Non, la police française n’est pas raciste!

À peine digérés la chasse aux réfugiés et le tabassage de journalistes survenus en plein Paris que surgissent de nouvelles images de brutalités policières. Assise sur un volcan social proche de l'éruption, la France ne peut plus ignorer la réalité de la Police Nationale sous la Macronie: une institution étouffant la contestation sociale, infestée de voyous proto-fascistes sûrs de leur impunité...

Le visage du racisme structurel français... Le visage du racisme structurel français...
En cette période de crise sanitaire entraînant une mise à l'arrêt de l'industrie cinématographique, la détermination sans faille de la Police Nationale à proposer au public des productions audiovisuelles -plus navrantes et affligeantes les unes que les autres- force le respect à défaut de le susciter. 

 

Le soir du lundi 23 novembre, avait lieu dans les rues de Paris et d'Aubervilliers -autorisé par Didier Lallement- le tournage d’un énième remake du classique de l’épouvante Les Brutalités Policières

Gérald Darmanin -importuné dans sa campagne de promotion de la loi “sécurité globale”- laissant poindre une humanité qu’on ne lui connaissait pas, avait tweeté -après que le déshonneur de la police républicaine ayant fait le tour du monde et eût été consommé- “Certaines images de la dispersion du campement illicite de migrants place de la République sont choquantes. Je viens de demander un rapport circonstancié sur la réalité des faits au Préfet de police d’ici demain midi. Je prendrai des décisions dès sa réception.” 

Mais reprenant dans un autre tweet des éléments de langage convenus et rebattus, il affirmait “Si je condamne fermement tous les policiers qui ne respectent pas la déontologie, comme manifestement certains hier soir place de la République, je voudrais redire tout mon soutien à l’immense majorité des forces de l’ordre qui risquent leur vie pour protéger nos concitoyens.”, opposant une fin de non recevoir aux récriminations des droit-de-l'hommistes estimant inacceptable que l'on foule du pieds, migrants, droits de l’homme, déontologie de la police et -ce qui devient une habitude en Macronie- journalistes venus non pas casser du flic ou du mobilier urbain, mais simplement faire leur travail. Il est vrai, sans avoir déposé d’autorisation de filmer... 

 

Les cris d’orfraies des habituels empêcheurs de nasser, éborgner, ou étrangler impunément populace et racisés ne comptant pour rien -si ce n’est à entretenir l'illusion d'un débat démocratique et citoyen- la loi sur la sécurité globale a été votée dans la foulée. À l’Assemblée nationale LREM, LR et RN, dessinant les contours d’un nouveau parti de l’ordre xénophobe, ont affiché le désir commun de remettre la Nation au pas. Du moins ses nouvelles classes dangereuses (gilets jaunes, réfugiés, racisés des quartiers populaires, journalistes ayant l’audace de couvrir les comportements indignes de la police). 

Il semblait que l’affaire, rondement menée, finirait par se tasser. Qui se soucie, en effet, du bien-être de migrants ou de journalistes islamo-gauchistes, des doléances de racisés haïssant une France -bonne fille- les ayant affranchis, décolonisés, nourris et éduqués? D’ailleurs Jean Castex, premier ministre servant la camomille à une opinion publique qu’il espérait anesthésiée par la pandémie, déclara qu’il s’engagerait à faire passer l’article 24 de la loi «sécurité globale» devant le Conseil constitutionnel. Le droit, la morale, la Constitution, le drapeau, la République, les français (blancs) ne risquaient donc rien. Jusqu’à ce qu’une vidéo commentée par David Perrotin, postée sur le Facebook de Loopsider, n'éclaire d'une lumière crue et sale, le dernier blockbuster produit par la Police Nationale. 

 

Insoutenable -même pour un public rodé par des décennies de brutalités et de racisme policiers- le film est une représentation pornographique du monopole légitime de la violence, qui, à n’en pas douter, deviendra un classique du 7ème art. Durant vingt minutes un homme noir, Michel Zecler, est passé à tabac dans ses locaux professionels par trois agents des forces de l’ordre verbalisant leur racisme avec prolixité. On y voit également un policier jeter, par un carreau qu'il vient de briser, une grenade lacrymogène dans les locaux appartenant à M. Zecler, au risque de blesser gravement l’occupant et déclencher un incendie. Plus tard, dans le même enregistrement, on peut remarquer d’autres jeunes gens noirs subir des violences policières -comme à l’accoutumée- motivées par le racisme. 

Ce remake -caméra fixe définition 1080p- du matraquage de Rodney King a fait honte au président Macron. Et pourquoi donc? Parce qu’il fait surface au moment où la liberticide loi “sécurité globale”, renforçant l’impunité de forces de police en roue libre, est contestée? Parce qu’il entraîne une crise au sein de la majorité présidentielle du fait de la mise en place d’un comité théodule court-circuitant les parlementaires LREM? Parce qu’il ne permet plus à la France habituée à donner des leçons au monde entier, de s’ériger en protectrice des droits de l’homme? Parce qu’il pose une nouvelle fois la question du racisme structurel, habituellement remisée sous le tapis de la bonne conscience collective? 

