Pédophilie: l'Eglise, partie visible de l'iceberg

A en croire les réactions contre le cardinal Barbarin et l’Eglise en général, on pourrait penser qu’en France les gens se sentent concernés par la pédocriminalité et qu’ils la condamnent massivement et fermement. Ce pourrait être rassurant si toutefois ces réactions étaient cohérentes, incluses dans une démarche globale de dénonciation des crimes et agressions pédophiles.

Mis à jour le 31/03/2016 :  je fais une introduction à cet article qui semble avoir été mal interprété par au moins une personne.

Il ne s'agit donc pas de dédouaner Mr Barbarin de ses responsabilités ! Il s'agit de remettre au centre des préoccupation une réalité simple qu'il est facile d'oublier en ce moment : ce n'est pas le procès de l'Eglise et ces affaires de pédophilie au sein de l'Eglise ne doivent pas être un prétexte à certains pour dénigrer une institution. Ce n'est pas non plus le procès de tous les prêtres. Et surtout, il est trop facile de ne parler que des cas de pédophilie dans l'Eglise et d'occulter le reste, c'est à dire des milliers de victimes de pédocriminalité chaque année au sein de leur famille, du fait d'un voisin ou ami ou via d'autres institutions. Donc je me répète : Oui, le Cardinal Barbarin est responsable d'avoir laissé un pédophile en contact avec des enfants en connaissance de cause. Et oui, il doit assumer cette responsabilité. Mais comme lui, il y a des milliers de responsables sur qui l'on ne crie pas, que l'on ne montre pas du doigt : ce sont tous ceux qui chaque jour ferment les yeux et/ou estiment que les victimes doivent se taire, parce que ce ne "serait pas aussi grave", ou simplement parce que "ce qui est fait est fait, pas la peine de remuer tout ça"... Je le dis, parce que je l'ai vécu, et que j'ai reçu de nombreux témoignages qui me racontent la même chose...Et en connaissance de cause, je peux vous assurer que certains de ceux qui aboient en ce moment contre l'Eglise et Mr Barbarin ont agi exactement comme ce dernier, laissant des enfants en contact d'un parent pédophile, préférant minimiser, nier, ou pire, fermer les yeux. Voilà pourquoi j'écris que la pédophilie à l'Eglise est la partie visible de l'iceberg.

Voilà pourquoi je pense et écris que ces affaires ne doivent pas faire occulter l'essentiel : un pédophile est avant tout un individu, homme ou femme, qui doit assumer ses responsabilités à titre personnel. Quand il a agi au sein d'une institution, oui, il faut faire lumière sur la manière dont ont réagi ses collègues, supérieurs... Et sanctionner ceux qui en effet auraient pu éviter les drames. Mais avant, LE coupable, LE crime, ne doivent pas se perdre dans la masse d'informations. Les victimes doivent être entendues dans ce qu'elles disent et demandent.

C'est contre la pédophilie qu'il faut remuer ciel et terre. C'est pour les victimes qu'il faut agir et dénoncer.

J'espère que c'est plus clair. Je vous laisse donc à la lecture du texte initial, que je ne modifie pas, espérant que cette (longue) introduction, suffit à éclaircir le doute.

 

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A en croire les réactions contre le cardinal Barbarin et l’Eglise en général, on pourrait penser qu’en France les gens se sentent concernés par la pédocriminalité et qu’ils la condamnent massivement et fermement. Ce pourrait être rassurant si toutefois ces réactions étaient cohérentes, incluses dans une démarche globale de dénonciation des crimes et agressions pédophiles. En réalité, c’est loin d’être le cas et donc, ces aboiements contre Mr Barbarin me font sinistrement penser à cette partie visible de l’iceberg qui cache une montagne dangereuse.

Oui, Mr Barbarin est responsable et il doit fermement expliquer qu’il l’est et qu’il aurait dû réagir autrement. Oui, il doit assumer cette responsabilité et s’excuser auprès des victimes et de leurs familles. Oui. Mais tous les prêtres ne sont pas pédophiles, tous les pédophiles ne sont pas prêtres.

