Calais, colère sur la ville

A Calais, la situation est plus explosive que jamais. Les Calaisiens prennent sur eux, mais s'épuisent. Les migrants n'en peuvent plus d'être retenus comme des animaux, certains l'expriment avec violence, prêts à tout pour passer en Grande-Bretagne. La colère est partout. La colère étant toujours mauvaise conseillère, on peut s'attendre au pire...

Il  y a un moment que je n’avais pas écrit sur le sujet « des migrants ».

Mon éloignement de Calais, les préoccupations quotidiennes, le sentiment de ne rien pouvoir faire de mieux,  les menaces de mort… J’avoue, j’en ai eu marre de tout ça.  

« Tout ça » ? Un lot, une situation douloureuse pour beaucoup, méprisée par d’autres, utilisée par d’autres encore à des fins politiques…

C’est quoi la situation ?

Actuellement, environ 6000 personnes à ma connaissance, qui survivent toujours sur le bidonville/ghetto de Calais. Il est possible que ce nombre soit sous-estimé.

Dans des conditions vraiment dégueulasses, peu de toilettes (60 pour 6000, normes mondiales de l’aide humanitaire : 1 pour 20 personnes…). De l’eau. Des douches, qui nécessitent d’attendre son tour pendant des heures, impossible de se laver tous les jours.  Et toujours cet unique repas quotidien distribué par la Vie Active (subventionnée par l’état qui a mis en place  ce système).  Pour certains, c’est encore trop d’aide. Aux frais du bon contribuable français

En réalité,  c’est juste une honte, le reflet de l’incompétence de l’état de gérer cette situation, incompétence largement partagée par la municipalité qui n’a fait que de mauvais choix.

Alors aujourd’hui, ça y est. On en est arrivée à cette situation que je dénonçais il y a plusieurs mois. Je disais qu’on allait arriver au chaos. On y est semble-t-il…

Parce que tout le monde en a ras-le-bol… Salement marre de tout ce merdier.

Les migrants ? On les retient avec des moyens considérables (et couteux), on les force donc à rester à Calais. Mais bien qu’on les y oblige, on ne les accueille pas, on les fout sur un terrain inapproprié, contre l’avis de tous, on les parque là comme des bestiaux et on attend d’eux qu’ils ne la ramènent pas trop parce que oh, quand même, on les autorise à rester sur ce bidonville, faut pas demander en plus d’être accueillis dignement. Dignement c’est bien quand on est français, né en France, mais pour des « clandestins », des « migrants », des « illégaux »… NON. 

On attend d’eux qu’ils se fassent oublier. Loin du centre ville. Comme le souhaitait la maire de Calais, « pas de migrants dans Calais ». 

Sauf que tout le monde a oublié qui ils sont, d’où ils viennent et ce qu’ils ont parcouru… Et c’est complètement con de s’imaginer que ces gens qui ont tout risqué y compris leur vie et parfois celle de leurs enfants, qui n’ont plus rien à perdre, vont se contenter de cette aumône misérable qui leur est faite. Ils ne veulent pas de pitié, ni de charité. Ils veulent dela justice.

Alors ils se révoltent, les plus jeunes surtout, les plus forts souvent. Parce que non, ils n’abandonneront pas à une cinquantaine de kilomètres de leur objectif. On leur dit que la Grande-Bretagne ne veut pas d’eux… Mais leurs frères, cousins, amis passés depuis longtemps ou depuis peu leur disent le contraire, car eux ont un statut, et parfois un travail (légal ou pas).  Alors on peut bien leur dire de rester là, à Calais et de se tenir tranquilles… Il n’en est pas question. Alors ça dérape…

Oui, ça dérape de manière inquiétante.  La violence s’amplifie, la colère aussi.  

Toutes les colères, plus seulement celle des migrants enragés de devoir être traités comme ils le sont.

Celle des riverains, dont j’avais déjà parlé souvent.  A Calais, les maisons ont perdu de leur valeur. Et à force de voir sur le net des vidéos qui montrent les assauts de migrants sur les camions, plus personne n’a envie d’aller à Calais pour du tourisme, encore moins pour investir.

Quand je dis que je viens de Calais, on me regarde avec pitié, comme si je venais de l’enfer…  Et quand je dis, « vous savez, Calais ce n’est pas que ça, c’est une belle ville, où il se passe de très belles choses, où les gens sont accueillants et bienveillants, où l’on rit, où l’on sait s’amuser »… Je passe pour une folle.  Pourtant j’ai encore des amis à Calais, et ils me disent que pour eux, ça va plutôt bien quand même ! Oui, c’est une contrainte cette situation, mais ça ne les empêche pas de vivre comme avant. Donc dans l’ensemble, Calais reste Calais.