 

Peu importe la cause, Macron est en droit d’éprouver un sentiment de honte. La violence déchaînée par ces pseudo policiers est une conséquence directe de l’usage de l’institution policière faite par ses gouvernements et ministres de l'intérieur successifs. Si Emmanuel Macron n’est pas l’instigateur du racisme structurel gangrénant la police nationale, il est coupable de l’avoir légitimé en laissant prospérer au sein même de sa majorité les appels à la haine raciale et le racisme décomplexé serinés chaque jour -et en toute impunité- par Zemmour et ses épigones. En criminalisant la contestation de ses politiques ultralibérales antisociales, anti-environnementales et antidémocratiques, en confiant à des forces de l’ordre aux mains de syndicats factieux et proto-fascistes la mission de mettre au pas les manifestants, en confiant la préfecture de Paris à un Didier Lallement connu pour sa brutalité, Emmanuel Macron a armé le bras des voyous s’étant livrés à des voies de faits sur la personne de Michel Zecler. Apôtre de la République de la responsabilité et s’appliquant à lui-même ce travestissement néolibéral du principe de liberté individuelle, le chef de l’état devrait endosser l’entière responsabilité des comportements brutaux et racistes de sa police et en tirer es conséquences logiques... 

 

Il faut cependant dépasser l’individu (qu’il soit président de la République importe peu) et s’imposer une vision plus globale, afin de saisir l’impasse dans laquelle se trouve la société française et les populations principalement et usuellement ciblées par la police. Contrairement à la lecture popularisée par les déclarations contraintes et insincères ayant suivi la divulgation du reportage de Loopsider, la question centrale ne porte pas sur des agents ayant “déconnés” (comme l’a soutenu avec élégance Gérald Darmanin), ni sur des comportements individuels (des hommes coupables par leurs agissements de salir une institution propre). Elle est la manifestation d’un problème que l’élite politico-médiatique nie parce qu’il ne lui est pas extérieur: le racisme structurant la société française. Le racisme dont on constate les manifestations dans la pratique policière n’est pas le fruit de perversions individuelles, ni de la méconnaissance de cultures exotiques et différentes, ou encore de difficultés socio-économiques temporaires entraînant la désignation de boucs-émissaires. Le racisme dont il est question est de la structure de la société française, depuis le Code noir de Colbert, en passant par les législations racistes censées mettre en place l’immigration choisie durant le premier conflit mondial (nous y reviendrons dans un prochain billet), jusqu’au racisme décomplexé, aujourd’hui verbalisé quasi quotidiennement par les élites politico-médiatiques. Ne pas le reconnaître, ne pas accepter son existence, ne pas désigner ses manifestations (verbales, physiques ou symboliques) par leur nom équivaut à le cautionner, le raviver et le pérenniser. 

 

Nul ne s’est ému du fait que les voyous assermentés ayant frappé sans raison M. Zecler soient rattachés au commissariat du 17ème arrondissement. Le même arrondissement où est implantée la salle de commandement TN Bessières, unité à laquelle est toujours affecté le fondateur du groupe Facebook raciste TN Rabiot ayant défrayé la chronique cet été

Le même arrondissement où se situe la caserne de police épinglée au mois de juillet dernier pour avoir arboré un drapeau confédéré (symbole prisé des suprémacistes blancs) à l’une de ses fenêtres

Le même arrondissement où est basée l’équipe de fous furieux ayant procédé à une arrestation digne d’un épisode de la série The Shield (chronique ultra-violente d’une unité de police raciste, pourrie jusqu’à la moelle, inspirée du scandale Rampart), décrite dans un article paru ce 30 novembre sur Mediapart.

Faire le lien entre toutes ces manifestations reviendrait à dresser le tableau à fil tendu du racisme structurant la société française. Déconnectés, ils ne sont que déviances et erreurs de comportements, véniels ou presque. Connectés les uns aux autres, ils forment l’affiche du film censuré Racisme d'État que les racisés se passent sous le manteau. 



Les dizaines de milliers de français ayant défilé dans les rues le samedi 28 novembre biaisent, à leur corps défendant, l’analyse objective de la situation. Si le premier réflexe est de se féliciter de la mobilisation, il faut la replacer dans son contexte. Elle n’est pas la traduction d’une reconnaissance nationale du racisme systémique définissant les interactions entre racisés et police dans les quartiers populaires. Loin s’en faut. Elle a plus à voir avec l’expression de la lassitude née des atteintes répétées aux libertés publiques (à la liberté de filmer l’action des policiers en particulier), ou avec ras-le-bol du mépris étalé par un pouvoir muré à l'Élysée et complément hors sol, ou encore avec les inquiétudes dues à la catastrophe sociale et économique promise aux classes populaires pour l’année 2021. Il ne s’agit pas de critiquer l’engagement et la sincérité des français ayant bravé la Covid et les troupes de Lallement samedi dernier, mais de constater et de s’interroger afin que s'ouvre enfin, le débat du racisme structurant les rapports sociaux en France. 

