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Billet de blog 16 juil. 2015

A Calais, on compte les morts.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Chaque année au printemps et en été, la traversée de la Méditerranée devient plus facile, grâce aux conditions météorologiques.

Donc chaque année, entre mai et août, le nombre d’exilés qui arrivent à Calais est plus important qu’en hiver. C’est un fait récurrent.

Chacun connaît les pays d’origine des exilés et les crises qui s’y déroulent : dictatures, guerres…  Il est donc facile de prévoir le flux d’exilés qui sont susceptibles d’arriver sur les côtes européennes et en France, à Calais.

Je pense l’avoir écrit à plusieurs reprises sur ce blog, que le nombre d’exilés augmenterait, que le dispositif « Jules Ferry » ne suffirait pas, ni pour les repas, ni pour l’hébergement des femmes. Moi-même, j’ai appris à anticiper grâce à de plus vieux que moi dans le  milieu militant et/ou associatif. Parce que l’expérience sert à ça : comprendre un phénomène, l’anticiper et donc limiter les conséquences désastreuses…

Mais il semble que la maire de Calais, la Préfète du Pas-de-Calais et le ministre de l’Intérieur préfèrent être dans le déni de cette expérience, et donc gérer comme bon leur semble une situation qui devient peu à peu plus inhumaine, plus insupportable.

Ils ont décidé de parquer sur un seul lieu (une ancienne décharge publique), tous les exilés de Calais. Au départ, sans sanitaires, sans eau, sans rien. L’insistance des associations les a forcés à installer des points d’eau : quelques robinets (moins de 10) fixés à un tuyau au niveau des genoux. Il faut s’y laver, boire, y prendre de l’eau pour la cuisine, la vaisselle, la lessive… 

Ils sont environ 3000.  Vous imaginez bien que c’est loin, très loin d’être suffisant… Mais les autorités se fichent que ce soit suffisant, elles ont cédé pour avoir la conscience tranquille. « Vous vouliez de l’eau, vous en avez »…

Il y a 100 places prévues à l’hébergement des femmes. 100 places… Il y a 106 personnes hébergées, dont  une dizaine de femmes enceintes et des enfants.  Mais il y a encore plusieurs dizaines de femmes, parfois enceintes, et d’enfants qui vivent sur ce bidonville d’état.

Combien de fois ai-je écrit au sujet du danger que représente la vie dans un bidonville pour des femmes et  des enfants ? Combien de fois ai-je dénoncé le danger de l’éloignement de ce lieu qui permet aux mafias de prendre encore plus de pouvoir ? Combien sommes-nous à avoir tiré la sonnette d’alarme ?

Et bien peu importe. Il y a des femmes qui sont livrées à la prostitution forcée.  Des enfants aussi. Et malgré le fait que nous soyons nombreux à le dire, à le dénoncer : rien n’est fait pour les mettre à l’abri de toute urgence. L’état est complice de ce que subissent les femmes et les enfants !

L’état… La mairie… Et leur « fameuse » politique de fermeté et d’humanité… La fermeté ? Oui, barbelés, grillages, CRS, matraques, chiens renifleurs, gaz lacrymogène… On la constate la fermeté.

L’humanité ? La blague ! Un centre d’accueil de jour qui n’est absolument plus adapté à la situation, débordé par le nombre ! Mais lorsque ce n’était qu’un projet nous étions déjà plusieurs à en dénoncer l’incohérence… On nous a ignorés : nous sommes les bisounours, les militants chiants qui n’avons que ça à faire, ceux qui râlent pour rien… Ceux qu’il faut réduire au  silence si possible, parce que nous ressemblons à ce moustique qui empêche de dormir tranquille. 

Un bébé est mort. Sa maman a fait une chute et l’accouchement s’est déclenché, elle était enceinte de 22 semaines a priori.  On ne sait pas grand-chose de cette chute, c’est vrai. Sauf que lorsqu’on sait comment se passe la vie sur la jungle, comment se passe la vie d’un « migrant » à Calais, on sait que les exilés sont prêts à prendre tous les risques pour fuir ce lieu. Tous les risques.

Ce bébé est donc le cinquième mort en quelques semaines. 