Le problème vient en fait  de la proximité que vivent plusieurs personnes avec le bidonville. Et là, forcément, il y a eu du tapage. Une dame filmée chez elle qui dit qu’elle vit l’enfer depuis que les migrants sont là, en face de sa maison. On comprend. C’est pas facile pour une dame d’un certain âge de vivre cette situation et de ne pas avoir peur…  On ne comprend plus lorsque les enfants de cette dame proposent d’acheter la maison pour qu’elle y reste.  On se dit que ce serait plus reposant pour elle de vivre dans un environnement plus calme, plus serein.  On comprend cependant qu’elle ne veuille pas partir, puisqu’elle y a sa vie, ses souvenirs.  Une situation bien complexe en réalité, qui aurait pu ne pas prendre une telle ampleur, parce que cette dame est aujourd’hui priée de quitter sa maison, la mairie veut la récupérer… Hasard ? J’ai du mal à croire que la mairie ait besoin de cette maison en urgence.  J’ai du mal à ne pas y voir une volonté de la mairie de montrer que c’est elle qui décide.  Le collectif que la fille de la dame représente a fait trop de bruit. Et puis en plus, ce bruit a été (forcément) récupéré par le FN, parce que ça tombait bien, c’était une occasion idéale pour de la propagande électorale…Cette dame en fait les frais, à tous les points de vue... Ce qui est certain, c'est que le bidonville n'est pas prêt de disparaître comme ça.

La colère s’englue sur elle-même…

La colère de tous ces Calaisiens qui se sentent pris en otages par cette situation, qu’ils tolèrent la présence des migrants ou pas, ce n’est même plus le problème.

Le problème, c’est que désormais, des milliers de personnes sont en danger. Ceux qui marchent sur l’autoroute, comme ceux qui conduisent les véhicules. Ceux qui veulent passer à tout prix, comme ceux qui veulent les voir disparaître. La circulation devient de plus en plus difficile, certains jours, c'est une angoisse pour certaines personnes de prendre leur voiture pour aller bosser. Une situation intolérable. Qui ne risque hélas pas de s'améliorer au regard des conditions de (sur)vie sur le bidonville, et de l'hiver qui va forcément arriver. Alors ça dérape oui...

Parce que ça y est, le ras-le-bol général a amené cette violence qui ne demande qu’à grandir, à exploser.

Même du côté des militants, on commence à ne plus savoir quoi faire, quoi dire… Pour quoi  faire ?

Des essieux jetés sur l’autoroute… Des marteaux utilisés pour ouvrir les camions.

Qui est derrière tout ça ?

Ceux qui se proclament « anti migrants » disent « ce sont les No Border qui donnent des outils pour casser ». Ils ont bon dos les No Border, ils sont devenus pratiques, on leur colle tous les débordements sur le dos… Comme si des mecs qui ont parcouru des milliers de kilomètres avaient besoin de No Border pour se procurer un marteau…J'avoue, cette théorie là me fait marrer.

On me dit « ce sont les passeurs ». Ok. Mais pourquoi ? Quelles preuves avons-nous que ce puisse être des passeurs ? On me dit qu’ils ont intérêt à ce qu’il y ait des incidents bien visibles à certains endroits, de manière à attirer l’attention pour réussir des passages à d’autres endroits. Ok. Admettons.

Du coup, qui est responsable ?

C’est facile…

L’ETAT est responsable. De tout. Et avant lui, l’ancien gouvernement.

Aucun de ceux, qui ont fait la promesse de « régler » le problème, n’a su la tenir.

Tous ont échoué à mettre en place une politique digne de ce nom qui puisse concilier respect des droits humains et préservation de l’équilibre fragile d’une ville déjà stigmatisée par le chômage et la précarité. Tous ont mis l’accent sur la sécurisation… On en voit ses limites. Si on veut jouer cette carte, alors il faut toujours plus de moyens, parce que pour bien faire, il faudrait un CRS derrière chaque migrant. Les policiers français sont-ils des gardes-chiourmes ? Est-ce pour ce boulot ingrat qu’ils ont signé ? J’en doute… L’un d’eux, ami d’un ami, disait il y a peu qu’il ne comprend pas le but de leur mission, que c’est sans issue, et que c’est autant injuste qu’intolérable. Il en est venu lui-même à gazer des femmes et des enfants, sans comprendre ce qui se passait… Il dit qu’il faut gazer pour empêcher les migrants de monter dans les camions, mais que parmi eux il y a des femmes, des mômes… Et que ce gazage systématique peut être dangereux… Une jeune femme est morte il y a quelques semaines, gazée, elle a couru aveuglée, et a été heurtée par un véhicule…Non, les policiers ne devraient pas se retrouver à faire ce boulot là. Surtout quand on sait que la France est en état d'urgence, il me semble que la police devrait être utilisée à sécuriser des gares, écoles, hôpitaux... Mais bon, je ne suis pas ministre de l'intérieur, alors ce que j'en dis...

