Commémoration de l'abolition de l'esclavage : le service minimum

La commémoration de l'abolition de l'esclavage, nichée au sein de l'agenda présidentiel comme un caillou dans un soulier, n'a pas rassemblé les français. Autre, son mérite aura été de rappeler les insuffisances présentes et les promesses non tenues de la République envers des afro-descendants jouissant toujours, de par leur couleur, d'un statut particulier au sein de la société...

 

Aujourd'hui s'est déroulée dans l'indifférence quasi-générale, une célébration à laquelle assistait François Hollande. Les petits plats avaient été mis dans les grands, puisque Jesse Jackson y participait. Etaient également présents, Gérard Larcher président du Sénat, Christiane Taubira inspiratrice de la loi instituant cette journée de recueillement, Jean-Jacques Urvoas Garde des Sceaux, Najat Vallaud-Belkacem ministre de l'Éducation nationale et la ministre des Outre-mer, George Pau-Langevin qui avait assimilé l'esclavage à une forme de contrat de travail et usant d'une échelle des mémoires aux barreaux manquant, placé la traite négrière en retrait de la Shoah. D'un point vue chronologique, son avis aurait relevé de l'erreur, de celui des conséquences et des répercussions présentes sur tout un continent, de l'à peu près, mais de celui méprisable et inepte de la concurrence mémorielle, il relevait bien évidemment de l'indécence. Nous revenons sur ces propos condamnables et infamants car l’événement célébré ce jour était la commémoration de l'abolition l'esclavage. Si nous ne le mentionnons qu'à ce point de l'exposé, c'est que tout simplement, la France oublie, ignore, ou plus prosaïquement, se fiche éperdument de cette commémoration établie par la loi et placée deux jours après les célébrations de la victoire contre le nazisme. Pour mesurer l'indifférence entourant les cérémonies à minima du 10 mai, il suffit de souligner l'écart existant entre la couverture médiatique de la célébration du 1er mai organisée par le Front National et celle, résiduelle, consacrée à l'abolition de la traite négrière. Les faits, plus que les mots et les postures nous racontent la France, ses hypocrisies et ses fausses pudeurs.

 

Autant dire que le décorum, les mines compassées de circonstances, les discours pompeux et grandiloquents qui n'ont pas manqué d'être prononcés, loin d'honorer la mémoire des victimes n'ont été que les os à ronger que la France par habitude jette au sol, afin que ses citoyens afro-descendants y fassent leurs crocs, plutôt que sur les mollets de sa conscience. Car ce devoir, plus précisément ce pensum de mémoire, relève de la contrainte et non pas de l'envie.Dans une France de plus en plus rétive à s'accepter multiculturelle, on préfère donner des gages symboliques alors qu'il faudrait officialiser des engagements réels. Ainsi, il est plus aisé de donner à voir à la multitude nègre qu'on l'estime. Un peu, juste ce qu'il faut, afin qu'elle cesse de geindre, de rappeler à l'état les causes de sa présence sur le sol national et d'interpeller les autorités au sujet des soubassements de son déclassement économique, politique et racial. Cela coûte moins de régler rubis sur l'ongle, et avec de la monnaie de singe, des comptes apurés de toute aspérité historique que de solder réellement les comptes d'une histoire complexe et torturée.

 

Car les causes anciennes qu'on choisit de ne pas affronter, ces comptes que l'on refuse de purger, heurtent l'inconscient collectif, formant un impensé qui s'impose à nous par la violence de la perpétuation de rapports de domination fondés sur l'origine et la couleur. Malgré la mise à distance historique effectué par un temps qui passe inexorablement, malgré la maîtrise, voire la confiscation du récit national. Ces causes anciennes en leur époque assumées ; la cupidité, la barbarie et le racisme résonnent comme un écho distendu avec la liberté, l'égalité et la fraternité qui nous sont présentées comme le programme idéal d'alors et dont la difficile réalisation se poursuit aujourd'hui.

Alors on commémore, par dessus la jambe et de façon symbolique, l'abolition de l'esclavage, prétendant que le 27 avril 1848 aurait marqué une césure dans la vision que la France avait de l'homme noir. Faut-il rappeler que dans les décennies suivantes, la France se lancera dans l'aventure coloniale ? Qu'après avoir déporté les nègres afin qu'ils s'échinent sur ses plantations d'outre-mer, elle les asservira, cette fois à demeure, pour qu'ils s'activent à vider leur propre continent de sa substance, dans le but unique d'un enrichissement parasitaire et selon le triptyque énoncé plus haut: cupidité, barbarie et racisme ? Faut-il rappeler qu'il a fallu attendre le 11 avril 1946 pour que l'Assemblée nationale, le bras tordu par la guerre froide et les prémisses des luttes d'émancipation des colonisés, agacée par les mots puissants prononcés dans l'hémicycle par Félix Houphouët-Boigny, décide sans enthousiasme, d'abolir cette variante ignoble de la traite que l'on nommait le travail forcé ? Qu'est-ce qu'un esclave sinon un homme qui ne s'appartient plus au point d'être contraint à travailler, pour rien, à l'enrichissement d'un autre ?