Il y a aussi 4 personnes accidentées dans le tunnel, 3 sont brûlées, deux sont maintenues dans un coma artificiel pour ne pas souffrir.

On ne compte plus les fractures.

Des risques ? Le tunnel distribue des tracts pour prévenir du danger… Des tracts… A des personnes qui ont parcouru des milliers de kilomètres, traversé des montagnes, le désert ou encore la Méditerranée. Des personnes qui ont déjà vécu mille morts et ont vu disparaître leurs proches dans des conditions qu’on n’imagine pas. On veut leur faire comprendre qu’il ne faut pas prendre de risques ? C’est parce qu’ils ont pris le risque de partir qu’ils sont encore en vie pour beaucoup !  Comment peut-on à ce point ignorer qui sont les exilés et ce qu’ils ont déjà traversé ? Et on va leur expliquer aussi que c’est important de se laver les mains avant de manger à cause des maladies pour pousser le ridicule encore plus loin ?  

Ils meurent à Calais parce que nous les traitons comme des merdes et que nous faisons tout pour les y retenir ! Voilà pourquoi ils sont prêts à tout ! Y compris à mourir…

Voilà le vrai visage de Calais : l’inhumanité de l’indifférence. On ne voit personne se lever pour hurler de colère. Tout le monde s’est donc résigné à voir tomber les exilés. Des exilés, est-ce que c’est humain d’abord ? A en croire certains, il semble que non, pas trop. Alors on va pas trop s’en faire. C’est pas bien grave. Et ils s’appellent comment déjà ces morts là ? Zebiba, Samir, Meslin, Nour ?  Des prénoms qui ne nous disent rien à nous… Si encore ils s’appelaient Charlie, Pierre, Paul ou Sandrine… On se dirait que ce sont des gens comme nous… Mais là…

Voilà, on en est là. On est enfin tombé dans le pire. Les morts de « migrants » ne valent pas mieux que la rubrique des faits divers entre deux chiens écrasés. 

On ne se met plus en colère, on compte.

Et j’en ai la nausée, si vous saviez…

Des millions d’euros ont été investis pour des dispositifs de sécurité.  Calais ressemble à une immense prison à ciel ouvert. Et ça fait frémir, mais les gens acceptent. Ils sont prêts à payer pour des barbelés !

La Grande-Bretagne  a versé 6 millions de livres sur les 12 promis pour sécuriser le port avec des barbelés et des grilles. Ce qui est intéressant,  c’est de savoir  que les transporteurs routiers ont payé d'avril 2014 à avril 2015 la somme de  9, 3 millions d'euros d'amendes à la Grande-Bretagne… Généreuse la Grande-Bretagne ? Combien de fois ai-je suggéré aux routiers de se mobiliser pour faire supprimer ces amendes abusives ? Les routiers sont traités comme des coupables d’office ! Ils paient, point final !  Mais c’est juste scandaleux…  Profiter de la détresse des exilés et de celle des routiers qui n’en peuvent plus de devoir payer des amendes comme de vulgaires délinquants alors qu’ils veulent seulement bosser…  On se demande pourquoi les routiers perdent patience ? Pour ça justement !

Il existe des moyens de limiter les drames, de rendre aux gens leur dignité pour les uns, leur humanité pour d’autres. Il existe des moyens de faire retomber les tensions, de retrouver un climat de paix. Mais ça, les autorités britanniques ou françaises s’en fichent pas mal. La seule option pour eux : stigmatiser les exilés, nourrir l’amalgame « migrant/danger/terroriste potentiel » dans des esprits déjà bien pervertis par la haine ; jouer la carte de la « sécurisation » bien à la mode qui donne aux imbéciles le sentiment que plus y’a de CRS plus on est en sécurité ; déshumaniser les exilés en les contraignant à vivre comme des bêtes ; et surtout, entretenir le sentiment d’injustice pour les « pauvres routiers » en posant des barrières pour les protéger tout en leur extorquant des sommes indécentes autant qu’injustifiées car les routiers ne sont pas la clé du problème !

Bref, à Calais, ça ne va pas mieux…  A Calais on meurt de rage, ou on meurt tout court. Calais c’est la frontière des espoirs.

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