Mais la sécurisation n’est donc pas la solution.

La solution, elle est simple. Laissons-les passer. Quitte à provoquer un incident diplomatique, mais que la Grande-Bretagne assume ses responsabilités. Elle ne peut pas prétendre ne pas vouloir des  migrants quand en réalité on constate le contraire… Les migrants sont une main d’œuvre bon marché.  La Grande-Bretagne doit revoir sa politique d’immigration, c’est SON problème. Pas celui de Calais. Calais meurt à petit feu, parce que personne ne semble prendre la mesure des dégâts. Ils ne sont pas tous visibles ces dégâts d’ailleurs… A Calais, les nerfs s’usent, les cœurs se dessèchent, la patience disparaît, et l’intolérance grandit, pour certains (trop nombreux), elle a déjà fait place à la haine.

L’incompétence des uns et des autres, c’est une chose. Mais cette incompétence a des répercussions dramatiques sur la vie de milliers de personnes.

J’étais fière de Calais. D’y avoir fait ma vie. J’avais choisi cette ville pour y vivre, parce que j’y aimais le paysage, les façades, la plage, la culture, la vie, les gens… Je me souviens de cet ami grâce à qui je suis arrivée à Calais. La première chose qu'il m'a dite "j'aime ma région", un calaisien "pure souche"! Il avait raison de l'aimer...  Je l'ai aimée aussi. Aujourd’hui, j’ai presque honte de devoir dire « je viens de Calais »… Cette ville meurtrie, stigmatisée…

Pourtant, je veux croire que les Calaisiens ont encore assez de force et de volonté pour ne pas laisser leur ville sombrer dans le pire.

Je crois sincèrement que pour changer les choses de manière durable, il faut que les Calaisiens s’unissent, et qu’ils fassent bloc AVEC les migrants. Car en réalité, c’est en réclamant des conditions d’accueil dignes pour les migrants, en exigeant qu’on cesse de les retenir à Calais que les choses avanceront.

Jusqu’ici, on parle de « pro migrants » et « d’anti migrants »… Ces expressions sont aussi stupides qu’injustes. Personne n’est fondamentalement pro migrant, personne n’est pour le fait que des gens se retrouvent jetés sur les routes et perdent tout. Anti migrants ? Qu’est-ce que ça veut dire ? Peut-on être anti êtres humains ? Parce que c'est quand même de ça qu'il s'agit... Les migrants,sont des êtres humains. On pense à quelle solution quand on est « anti migrants » ? On les éradique, On les expluse tous ? Plus de 6000 personnes ? On sait que les expulsions ne servent à rien… Ils reviendront, il en arrivera d’autres. Peu importent les frontières, les barbelés, les gaz… 

D’ailleurs, la situation est très urgente.

Quand arrivera le printemps, puis l’été, la traversée de la Méditerranée deviendra plus facile, comme chaque année… Il arrivera donc encore plus de réfugiés… Si les 6000 déjà présents à Calais sont toujours là, vous imaginez la détresse à Calais ?

Ah oui… L’état a décidé de proposer un hébergement aux migrants… 1500 places dans des containers chauffés.  1500 places, pour plus de 6000 personnes. Je vous laisse imaginer comme ça va être simple de trier ceux qui y auront droit, ou pas… Je vous laisse imaginer les conséquences des frustrations quand ceux restés dehors auront trop froid pour accepter ce sort.

Il y a urgence.  C’était déjà vrai il y a un an. Mais là, on arrive au point de non retour.

La violence n’engendre que de la violence. La violence institutionnelle a accouché de ces scènes que l’on voit sur les vidéos du net.

Quand on traite des milliers de personnes comme de la merde, faut pas s’attendre à des remerciements, au contraire, fait s’attendre à des manifestations de violence.

 Alors à Calais, il est temps de faire bloc, de s'unir et de réclamer d'une seule voix que ceux qui en ont la responsabilité agissent enfin en entendant ce que chacun a à dire, et ne fassent plus seulement des coups médiatiques.

 

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