luxes

Il va de soi que la crise du coronavirus est un révélateur et un amplificateur des inégalités sociales. Le spectre de la paupérisation et du déclassement menacent certains milieux populaires, les plus précaires mais également "la classe populaire salariée stable" qui n'avait jamais envisagé rencontrer des difficultés pour subvenir à ses besoins essentiels, à commencer par celui de se nourrir.

Pandémie et inégalités : quand se nourrir et travailler deviennent des luxes, des stratégies d’adaptation et du sentiment d’injustice dans les classes populaires

Il va de soi que la crise du coronavirus est un révélateur et un amplificateur des inégalités sociales comme l’ont rappelé de nombreux sociologues dont François Dubet[1]. Pour avoir interviewé une dizaine de personnes issues de classes moyennes-hautes et aisées[2], leurs conditions de vie et matérielles couplées à une représentation confiante de leur avenir, contribuent à un vécu positif du confinement. Pour autant, ces interviewés les plus favorisés sont loin de décrire unanimement une « parenthèse enchantée », un ralentissement bienvenu où ils auraient plus de temps à consacrer à leur famille et à soi. On retrouve des récits où la charge mentale, domestique et relationnelle reste forte, notamment chez les mères seules et en télétravail qui peinent à tout concilier.

Néanmoins, à aucun moment le spectre de la paupérisation et du déclassement n’est mentionné dans les couches supérieures de la population. Ce sont dans les milieux populaires, les 30% les plus modestes, que ce soit la « classe populaire salariée stable »[3] ou les populations précaires (CDD multiples, travail non déclaré…)[4] que les difficultés, à commencer par se nourrir et télé-travailler, sont les plus criantes. Un scénario du pire dont ils pensaient s’être prémunis car ils avaient jusque-là toujours réussi à subvenir à leurs besoins essentiels. Chaque situation étant différente, c’est ici la situation de Véronique qui sera exposée, dont les caractéristiques (bas salaire, difficultés d’accès aux produits essentiels, marges de manœuvre limités face à un management productiviste) sont représentatives du « salariat subalterne ».

Un télétravail à charge : équipement, confort et bien-être reposent sur le seul employé

Véronique a 49 ans, elle vit seule à Arras dans un studio de 30m2. Elle est téléconseillère de clientèle depuis 3 ans, à savoir elle gère dans un centre d’appel les commandes et les questions liées à la facturation dans le secteur des télécommunications. Elle gagne le SMIC amputé de 225€ du fait d’une saisie du Trésor Public suite à des impayés d’impôts : « Je vis avec 950€/mois. Je ne dispose d’aucune aide même si j’ai demandé l’APL mais c’est très lent à obtenir. Mon dossier est toujours en cours d’instruction. » Au final quand elle enlève le coût de son loyer (484€/mois) et des charges, il lui reste à peu près 350€/mois.

Avant le confinement, sa vie était rythmée par des horaires de travail qui lui laissaient du temps en fin d’après-midi pour sortir « aller boire une bière en terrasse, me promener ou visiter des amis ». Elle a une compagne avec laquelle elle passait un week-end sur deux car cette dernière habite en région parisienne. Une vie qu’elle qualifie de modeste et équilibrée et où elle devait faire attention à chaque dépense mais elle n’avait jamais été confrontée à l’isolement social. Et encore moins à la nécessité de se restreindre aussi strictement en matière d’achats alimentaires.

Depuis le début du confinement, Véronique est en télétravail à son domicile, ce qui n’a pas été sans poser problème car elle n’avait pas de mobilier de bureau pour accueillir les deux écrans nécessaires au suivi de la clientèle :

« Concrètement on m’a donné deux écrans et une box pour travailler chez moi. Je me suis retrouvée face à un premier problème, rien n’était équipé pour le télétravail chez moi »

Elle doit réagir vite et achète pour 160€ des tréteaux pour poser une table et un fauteuil de bureau pour assurer ses 7h de suivi et de téléphone par jour.

