Un moment de racisme ordinaire

Un Calaisien « de couleur » qui se fait insulter et traiter avec mépris et violence par d'autres Calaisiens sous prétexte « qu'en France, on a peur des étrangers ». L'agresseur savait pourtant que « l'étranger » en question était Calaisien d'origine... Mais pas de couleur locale.

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A Calais, on l’appelle « Kurt », c’est son nom de scène. Il est rappeur, bien connu du milieu artistique et musical de Calais. Apprécié de tous, il a ce visage souriant et bienveillant du gars qu’on dit « cool ».

Il ne passe pas inaperçu, il doit bien faire son mètre quatre-vingt-dix ! Alors Kurt, à Calais, c’est un gars plutôt connu, autant pour sa musique, ses mots que sa bienveillance et sa générosité.

Il est né à Calais, il y a 40 ans. Quand il n’est pas sur scène il s’appelle Grégory. Il a quitté Calais à 22 ans comme des tas de Calaisiens, pour le travail. Il n’a jamais cessé d’y revenir régulièrement, Calais c’est sa ville, il y a des amis et de la famille proche. Il a fréquenté le lycée Coubertin, l’équipe de basket-ball locale… Il aime sa ville, même si son quotidien est à présent en Lorraine.

Donc comme souvent, il est venu passer quelques jours à Calais, avec sa compagne qui elle n’avait jamais mis les pieds dans cette ville et à qui il avait promis « tu verras, c’est une super ville avec des gens chouettes ».

Et ils ont passé 8 jours fantastiques. Jusqu’à ce dimanche où il se rend compte que sa voiture n’est plus là où il l’avait garée, et qu’il y  a une interdiction de stationnement pour la journée. La veille, quand il s’était garé, pas de panneau.

Mais c’est un gars cool. Il ne s’énerve pas, va au commissariat, explique la situation et on lui confirme qu’en effet il y a eu un souci avec  les panneaux, ça arriverait fréquemment a priori. Une braderie était prévue.

Je vais vous passer les détails, mais depuis 11h le matin, le dépanneur qui avait embarqué la voiture était prévenu, et les heures passaient sans pouvoir récupérer la voiture… Une élue est intervenue auprès du commissariat et du dépanneur pour que la situation se débloque puisque de toute évidence la voiture n’aurait pas dû être embarquée…

Arrivés enfin chez le dépanneur à Marck, vers 16h, Kurt et sa femme étaient exaspérés d’avoir perdu autant de temps mais ils ne sont pas du genre à s’énerver, alors ils y sont allés « cool ».

Et là… C’est le choc.

Le patron dit au couple « madame peut rentrer mais monsieur reste dehors ». Parce que voilà, Kurt, c’est un black, d’ailleurs je ne lui ai jamais demandé de quelle origine, pour moi ça n’a aucune incidence, ce que je sais de lui, c’est que c’est un mec  bien, talentueux et généreux. Je dis black, on pourrait dire simplement qu’il est café au lait. Mais c’est clair, il n’est pas blanc. Et là démarre le cauchemar.

Kurt décide de ne pas envenimer la situation, il veut juste récupérer sa voiture et reprendre ses vacances… Il reste dehors. Sa femme entre dans le bureau. Et là, elle se fait sermonner de vivre avec  « ça », on lui demande avec insistance si c’est son mari, ce qu’elle fait avec. Elle répond poliment qu’elle n’a pas à répondre qu’elle veut juste sa voiture. Le patron lui répond « ici c’est moi qui ai le pouvoir, si vous êtes gentils avec moi vous avez votre voiture, sinon y’a pas de voiture ». Et il continue son sermon, ses insultes. Pendant une heure. Pendant ce temps là, Kurt inquiet envoie des sms à sa femme. Elle le rassure. Mais se sentant en danger elle commence à enregistrer les propos des deux hommes dans le bureau. On les entend notamment dire qu’en France, on a peur des étrangers. Qu’ils vont s’occuper de Bouchart (la maire de Calais, qu’elle va avoir un trou de balle)…

Le patron décide d’augmenter le montant de la facture de façon arbitraire avec de faux prétextes.

Catherine, la femme de Kurt paie, sort du bureau, et là, devant Kurt, les dépanneurs la traite de « pute », et le patron s’adresse à Kurt en lui disant « je te connais toi, t’es de Calais », il ajoute « tête de singe » ou encore « retourne dans ta jungle »… Jusqu’au bout ils vont chercher la bagarre.

Mais Kurt et sa femme gardent leur sang froid, ils savent que c’est ce qu’ils veulent, que le « noir » porte un coup pour pouvoir dire ensuite tout un tas de saletés sur les gens de couleurs…

Kurt et sa femme repartent, avec leur voiture, choqués, humiliés, écœurés.

Si au commissariat les policiers se sont montrés très pros, très compréhensifs et impliqués faisant tout pour débloquer la situation, pendant son attente, inquiet et trépignant, Kurt a discuté avec des agents de police présents à proximité en leur expliquant la situation et précisant qu’il avait le sentiment que sa femme était séquestrée dans le bureau du dépanneur, volets baissés… Un policier lui a répondu « fallait pas mal vous garer ». Ils n’ont pas cherché à s’assurer que le dépanneur faisait son travail et que la femme ne courrait pas de danger…

Ils sont choqués tous les deux. Kurt me dit « j’ai pas la couleur locale »…  Il dit qu’ils ont vécu « le revers de la carte postale ». Ils sont rentrés chez eux plus tôt que prévu, écœurés.

Leur famille est déçue, choquée, dégoutée.

Les amis, pour la plupart sont aussi tristes que choqués. Mais voilà, la présence des migrants a exacerbé une forme de racisme ordinaire. C’est « normal », d’en vouloir à ceux qui ne sont pas blancs ou de souche… Alors avec ceux là, la discussion est difficile. Ils mélangent tout.

Kurt me dit « que les gens soient en colère contre l’Etat qui ne sait pas gérer la situation, je comprends, mais pourquoi contre les migrants qui sont dans la misère ? »

Pendant son séjour à Calais, il était passé au parc Richelieu. Un groupe de migrants était là à se reposer sur l’herbe, sans déranger personne. Plus loin, une bande de jeunes français vidaient des cannettes de bière à proximité des jeux pour enfants. Ce sont les migrants qui ont été priés de quitter les lieux.

Alors Kurt et sa femme se disent qu’ils iront moins à Calais. L’expérience a été outrageante. Ils portent plainte. Ils espèrent obtenir gain de cause.

Ils reviennent prochainement pour le mariage d’un ami, mais le passage sera bref.

Mais ils le dit « c’est ma ville, j’y suis né, je l’aime et je suis triste pour ceux qui doivent subir cette ambiance ».

Ce n’est qu’un exemple de racisme ordinaire, de ce que la méchanceté et la bêtise produisent de pire, d’amalgames stupides, de rejet de l’autre. Un exemple de ce que vivent chaque jour des milliers de personnes qui  "n’ont pas la couleur  locale"…

 

 

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