Les grandes manoeuvres

Nous y sommes. Hier, vendredi 13 mars, les autorités ont déployé un dispositif impressionnant pour faire passer un « simple message ».

« Déménagez vers Jules Ferry, sinon vous serez expulsés par la force ».

Déménagez…  Une drôle de manière de voir les choses. Un déménagement c’est trier ses affaires,  démonter des meubles, faire des cartons. Se projeter dans l’avenir, dans son nouveau logement…

Là il s’agit de quoi ?

Ni plus ni moins que de ramasser quelques sacs plastiques avec deux trois fringues usagées, quelques papiers, quelques photos, une bible ou un coran et avec un peu de chance une couverture vieillissante. Déménager.  Non, fuir les violences, encore, comme avant de partir du pays… Mais là, il faut fuir les violences de la police française.

C’est la loi a dit la nouvelle préfète, pressée d’asseoir son autorité et de montrer qu’elle n’est pas là pour rigoler.

La loi… Va donc s’appliquer au détriment encore une fois du bon sens, et du bien-être de centaines d’êtres humains traités comme du bétail.

On leur impose non pas de déménager mais de dégager. C’est pas plus difficile que ça…

Vers un lieu qui sera toléré comme seul et unique lieu de vie pour les migrants. Toléré, ça veut dire que rien n’est écrit, rien n’est officiel et que donc, ça peut s’arrêter n’importe quand.  Le camp de la Batellerie était toléré également, avant que la mairie estime qu’il était temps de faire dégager les importuns… Et que le préfet Robin fasse détruire le camp au prétexte d’une pseudo épidémie de gale…

Un lieu unique, loin de tout, qui n’est pas aménagé pour recevoir des centaines de personnes jour et nuit.  L’hypocrisie des autorités, mairie, préfecture et ministère de l’Intérieur compris, c’est de faire croire à la France que ça y est, que la situation des migrants est enfin gérée grâce à eux…

Une blague écœurante qui repose sur ce super dispositif : le centre d’accueil de jour Jules Ferry… DE JOUR.  Rien n’est prévu pour la nuit.  En dehors des heures d’ouverture du centre, pas de toilettes.  Toujours un unique repas par jour. 

Les femmes et les enfants seront logés là oui. Et pour aller en ville, ces personnes vulnérables devront traverser les camps où la mafia aura installé son territoire. Les femmes seront sous la menace de viols, de prostitution forcée…  Parce que les autorités ont décidé que c’est là qu’elles doivent se trouver : loin de toute forme de civilisation et de sécurité. Dans cette nouvelle jungle qui va se construire, ce ghetto  en devenir.

On dit donc aux exilés de dégager sur ce désert de dune autour du centre. On ne leur donne rien pour s’abriter.  Une fois de plus, ce sont les associations, les bénévoles, les militants qui vont devoir se débrouiller pour trouver comment abriter des centaines de personnes.  Il faudra aussi aller jusque là pour apporter, du matériel, des soins, de la nourriture. Parce que la blague de l’unique repas par jour, il faut bien que quelqu’un l’équilibre… D’ailleurs, un repas par jour pour combien de personnes ?  La traversée de la Méditerranée  va redevenir plus facile, des centaines de nouveaux migrants seront à Calais sous peu.

Mais peu importe, l’image de Mme le maire est sauve, celles de la préfecture et de l’état aussi : ils ont offert un centre d’accueil de jour, ils ont tous les droits maintenant… 

Ils vont pouvoir justifier les violences commises sur les exilés pour les faire dégager de leurs lieux de vie actuels, puisqu’il y a le centre Jules Ferry…

Et puis Mme le maire n’hésitera pas à mettre en avant les enjeux économiques si les migrants restent là… C’est de leur faute le chômage à Calais. Pas de sa faute à elle qui n’a pas su négocier avec les patrons des entreprises qui se sont installées ces dernières années pour ne proposer que des emplois précaires. Pas de sa faute à elle ni de ceux qui bradent les entreprises et les salariés pour gagner plus en délocalisant. C’est pas la faute à la mondialisation.   Non, c’est la faute aux migrants.

A présent, il y a le centre Jules Ferry. Voisin immédiat d’un terrain de chasse privé.  Et quelques chasseurs ont d’ailleurs prévenu : ils ne changeront pas leurs habitudes, et de toute façon… un trou dans le sable, c’est vite fait…

Alors quelques exilés  vont se résoudre à aller s’installer là-bas. Au moins pour éviter de se faire tabasser, gazer et déplacer.  La majorité attend, et refuse de bouger.

Ils n’y croient pas. Ils se disent que ce n’est pas possible, qu’on ne va pas les forcer à aller tous sur ce lieu. Que personne ne peut détruire leurs habitations. Parce que quand même… On est en France.  C’est pas possible que la France traite des êtres humains, des réfugiés, des personnes qui ont déjà tout perdu, comme de la merde.

Ils ne savent pas encore qu’il est loin le temps où la France était un pays respectueux des Droits de l’Homme. Ils ne savent pas encore que de nos jours, les politiques de tous bords flirtent avec l’inhumanité pour rivaliser avec le Front National… Ils ne savent pas que la mode en France est au racisme et à l’intolérance.

 

« Je suis Charlie » ont dit tous ces responsables politiques.  Ils  vont aujourd’hui enfoncer le couteau dans la plaie de ceux qui ne demandent qu’un peu de dignité, un abri et un peu de sécurité. Ils vont leur envoyer les matraques, parce que c’est la loi.

 

Charlie est mort.  Pas le journal. Le vrai Charlie. Celui qui s’est levé face au monde entier pour dire que la France ne plie pas sous la violence et la menace…

Calais n’est pas Charlie. Calais menace et violente les faibles.  L’ironie, c’est que beaucoup de ceux qui se font violenter à Calais sont ceux qui ont fui les mêmes barbares qui ont formé les tueurs de Charlie… 

On vit une époque formidable… Une époque où les manœuvres électoralistes prônent sur les valeurs, les convictions et la justice. 

 

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