« J’ai acheté le fauteuil sur C-Discount avec un paiement étalé en 4 fois car je n’avais pas l’argent pour tout payer d’un coup »

Selon les dispositions de la loi sur le télétravail, ce dernier est normalement encadré par l’accord collectif ou la charte élaborée par l’employeur qui vise notamment à garantir un environnement adéquat à la poursuite de l’activité et fixe les conditions de sa mise en œuvre. Pour Véronique, l’accord existe mais l’employeur considère que c’est à elle de s’équiper et aucune question sur son confort de travail à la maison ne lui sera posée.

 « On ne m’a jamais demandé si j’avais un confort acceptable pour travailler chez moi, j’ai dû aménager une table, acheter mon fauteuil, installer le tout sans autre aide que celle d’une hotline. »

De manière conséquente, le mobilier de bureau qu’elle a dû acheter ne lui sera pas remboursé : « J’ai demandé à mon employeur s’il envisageait un remboursement des tréteaux et du fauteuil de bureau mais on m’a dit que ce n’était pas prévu. »

…Tout comme l’explosion de sa consommation d’électricité qu’elle voit grimper sur son compteur Linky et que la petite enveloppe de 22€ versée par son employeur pour ses frais ne suffiront pas à couvrir.

« Mon entreprise a proposé de me défrayer 30€ brut soit 22€ net pour ma connexion internet et ma consommation d’électricité. Le souci c’est que ma consommation d’électricité a explosé bien au-delà, je le sais via mon compteur Linky. »

Un management directif et productiviste sans prise en compte du risque d’usure physique et psychologique

Le management opérationnel qui pilote les téléconseillers montre très peu d’empathie envers leur petite équipe : « Notre responsable est sur site. Quand on commence le matin, il ne nous demande jamais si nous allons bien, si nous rencontrons des difficultés dans notre travail. Aucune question sur notre confort, notre ressenti chez nous, si on est bien psychologiquement ou physiquement. »

Un management qui reste résolument orienté productivité et efficacité avec les mêmes objectifs chiffrés dans un contexte de charge de travail accrue puisque les effectifs sont passés de 12 à 4 personnes.

 « Rien n’a changé sur les journées, on a les mêmes objectifs, on a 3mn pour traiter un appel et on travaille plus dans la mesure où ne sommes que 4 au lieu de 12, le reste étant en chômage partiel ou garde d’enfant ».

Rappelons que la pénibilité au travail n’est pas l’apanage des métiers physiques. Il existe une usure physique et psychologique liée aux exigences entrepreneuriales et à la pression exercée mais aussi aux perspectives limitées. Dans le contexte de Véronique, l’isolement dans un petit espace couplé à une absence d’activité physique et une activité répétitive engendre une réelle claustration spatiale et temporelle. Et ce d’autant plus que Véronique respecte strictement les règles du confinement.

« Je respecte totalement ce confinement, je n’y fais aucune entorse car c’est pour notre bien à tous même si je me sens vraiment coincée et à l’étroit chez moi. Le moral en prend un coup dans la durée. Je n’imaginais pas que ce serait difficile à ce point là de rester chez soi à travailler. »

Au-delà, la reconnaissance en termes de valorisation salariale fait défaut puisque la perspective d’une prime est soumise à une logique opaque, pas de montant clairement promis ni de date de versement fixée : « On va peut-être toucher 200€ mais on ne sait pas quand et si cela se trouve ça sera oublié dès le déconfinement ».

Une vie quotidienne mêlant rituels de décompression, privation et réinvestissement affectif d’un objet domestique

Pour « tenir » et éviter la détresse psychologique, Véronique s’accroche à la structuration de ses journées et à ses rituels de récompense. Combattive, elle puise dans ses ressources psychologiques en se découvrant une « force de caractère inconnue ».

« Tous les matins, je me lève je m’habille, je prends mon café » « Je m’impose des règles pour ne pas péter un plomb. Le soir, je me fais un petit apéro toute seule pour décompresser. Je m’accroche mais c’est très dur, je me sens fière d’y arriver. »

Le téléphone reste le seul point de contact avec ses amis et sa compagne qu’elle appelle tous les 2 jours, Véronique n’ayant pas d’application ou logiciel de visioconférence. Elle occupe le temps libre par l’écoute de France Inter et le visionnage de documentaires ou de séries pour se changer les idées. 

