Je suis MIGRANT... Vraiment ?

L’actualité de ces derniers jours a été lourde de douleur.

Personne ne pourra nier avoir ressenti de la colère et de la douleur face à l’horreur qu’a subie la petite Chloé Ansel à Calais. Personne ne peut nier avoir ressenti beaucoup de tristesse à l’annonce de la mort de cette jeune maman, Aurélie Châtelain assassinée en région parisienne.

Tout le monde a plus ou moins été ému par l’annonce des naufrages de migrants… Plus ou moins, parfois pas du tout.

Quand on parle de la petite Chloé, on parle d’une petite fille, on montre son joli visage, on parle de sa passion pour la danse, de sa famille.

Quand on parle d’Aurélie Châtelain, on montre une belle jeune femme souriante, on parle de ce qu’elle aimait, ce qu’elle faisait, de sa petite fille de 5 ans…

Plus loin encore, quand on a parlé des morts dans les attentats, on évoquait leurs noms, leurs professions, leurs familles…

Et donc, nous nous reconnaissons dans ces victimes, ou nous avons peur pour l’un(e) de nos proches, qui aurait pu être celui, celle qui a perdu la vie.

Les morts de Charlie nous interpellaient, surtout ceux qui étaient célèbres parce qu’ils faisaient partie de notre culture.

Les migrants… Sans prénom, sans visage, sans histoire, ne nous ressemblent pas. On ne peut pas se reconnaître en ceux qui n’ont pas de visage.

Il est là le drame des mots, le drame de la communication perverse qui déshumanise des milliers de personnes pour en faire une entité qui nous est étrangère.

Alors oui, on en parle de ces morts, mais pas de la même façon. Pas avec la même colère, la même épouvante, la même tristesse. On en parle comme d’un problème, pas comme d’un drame humain. On en parle pour dire qu’il faut agir, surveiller les mafias.  On en parle pour dire que l’Italie ne peut pas gérer seule. Et qu’on ne peut pas, en Europe, accueillir toute la misère du monde…

Parle-t-on vraiment des personnes qui sont mortes ? Qui étaient-ils, ces morts ? Pourquoi ont-ils risqué leur vie pour traverser la Méditerranée ? Ont-ils un visage, un sourire, une famille qui les pleure ?

Oui, il faut empêcher les mafias de sévir. Mais il faut aussi agir pour que ces milliers de personnes ne soient plus contraintes de tout quitter et de monter sur un bateau pour fuir…  Tant qu’il y aura des raisons de fuir, il y aura des personnes pour migrer. C’est comme ça depuis la nuit des temps, sinon nous ne serions pas là, nous serions tous Africains.

Qui a dit que nous devrions accueillir toute la misère du monde ? A part ceux qui ressassent ce refrain pour justifier qu’eux-mêmes ne se préoccupent que de leur nombril ?  Il existe des solutions, mais pourquoi les gouvernements européens (et les autres aussi d’ailleurs !) chercheraient-ils des solutions pérennes ? Il y a tant de personnes qui se lâchent à cracher leur venin partout où c’est possible (sauf dans la rue et la vraie vie) pour dire que « non, on n’en veut pas des étrangers »… Les personnes qui gouvernent s’appuient là-dessus pour justifier de ne rien faire… « On n’y peut rien, on n’a pas de sous, c’est la crise ! »… Facile… Et les mêmes qui vocifèrent sur le net leur haine de l’étranger permettent ainsi aux politiques de ne pas assumer leurs responsabilités…  Alors que ces personnes  aussi haineuses que peureuses devraient manifester leur colère contre ceux qui dirigent à coup de mauvaises décisions… Et surtout contre ceux qui s’en mettent plein les poches, grands patrons, sociétés qui ne paient pas leurs impôts en France, certains politiques qui cumulent honteusement des mandats pour lesquels ils sont de toute façon incompétents… 

Mais c’est facile d’en vouloir aux étrangers, surtout quand on peut les affubler bêtement du qualificatif de « clandestins », mot qui provoque surement des érections malsaines chez certains qui semblent s' en gaver  comme d’autres se masturbent.

C’est facile aussi de dire « mais pourquoi ils restent pas chez eux pour défendre leur pays »… Facile quand on est en sécurité derrière son écran, tranquille dans un pays qui laisse des néo-nazis déverser leur fiel publiquement. Ils ne risquent rien à dire qu’il faut être courageux, ceux qui n’ont pas souvent eu à faire preuve de courage, ne serait-ce que pour descendre dans la rue défendre leurs idées… Du courage ? Il en faut tellement pour subir tout ce que les exilés subissent avant de partir, pendant leur traversée, et à Calais même où ils sont traités comme des rats.

Du courage ils en ont. Bien plus que les petits roquets qui aboient sur le net sous pseudo…

De la dignité aussi. Parce que ces petits roquets haineux et stupides, si on les mettait dans la même situation que les exilés, se comporteraient sans doute comme des animaux, et tout ce qu’ils reprochent aux « clandos » ne serait que bagatelle à côté des agissements dont seraient capables ces soi-disant bons citoyens français. Des citoyens français qui nous parlent d’intégration alors même qu’ils sont incapables d’écrire correctement le français !  Pathétique.

Alors je l’ai fait. J’ai mis une photo de profil  sur Facebook « Je suis Migrant ». Pourquoi ?

Parce que nous sommes tous descendants de migrants, même ceux qui obsédés par leur arbre généalogique oublient que personne ne peut jurer de ce qui se passait entre les jambes de leur arrière grand-mère… Même ceux dont la culture ne permet pas de savoir ou de comprendre que l’humanité est née en Afrique.  Nous sommes tous descendants de migrants. L’Humanité migre depuis que l’homme se tient debout et réfléchit, anticipe…

Je suis Migrant…

Non, je n’ai pas espéré un engouement spectaculaire. Je n’ai pas imaginé qu’en quelques heures ces quelques mots feraient le tour du pays.  J’ai trop conscience de certaines réalités…

Au contraire. Je voulais démontrer que nous sommes tous loin des migrants. Très loin. Nous sommes tous des observateurs de ces drames inhumains. Et nous sommes émus, touchés, en colère. Mais nous ne sommes pas eux parce que nous ne savons pas qui ils sont. Nous ne savons pas ce qu’ils ont vécu, aimé, rêvé. Alors nous ne nous soulevons pas pour crier notre colère, notre tristesse. Pas de marche blanche pour ces enfants noyés. Quels enfants d’abord ? Qui en a parlé ? Qui a osé les montrer ces enfants morts ? Qui leur rendra hommage ?

On nous tient éloignés de ces êtres humains, par tous les moyens possibles, et même les mots.

Et peu à peu, on nous enseigne qu’une vie n’en vaut pas une autre… Qu’un être humain n’en vaut pas un autre. Et que donc, par extension, ces morts là ne sont pas graves.

Ou comment sombrer peu à peu dans le pire de l’inhumanité…

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