Le centre Jules Ferry, la pire solution...

Alors que les autorités avaient promis des solutions, on continue d’assister à ce qu’il convient d’appeler du « cafouillage administratif de sauvegarde de la face au moins médiatiquement»

Après avoir dépensé plus de 30 000 euros pour que le hangar du Plan Grand Froid devienne accueillant, celui-ci a été fermé dès que les températures ont un peu remonté… Un gros investissement financier pour pas grand-chose, une semaine. Et un endroit qui reste vide et fermé alors que de nombreuses personnes souffrent du froid, de l’humidité ou souffrent tout court !

Mais grande nouvelle ! L’accueil de jour Jules Ferry ouvrira le 15 janvier ! Oui, enfin presque… Un accueil partiel, tous les jours à partir de 17h c'est-à-dire une distribution de repas sur le parking, d’eau et la mise à disposition de  20 WC (les normes mondiales de l’aide humanitaire préconisent 1WC pour 20 personnes, donc logiquement 20 WC c’est adapté pour 400 personnes, ils sont environ 2500 exilés !). Les repas seront amenés de l’extérieur, réchauffés, et distribués par les salariés de la Vie Active (qui souhaite le soutien des bénévoles reconnaissant ne pas pouvoir faire sans eux). Pas de douches donc, pas d’accompagnement social d’aucune sorte durant cette période.

C’est bien ? Oui, c’est un pas en avant ! Mais… Du coup, le préfet a d’ores et déjà annoncé qu’à partir de cette date les campements des exilés seront  tolérés  autour du centre Jules Ferry et pas ailleurs. Voilà : une bonne action en entraînant une moche, les expulsions s’annoncent. 

Petit détail, aucun aménagement ne sera fait sur le « chemin »  qui mène au centre, pas d’éclairage, pas de fléchage.  Pour y accéder,  il faut passer par un pont sous la rocade et ensuite traverser une zone de « garrigue » jusqu’au centre. Le hic,  c’est que c’est une zone de chasse ! Et la chasse se termine le 21 janvier… 6 jours dangereux :  pour arriver au centre, il faut soit risquer des tirs de chasseurs soit traverser l’autoroute !

On résume : à partir du 15 janvier, des centaines d’exilés prendront des risques pour aller manger et à leur retour sur leurs camps il est possible que ce dernier ait été rasé car les expulsions sont prévues (sans qu’aucune date ne soit fixée pour le moment).  Environ 2000 personnes sont concernées par les expulsions,  2000 personnes qui vont encore une fois tout perdre, et au mieux se retrouver  parquées autour d’un parking loin de tout. Donc en danger.

On  a de quoi être effaré !

Mais c’est pas fini… Ouverture définitive début avril !

On parle d’un centre d’accueil de jour : le centre ouvrira chaque jour à midi : accueil, café, recharge des téléphones sous préaux, distribution de serviettes et de kits d’hygiène, orientation vers l’infirmerie si nécessaire, douches de 12h30 à 15h30 (avec un système de jeton pour la durée, numérotés pour que les exilés puissent faire autre chose en attendant leur tour, de couleur différente chaque jour pour éviter le trafic. Douches gérées par des salariés de la Vie Active et des bénévoles (si le Secours Catholique accepte). 60 douches  pour 1500 personnes avec ce système devraient être suffisantes. 
Toujours un unique repas par jour préparé sur place par une entreprise et distribué par les mêmes salariés, et d’autres bénévoles (Salam et L’Auberge des Migrants, s’ils acceptent), de 16h30 à 19h30 (les repas seront pris sur des « mange-debout » dans les préaux).

A 19h30, on plie, on range, et on part. Fermeture du lieu à 20 heures.

Je me pose la question suivante : il y a environ 2500 personnes migrantes à Calais actuellement, est-il possible de les parquer toutes autour de cet endroit ? Qu’arrivera-t-il quand il n’y aura pas assez à manger ou quand plusieurs centaines de personnes espèreront une douche impossible à avoir car trop de monde ?

Le préfet y a pensé ! Il n’y aura pas de poste de police à Jules Ferry, mais un lieu mis à la disposition de celle-ci. La police sera là pour observer  à certains moments comme les repas, et la fermeture, et autrement « à la demande ». C’est évident, que dans ce contexte, il y aura des incidents, parce qu’on n’entasse pas 2000 personnes sur un même lieu, sous des bâches, loin de la ville. 

Cette solution a le mérite d’exister, mais elle est la pire qui pouvait être proposée.