S’il y avait eu une prise de conscience à l'échelle du pays, la sauvagerie de ces policiers assermentés, incarnant le racisme d'État ou structurel, aurait déclenché une émotion nationale et rassemblé la nation sur un consensus: le refus de violences étatiques exercées sur un membre de la communauté parce que non-blanc. La réaction, plus précisément l'absence de réaction constatée de certaines formations politiques rassemblant plus de la moitié de la population, interroge et inquiète. Plus de la moitié de la population française reste insensible aux violences subies par certains concitoyens, au seul motif qu'ils n'arborent pas la bonne couleur de peau. 

 

Le tabassage de Michel Zecler et sa publicité disent de la France qu’elle est un malade qui ne peut plus s’ignorer.  Pour spectaculaire qu’elle soit, la vidéo de Loopsider n’a rien de surprenant pour le racisé des quartiers populaires. Petit florilège composé à la volée et sans recherches fastidieuses: F…. restaurateur à La Plaine Saint-Denis est appelé au commissariat de La Plaine pour venir récupérer son fils mineur. La seule faute de ce dernier, qui y a été amené menotté comme un voyou, est d’avoir été remarqué courant sur le trottoir. Il est vrai qu’était recherché un voleur de type africain. 

D…. guadeloupéen résidant à La Plaine Saint-Denis et circulant à vélo, est contrôlé sur la voie publique. Le policier lui demande “[Ce] qu’il fait en métropole?”. À sa réponse “Je suis là pour une opération chirurgicale” lui est rétorqué “Pourquoi tu ne rentres pas chez toi? Tu ne te plais pas au soleil?”

Samedi 28 novembre, un contrôle autoroutier rue d’Aubervilliers, à proximité du boulevard Macdonald. Tous les occupants sont sortis du véhicule de police. L’un d’eux, debout à proximité de la vitre du contrôlé, tient ostensiblement un fusil d’assaut HK G36. Il va sans dire que le contrôlé est noir.

Le rédacteur de ce billet, braqué par un agent de police à l’âge de 13 ans, n’a jamais oublié le contraste entre la peur ressentie et l’hilarité des agents des force de l’ordre, sans doute amusés par leur bonne blague...



“La police française n’est pas raciste, seuls certains éléments déshonorant l’uniforme le sont” Cette formule prisée des citoyens blancs de ce pays est vraie. Nous le reconnaissons sans mal à condition qu’elle soit reformulée avec plus de soin et de précision: “La police française n’est pas raciste, mais ses éléments déshonorant l’uniforme sont une proportion visible et agissante non négligeable des effectifs affectés aux quartiers populaires”. Ainsi décrite, la relation de désamour profond existant entre racisés et policiers prend toute sa dimension et sa pertinence. 1000 suites à la vidéo de Michel Zecler pourraient être filmées et diffusées sans que cela ne change le fond du problème. La honte ressentie par le président Macron après avoir visionné le tabassage de Michel Zecler ou son émotion à la suite de la projection du film Les Misérables de Ladj Ly n’abusent plus personne. La calinothérapie infantilisante, les mots doux et promesses non tenues, dont les racisés ont été abreuvés depuis plus de 30 ans par l’ensemble de la classe politique, sont des subterfuges inopérants et démonétisés. Seuls les actes et les décisions à venir (prioritairement la reconnaissance d’un racisme structurel) seront de nature à convaincre de la sincérité de la parole politique énoncée. Invisibilisé par l’effervescence médiatique flirtant avec l’obscénité ayant suivi la publication de la vidéo de Loopsider, le caractère le plus révoltant, inique et dramatique de la mésaventure vécue par le jeune producteur a été passé sous silence: le faux en écriture émanant des racailles à uniforme l’ayant interpellé. Il n’est pas possible d’imaginer que ce déchainement raciste soit leur coup d’essai, pas plus que la falsification de procès-verbaux qui, sans l’enregistrement vidéo, aurait entraîné l’incarcération de Michel Zecler. Combien sont-ils qui, après avoir été brutalisés par ces voyous racistes, se trouvent derrière les barreaux? Suivant le même raisonnement, il nous est impossible de concevoir que ces pratiques racistes soient le fait des seuls agents incriminés. Dans ce cas, combien dorment innocents et amers derrière les barreaux, victimes de ce racisme structurel dont on veut à tout prix nier l’existence?

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