La pédophilie à l’Eglise ne représente qu’un faible pourcentage des actes pédocriminels. Certes, cette institution fermée doit cacher de lourds secrets, et l’opacité de sa communication laisse perplexe.

Mais ça ne vous fait pas penser à ces milliers de familles dont un (ou plusieurs) enfants ont été victimes sans qu’aucun de ses membres ne prenne l’initiative de dénoncer le coupable ?

Alors donc, il est plus facile de taper sur l’Eglise que sur les vraies causes de ces phénomènes : notre société, ses tabous, sa façon de considérer qu’une victime est coupable de l’être et que c’est donc à elle d’assumer.

Si l’Eglise compte des coupables, en compte-t-elle plus que le reste de la société ? Plus que l’éducation nationale, l’armée, les associations sportives, … les familles ?

Oui, Mr Barbarin doit assumer, il aurait dû réagir.

Comme auraient dû le faire les membres de ma famille, mes enseignants (plutôt que de baisser les yeux), les médecins qui me prescrivaient des tranquillisants en préférant ignorer l’origine de mes maux, les voisins qui parfois entendaient et se doutaient que j’étais en danger, l’assistante sociale amie de ma mère qui ne me regardait jamais en face, les amis et collègues du monstre qui finissaient par ne plus le fréquenter…  Ils auraient dû, tous, devant un doute raisonnable, avoir le courage de dénoncer pour qu’il y ait enquête et qu’on me protège de mon bourreau.

Lorsque j’en suis sortie… Quel soutien ai-je obtenu de la société ? Aucun. C’était moi, la malade, « l’autre », celle qui n’est pas comme les autres, ne s’intègre pas… Et ma parole a été mise en doute lorsque j’ai osé aborder mon vécu. Parce que c’est tellement moche, abject… Qui a envie de croire que de telles choses existent ? Alors on préférait me mettre à l’écart, me juger plutôt que de m’aider, plutôt que de faire condamner celui qui m’avait détruite.

Notre société traite mal les victimes de violences sexuelles en général. Les victimes sont toujours suspectées de l’avoir cherché. Et quand il s’agit d’enfants, les gens minimisent, estiment que ça ne « devait pas être aussi grave que ça », et puis la parole d’un enfant… On estime qu’elle est déformée, influencée, guidée par l’imaginaire ou l’envie de se rendre intéressant…

La pétition que j’ai lancée a eu du mal à démarrer. Parce que bien que les gens s’outrent devant les actes de l’Eglise, ils préfèrent considérer que ça ne les concerne pas directement. Et puis, c’est un autre moyen de taper sur la religion en général. Je n’ai pas d’étiquette religieuse. Cette chasse aux sorcières me met mal à l’aise, elle démontre à quel point les gens sont hypocrites…

Il serait temps de se poser les véritables questions qui feraient avancer la cause des victimes de pédocriminalité… Pourquoi un enfant se tait ? Pourquoi un enfant accepte les tortures sans broncher. Pourquoi il est si difficile de parler une fois adulte ? Pourquoi ce sont toujours les victimes qui ont honte ? Pourquoi le déni des proches est-il toujours aussi lourd ? Pourquoi la prise en charge des victimes est-elle inexistante alors que ce sont des victimes polytraumatisées ? Pourquoi, enfin, la société ne condamne-t-elle pas plus fermement les auteurs de violences sexuelles, pédophiles ou pas… ?

J’espère vivement que les scandales autour de l’Eglise ne permettront pas à d’autres coupables de dormir tranquilles, en se disant que l’attention étant portée loin d’eux, ils peuvent continuer de martyriser des innocents bien à l’abri des regards, des mots et des portes closes.

La pédophilie n’est pas l’affaire de l’Eglise, elle est l’affaire de toute notre société, elle touche tous les milieux sociaux, garçons et filles, à des âges divers… Il est urgent d’ouvrir les yeux…

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