La politique du pire, chronique d'un nouvel échec.

Une nouvelle expulsion s'annonce, qui, comme toutes les précédentes ne règlera rien. L’Etat ne semble, une nouvelle fois, pas savoir gérer la situation, et encore moins l'anticiper. Tout est fait, encore, en dépit du bon sens et dans le déni des réalités pourtant clairement exposées par les associations. De postures politiques en déclarations populistes, le gouvernement montre sa faiblesse.

Le mardi 23 février à 20h, ce sera la fin de l’ultimatum. Les autorités, c'est-à-dire Mr Cazeneuve, Mme Buccio  (préfète du  Pas-de-Calais) et Mme Bouchart  (Maire de Calais) ont indiqué que les migrants doivent avoir libéré ce qu’ils appellent « la Lande ». Parce que, disent-ils, on ne peut pas laisser vivre des personnes dans des conditions aussi peu humaines, et qu’il faut lutter contre les passeurs. A partir de mercredi, la préfète usera de la force pour expulser, les policiers en armures viendront gazer, arrêter, détruire, les pelleteuses s’y mettront… La force, parce que c’est l’humanité qui l’impose. Paraît-il.

Alors donc, les migrants doivent partir.

Vers où ?

Ces « responsables » politiques  ont établi un plan supposé se dérouler parfaitement : les migrants, délogés de la zone sud « la Lande » (le bidonville), seront relogés dans le « centre d’accueil provisoire » sur la zone nord de cette Lande. Ce centre d’accueil est en fait un alignement de containers équipés de lits superposés. Sans point d’eau, sans possibilité donc pour les mamans de préparer un repas ou un biberon pour un petit enfant (par exemple). Elles sont donc contraintes de retourner dans la boue,  dans les cuisines du bidonville pour cuisiner. Ces cuisines seront rasées. Les autorités préfèrent sans doute que les enfants mangent moins plutôt que de consommer un repas préparé dans une cuisine improvisée… Parce que ce n’est pas humain de cuisiner dans de telles conditions. C’est sans doute plus humain de ne pas manger.  Ce centre d’accueil provisoire accueille déjà 1200 personnes. Pour 1500 places. 300 places sont donc encore disponibles. Il y a un petit déjeuner, et un repas par jour, pour lequel les personnes font la queue. On infantilise les personnes, on les rend dépendantes avec ces mesures.

Il y a aussi environ 600 places disponibles répartis dans les 102 centres d’accueil et d’orientation. Partout en France. C'est-à-dire : loin de Calais, de la frontière, de la Grande-Bretagne.  Ces centres sont supposés aider les migrants à faire leur demande d’asile en France… Oui mais. La plupart ne le souhaitent pas, ils sont « dublinés » : c'est-à-dire qu’un pays a déjà enregistré leurs empreintes (Grèce, Italie, Espagne, parfois la Pologne) et ils y seront renvoyés s’ils font une demande en France. Ils ne veulent pas y retourner. Ils veulent la Grande-Bretagne. Ils n’iront donc pas dans ces centres d’orientation, ils savent très bien que leur demande en France serait rejetée, il serait temps d’arrêter de les prendre pour des ignorants.

Mr Cazeneuve et son "équipe humanitaire" estiment à moins de mille le nombre de migrants à déloger de la zone sud et donc à reloger dans ce super dispositif.

Mais il y a une erreur sur le nombre. Ou plutôt une volonté de ne pas admettre la situation telle qu’elle est et du même coup de décrédibiliser (encore) les bénévoles et militants qui œuvrent chaque jour sur le bidonville.

Car en réalité, après un comptage minutieux, cabane par cabane, les associations ont recensé 3455 personnes concernées par cette « évacuation ». 3455 personnes  dont fatalement, étant donné le manque de sérieux et d’anticipation des autorités, plus de 2500 se retrouveront simplement sans abris. Toujours à Calais.

C’est ce que dénoncent les associations.

Car personne ne réclame que ce bidonville perdure dans le temps. Personne n’en voulait, tous les militants ont dénoncé ce lieu comme étant inapproprié, éloigné, dangereux, insalubre ! Ce sont bel et bien les autorités représentées par Mr Cazeneuve, Mme Buccio et Mme Bouchart qui ont souhaité ce bidonville et ont contraint les migrants à TOUS s’installer sur cet endroit. Il était question de tolérance zéro concernant les squats ou camps qui existaient ou auraient pu exister ailleurs. C’est en expulsant parfois violemment les lieux de vie du centre ville ou des abords que les autorités ont poussé les migrants vers « la Lande » : ce terrain en partie situé sur une ancienne décharge publique… Ce n’était ni un choix ni une option quand ils ont décrété que ce serait là où nulle part !