Pour couronner le tout, l’hébergement des femmes et des enfants se fera sur le même lieu… Contre l’avis de toutes les associations. Pourquoi c’est dangereux ? Parce que ce sont des personnes vulnérables qui vont se retrouver loin de tout. Parce que c’est évident que dans de telles conditions, il y a des risques de prostitution forcée. Parce qu’il ne faudra pas longtemps aux trafiquants d’êtres humains pour repérer les lieux et s’y installer. Ce n’est pas la présence policière qui y changera quelque chose. Il suffit de voir à quel point Calais s’est vue envahir dernièrement par ces mafias, depuis que les renforts de police sont arrivés ! Plus de répression, c’est fragiliser les exilés, moins de possibilités de passage c’est la nécessité de payer le passage. Voilà ce que les autorités ont permis de mettre en place. Il faut croire que ça sera encore pire avec ce dispositif d’accueil éloigné et ce concept de « tout le monde au même endroit ».

Depuis des semaines on assiste à une volonté d’épuiser les exilés. Ils sont retenus par des barbelés, des matraques et des gaz. Leur nombre ne diminue pas pour autant. Leur venue ne se fait pas en fonction des dispositifs d’accueil (inexistants à ce jour), mais en fonction de ce qui se passe chez eux et des conditions de traversée de la Méditerranée.  Ils arriveront encore à Calais, inexorablement. Et on leur demandera de s’entasser autour de Jules Ferry.

La bonne nouvelle, c’est qu’économiquement, ça fait des emplois : 40 équivalents temps plein annoncés, dont des agents de service intérieur, des éducateurs, des assistants sociaux. Sauf que : il existe une grande incertitude de la part de la Vie Active sur le nombre de personnes qui seront amenées à fréquenter le centre, donc sur le nombre et le calendrier des embauches ainsi que sur le nombre de repas à préparer.  Parce que forcément, quand un projet est mis en place d’une manière aussi incohérente, aussi approximative, il est difficile de savoir ce qu’il faut effectivement mettre en place et comment, on fait dans l’amateurisme, on tâte le terrain en se disant « on verra », ou « ça devrait aller »…  Et du coup, on fonce droit dans le mur. Je souhaite bon courage aux salariés de la Vie Active.

Quand au travail de plusieurs associations et militants qui malgré leur présence quotidienne sur le terrain ne sont pas conviés aux échanges sur ce projet, il faut espérer que leur travail pourra continuer et que l’accès au centre/camp ne leur sera pas interdit. Car ces bénévoles maintiennent un équilibre indispensable depuis des mois en pourvoyant au minimum de besoins (matériels et/ou alimentaires). Je doute que le préfet et ses associés se doutent de l’ampleur du travail effectué par ces grands absents du projet…

 Bref : 2015, ça sent le roussi… Les autorités mettent la barre haute en matière de ratage programmé. Le préfet a promis à la maire une tolérance zéro pour les camps et les squats. On va commencer par de gigantesques expulsions, qui comme le 28 mai et le 2 juillet 2014 vont coûter très cher pour un résultat pathétique. Juste pour faire du mal. Juste pour montrer les visages satisfaits d’un préfet et d’une maire dans les médias. Politiquement, vous comprenez, les expulsions c’est vendeur…  

De nombreux exilés disent déjà qu’ils n’iront pas. Trop loin, et pas envie d’être entassés comme ça les uns sur les autres. Quitter un camp pour un autre : ils en ont ras-le-bol.  Etre éloignés de la ville comme des parias, ras-le-bol.  Mais comme ni le ministre de l’Intérieur, ni le préfet ne se sont donnés la peine de leur demander leur avis, ce projet n’est pas cohérent, pas adapté. Parce que ces hauts fonctionnaires ont oublié qu’il ne s’agit pas de bétail, il ne s’agit pas de régler un problème administratif. Non, il s’agit d’êtres humains en souffrance, en quête d’une vie meilleure. Une douche (avec de la chance), un repas par jour (avec de la chance) et dormir sous une bâche à l’écart de la ville : ce n’est pas une vie meilleure. Du coup, ils feront comme d’habitude, ils s’installeront où ils pourront, ils se feront arrêter, expulser, ils reviendront en quelques jours, ils continueront à viser l’Angleterre…  Mais le préfet, le ministre et la maire pourront se vanter d’avoir été bien généreux avec ces gens qui violent la loi française. Discours écœurant et minable, mais qui trouve écho chez des personnes dont seul le nombril est important, et pour qui la solidarité devrait être un délit… Quand un état socialiste et une maire UMP ouvrent la porte au Front National, on se demande si finalement, on ne devrait pas ouvrir un centre pour nos élus, afin de leur enseigner les valeurs de notre république.  Leur rappeler simplement que la France a comme devise « Liberté, Egalité, Fraternité », et qu’il ne convient pas dans un tel pays de parquer les êtres humains comme des animaux et de les traiter comme des nuisibles.

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