Mais ce qui est frappant dans l’évolution de ses pratiques, c’est la logique de restriction qui affecte son budget alimentaire. Son pouvoir d’achat dégradé, elle se restreint sur tous les achats de produits alimentaires, a supprimé les légumes de son panier et mange essentiellement des pâtes :

« Je mange deux jours de suite des bolognaise et les deux jours suivants un gratin de pâtes au fromage. Comme les fruits et légumes ont augmenté, je ne peux plus me les payer. »

Pour compenser ces privations, elle a investi symboliquement ce qu’elle appelle « mon objet de confinement et de déconfinement », un tupperware qui avait été donné par sa sœur la veille du confinement et recelait un gratin de choux fleurs. Véritable « objet totem »[5]  il incarne le lien affectif qu’elle a perdu un temps et qu’elle reprendra à sortie.

« Ce tupperware c’est mon fil rouge du confinement et du déconfinement. La veille du confinement, ma sœur m’avait préparé ce gratin de choux fleurs avec un panier de fruits et de légumes. La première chose que je vais faire en sortant, c’est de lui rendre ce tupperware. »

Elle se projette dans l’après et rêve d’espace urbain libéré où elle pourra déguster des fruits de mer avec un verre de pouilly fumé dans une brasserie de la Grand’Place. Peut-être des vacances cet été en Normandie avec sa compagne : « Je garde ce cap de 15 jours de vacances cet été à Dieppe. J’en ai besoin pour mon confort moral et mon bien être même si je ne sais pas comment on va pouvoir y aller. »

Et quand je lui pose la question du « monde d’après », Véronique espère que cette crise aide le gouvernement à prendre conscience qu’il faut passer à une société du « care », « prendre acte que nos services médicaux méritent plus de moyens, de ressources, que l’écologie est une nécessité, qu’il faut respecter les ressources naturelles, stopper ce capitalisme mondialisé. »

Elle se dit prête à changer ses habitudes de consommation mais encore faut-il qu’elle gagne en pouvoir d’achat. Son intuition quant à notre capacité de changement la pousse au pessimisme et au retour d’un hédonisme sur-consumériste : « ça risque de repartir comme avant, les gens reviendront à un moment aux terrasses des cafés, feront du shopping, on est tellement habitué à un mode de fonctionnement. Lors des attentats du Bataclan, la vie a repris finalement assez vite, les gens n’ont pas eu plus peur que cela de se retrouver en terrasse et de prendre le métro. »

 Elle conclura sur une note plus optimiste, citant le pacte social de la maire de Lille et les solidarités individuelles et collectives qu’elle appelle de ses vœux à une échelle européenne : « Je crains que la crise sanitaire n’engendre un repli nationaliste. Il faut sauver l’Europe, mettre les bouchées doubles sur la coopération européenne, que l’Europe gagne en autonomie sur le plan alimentaire et sanitaire. »

 

 

 

 

 

[1] https://acteursdeleconomie.latribune.fr/debats/2020-04-06/francois-dubet-l-epreuve-du-confinement-revele-des-inegalites-qui-peuvent-devenir-haine-844301.html

[2]  Selon les chiffres de l’Observatoire des inégalités, les classes moyennes touchent des revenus compris entre 1 265 et 2 275 € par mois pour une personne seule, les catégories aisées débutent à partir de 3 125 euros mensuels pour une personne seule.

[3] Eric Maurin, La Peur du déclassement, Une sociologie des récessions, Le Seuil, collection La République des idées, Paris, 2009

 

[4] Selon les chiffres de l’Observatoire des inégalités, les catégories populaires (les 30 % les plus modestes) rassemblent ceux qui touchent moins de 1 265 euros par mois pour une personne

[5] Voir aussi sur ce sujet la recherche anthropologique de Fanny Parise sur les objets totem du confinement au sens de symboles de modernité ou de protection (www.anthropologieduconfinement.com)

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