Un lieu où, quand ces bons samaritains l’ont désigné comme lieu unique de survie,  il n’y avait pas d’eau, ni de sanitaires, ni de lumière… Ni d’abri. Aucun abri. Du sable, des détritus, c’est tout ce qu’il y avait.

Il y a environ un an donc, Mr Cazeneuve, Mme Buccio et Mme Bouchart ne prétendaient pas faire de l’humanitaire, ni se soucier de l’aspect humain des conditions « d’accueil », et encore moins se soucier du risque de prolifération des mafias… Il y a un an, ils envoyaient les exilés sur ce lieu, sous la contrainte et la menace d’expulsions. Il y a un an, les associations dénonçaient cette décision. Combien étions-nous à dénoncer l’insalubrité ? Combien étions-nous à dénoncer les risques de voir s’installer des mafias puisque ce lieu était à l’écart de la ville, rendant les migrants dépendants des autres pour tout : manger, boire, se soigner, se vêtir…On voudrait nous faire croire à présent que lutter contre la mafia c'est expulser les exilés. En réalité, à chaque fois que les exilés sont violentés, expulsés et mis dans une situation encore plus précaire : les passeurs augmentent leurs tarifs ! Qui lutte contre quoi ? A qui profitent les menaces et expulsions ?

L'Etat nous enfume...

Ce sont les associations, les militants, les bénévoles et des citoyens venus de partout en France et d’autres pays qui ont construit des abris. Ce sont eux aussi qui ont fait pression pour que l’Etat installe des accès à l’eau et des sanitaires ! Ce sont eux encore qui ont remué ciel et terre pour que cet endroit trouve un peu d’humanité, en y mettant en place avec les principaux concernés des petites structures pour être écoutés, soignés, aidés… Pour écouter de la musique, cuisiner, partager. C’est un exilé qui est à l’origine de l’ouverture de l’école laïque… Tous, se sont battus pour que les exilés puissent garder leur dignité, leur statut d’êtres humains, à l’endroit où l’Etat les avait relégués comme on parque des animaux.

L’Etat prétend aujourd’hui se soucier de l’aspect humanitaire. On voit des figures qui s’indignent et tentent de décrédibiliser les associations, prétendant que ces dernières préfèrent voir les pauvres migrants dans la boue…

C’est écœurant. Tout ça n’est que posture politique, c’est de la récupération d’une situation afin, encore, de flatter les potentiels électeurs de droite. Notre gouvernement a perdu la raison, il n’est plus capable de décider, il prend des mesures qui tuent la démocratie, les valeurs humaines, la solidarité.

A Calais, le jeu des représentants politiques (en poste ou pas), est tout simplement méprisable. Ils sont incapables de gérer, ils continuent d’appliquer des décisions inadaptées, inconscients qu’ils sont des conséquences que tout cela aura sur la population migrante Et la population calaisienne !

Cette nouvelle expulsion fait suite à toutes les précédentes, rien de mieux. Aucune anticipation.

Cette volonté de salir la réputation des associations, de les décrédibiliser est un signe que désormais, ce sera « marche ou crève ». Aucune négociation, aucune discussion même, sur la manière de faire, d’organiser. Les autorités souhaitent que les associations aident au démantèlement. Sinon, c’est « qu’elles préfèrent la boue » et donc sont irresponsables… Le raccourci le plus réducteur et assassin qui puisse être…

Ce que les bénévoles, les militants ET les exilés réclament : plus de temps, plus d’organisation, d’anticipation, de cohérence. Oui, il faudra démanteler cette Jungle. Mais pas comme ça, pas maintenant, pas en violentant une nouvelle fois des personnes sur notre sol, pas en mentant une nouvelle fois sur les faits, pas en fermant les yeux sur une réalité pourtant évidente : expulser ne sert à rien. Violenter ne sert à rien. Tout cela est seulement une volonté d’éloigner les migrants de Calais, de détruire leurs abris, et de pouvoir montrer des images de « la Lande » vide en affirmant comme Mr Sarkozy en 2009 « le problème est réglé »… C’est un nouveau coup politico-médiatique. Rien de plus. Chacun sait que Mr Sarkozy n’avait rien réglé, et que c’est devenu pire. Ce sera bientôt pire à Calais, on descend d’un cran à chaque fois.

Une nouvelle honte. Un nouveau pas en arrière pour notre pays.

Des mesures qui ne servent que les intérêts de certains partis politiques dont le populisme et l’intolérance sont le fond de commerce.

Calais a besoin de choses positives, constructives. L’Etat répond toujours par la violence. Quand on n’a pas d’argument, d’idée, de solution : on répond toujours par la violence. C’est l’arme des imbéciles ou de ceux qui perdent leur sang froid. Dans tous les cas : c’est un signe de faiblesse…

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.