 

En ce jour de commémoration, apparaît avec force le hiatus existant entre l'histoire que l'on sait et qu'on apprend et l'histoire qu'on dissimule. L'abolition de l'esclavage, contrairement à la lecture qu'impose la narration officielle, ne marque ni une fin ni une rupture: elle est une étape. Ou plus précisément une mue. La France, telle un serpent, perd sa première peau en 1848, car depuis Louis XIV, Colbert et le Code Noir, elle a grandi et avec elle son appétit. Elle ouvrira donc plus grand sa gueule, afin de dévorer terres et hommes répandant, au cours du siècle suivant l'abolition, mort et désolation avec autant d'application et de brio que durant la traite. Mais cette fois, elle le fera revêtue d'un manteau confectionné par Jules Ferry et la gauche d'alors, le vêtement poisseux de la colonisation civilisatrice. Cette oxymore symbolisant les incohérences entre le dire et le faire, à laquelle sont confrontés au quotidien les afro-descendants dans leur rapport à la France.

 

Cette cupidité, cette barbarie et ce racisme, n'ont pas été abandonnés avec l'abolition de l'esclavage, pas plus qu'ils n'ont disparus avec les indépendances de façade octroyées aux ex-colonisés, frères et sœurs des ex-esclaves. Nous les constatons jusqu'à ce jour, cœur vivant des rapports imposés par la France à ses anciennes colonies d'Afrique subsaharienne.

 

Il est de ce fait dérangeant de constater que, non content de réécrire l'histoire à l'aide de l'alphabet du mensonge et de l'encre de la duplicité, l'état français ne semble pas saisir que les afro-descendants ne sont pas (ou plus) demandeurs de ces verroteries et colifichets commémoratifs, sensés apaiser les blessures d'hier et détourner l'attention des difficultés d'aujourd'hui. Les postures et le double-langage, les non-dits et les enfumages n'ont pour effet que d'amplifier la frustration et le divorce entre l'état et une partie de ses citoyens. Karl Polanyi écrivait dans son œuvre majeure La Grande Transformation que:« L’exploitation [coloniale] a été perpétrée si souvent (…) avec une telle cruauté, par l’homme blanc sur les populations arriérées du monde, qu’on fait preuve (…) d’une insensibilité totale si on ne lui accorde pas la place d’honneur chaque fois que l’on parle du problème colonial. ». L'insensibilité à laquelle se réfère Polanyi transpire de la place plus qu'insuffisante qu'occupe la commémoration de l'abolition de l'esclavage dans le récit national et médiatique. Une insensibilité transparaissant dans l'escamotage historique qui consiste à présenter comme une fin, comme une évolution des consciences ce qui, en définitive et au regard de l'histoire de la France, ne s'apparentera qu'à une mutation de son capitalisme prédateur.

 



 

En ce jour où le pouvoir se complaît dans son rôle d'illusionniste, où le symbole de l’abolition de la traite négrière est dévoyée, le choix effectif du  recours à l’article 49-3 pour la scélérate loi El Khomri, organisant une régression sans précédent du droit du travail depuis le Front Populaire, ce choix est remarquable. Remarquable en ce qu'il permet de relier la question de l'inclusion de l'histoire des afro-descendants au roman national dans un ensemble plus vaste : celui de l'abandon par l'état et ses représentants de leurs responsabilités. Il donne à entendre dans un fracas assourdissant, la surdité totale de ces mêmes représentants, confrontés aux appels répétés de voix composant aujourd'hui, au-delà des vicissitudes de l'histoire, la Nation française. Cette surdité, cette altération patente de l'histoire, ce travestissement sémantique et sémiologique de la réalité étaient au cœur de la commémoration de ce 10 mai 2016. Tant est profond le fossé séparant l'état et ses citoyens (selon un dégradé des couleurs allant du plus clair au plus foncé), qu'il est plus que probable qu'ils le soient encore pour de longues années. Ce n'est pas l'annonce par François Hollande de la création d’une fondation pour la mémoire de l’esclavage, de la traite et des abolitions « source de promotion des valeurs de liberté, d’égalité, de tolérance […] qui diffusera la connaissance de l’esclavage, de la traite mais aussi tout le combat des abolitionnistes» qui peut être de nature à infléchir cette tendance. Loin s'en faut...

 



 

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