La Colère de Delhi

Le pogrom meurtrier de Delhi, conséquence du changement de majorité dans la démocratie indienne

Delhi, poétiquement surnommée la Rome d'Asie, a été détruite puis reconstruite à sept reprises au cours de son histoire. Jusqu'à récemment, aucun Indien de la génération actuelle n'avait connu ni même pu imaginer la destruction concrète de la ville, mais les trois jours de saccages, de destruction et de mort qui ont commencé le 23 février 2020 et qui ont été diffusés en direct – horrifiant non seulement les Indiens doués d’une conscience morale, mais aussi toute personne sensée dans le monde entier – ont changé la donne.

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Des quartiers entiers ont pris des airs de fin du monde, avec des bâtiments et des véhicules réduits en cendres, des rues dévastées et des fumées épaisses s’élevant dans un ciel devenu gris. Au moment où j'écris cet article, de nombreuses histoires funestes ont déjà été partagées, mais d'autres sont passées sous silence, notamment celles relatant le sort des familles des victimes musulmanes. En plus de centaines de blessés graves, dont certains sont dans un état critique, on déplore au moins 53 morts, pour la plupart musulmans, mais aussi quelques hindous. Plusieurs semaines après les violences, certains corps n'ont toujours pas été identifiés.

Le pogrom orchestré à Delhi contre la communauté musulmane présage du potentiel génocide qui pourrait frapper notre société. Les trois jours de violences contre les quartiers musulmans, les mosquées et les lieux sacrés – sous le regard passif des forces de sécurité, parfois avec leur participation – ont finalement scellé le sort des musulmans indiens ; de citoyens de seconde zone, ils sont devenus de véritables parias. Comme le souligne Irfan Ahmad dans son essai bouleversant The Polis Project (28 mars 2020), « ce qui s'est passé à Delhi était prémédité et en aucun cas spontané », et de nombreux médias internationaux ont ouvertement rapporté l’implication flagrante de membres de la police et des autorités de l'État qui ont encouragé et protégé les hordes de nationalistes hindous. Le discours et le programme politique antimusulman assumés du Bharatiya Janata Party (BJP) du Premier ministre Narendra Modi et du gouvernement indien se concrétisent à présent par des actes.

Différents niveaux de discours de haine et de sectarisme religieux

Au quotidien, les musulmans indiens sont victimes de la haine et du sectarisme religieux à différents niveaux.

Au sommet de la pyramide de l’oppression, on trouve l'appareil gouvernemental. Le Bharatiya Janata Party (BJP) du Premier ministre Modi a remporté 303 des 542 sièges du Parlement lors des élections générales de mai 2019, notamment grâce à sa position islamophobe.

Au niveau intermédiaire, on retrouve la majeure partie des médias indiens moralement corrompus. Ils amplifient le discours de l'appareil gouvernemental et s’en font l’écho pour cibler la communauté musulmane, incitant à la haine et créant une atmosphère délétère. Un article du New York Times intitulé « Under Modi, India’s press is not so free anymore » (sous Modi, la presse indienne n'est plus aussi libre qu’avant), publié le 2 avril 2020, fait état des entraves à la liberté de la presse en Inde.

Mais tous les médias ne se soumettent pas si facilement ; deux chaînes de télévision, Mediaone et AsiaNet News, diffusent des reportages impartiaux et sans filtre sur le pogrom de Delhi, soulignant notamment le rôle ambigu de la police et de l'administration de Delhi. Ils ont été interdits d’antenne pendant 48 heures par le ministère de l'information et de la radiodiffusion.

À la base de la pyramide, des jeunes endoctrinés issus de tous les milieux sociaux, castes et statuts socio-économiques, s’unissent autour d’une haine irrationnelle des musulmans. Il en émane un inquiétant potentiel de violence, stimulé par des rumeurs montées de toutes pièces sur des groupes WhatsApp visant la communauté musulmane indienne ou par les discours haineux du BJP et de ses organes et porte-parole affiliés.

Le pouvoir judiciaire, ultime bastion d'une démocratie fonctionnelle, semble s'être effondré ou être à l’agonie. Ni la Haute Cour de Delhi ni la Cour Suprême indienne n'ont pris d'initiative indépendante concernant le pogrom de Delhi. S. Murlidhar, juge de la Haute Cour de Delhi qui a ordonné à la police de Delhi d’enregistrer une plainte contre les instigateurs de l'émeute, a été transféré vers un autre État dans les 24 heures qui ont suivi.

Pendant les trois jours et trois nuits d’exactions dans le nord-est de Delhi, la police a reçu des milliers d'appels, provenant pour la plupart de familles musulmanes demandant une protection. Presque aucune n'a été protégée. Pendant quinze jours, de nombreux hommes et jeunes musulmans ont été arrêtés par la police de Delhi, simplement parce qu'ils étaient « soupçonnés » d'avoir participé aux émeutes. Un article publié dans The Wire le 4 avril 2020 rapporte que la Commission des Minorités de Delhi avait adressé un rapport au commissaire de police de Delhi affirmant que de jeunes musulmans avaient été arrêtés au hasard suite aux violences de février survenues dans le nord-est de Delhi.

Majorité contre minorité

Évoquant cette mécanique de majorité contre minorité, Arjun Appudarai affirme dans son livre, The Fear of Small Numbers: An Essay on the Geography of Anger, que « les majorités numériques se transforment en prédatrices ethnocidaires des groupes minoritaires… ».

Muhammad Zubair, 37 ans, tabassé par une foule de hindous lors d'émeutes à Delhi © Danish Siddiqui/ Reuteurs Muhammad Zubair, 37 ans, tabassé par une foule de hindous lors d'émeutes à Delhi © Danish Siddiqui/ Reuteurs

En Inde, la spirale de violence, de haine et de sectarisme religieux à l'égard des musulmans s'est constamment intensifiée. Il y a quelque chose d'extrêmement préoccupant dans la fétichisation de la violence par les émeutiers. Les victimes ont été la cible de tirs, mais elles ont aussi été lynchées, poignardées et brûlées vives. Personne n’a été épargné, parmi les disparus on trouve un enfant de moins de 5 ans et une femme de 85 ans. Des photos et des vidéos montrent de jeunes Indiens déchaînés se livrant à des actes d’une atroce cruauté dans les rues de Delhi. Pour paraphraser la formule de Karl Marx « la dictature du prolétariat », il semble qu'une « dictature de la majorité » menace la société indienne.

La refonte du pays en une « nation hindoue », idée particulièrement soutenue par le BJP, semble être prévue pour le 21e siècle. L'idée d’une Inde démocratique, laïque et tolérante, concept au cœur des valeurs de générations successives d'hindous et de musulmans qui ont vécu ensemble en paix, est en train de rendre son dernier souffle. Le pogrom de Delhi a anéanti l’héritage de fraternité et de laïcité cultivé au travers de cent ans de sacrifices collectifs, remontant à l’époque de l'unité entre hindous et musulmans pour venir à bout de la domination britannique et former l'État indien moderne. Il faudrait être sadique et membre de la majorité ou masochiste et membre de la minorité pour ne pas s'inquiéter de la subversion de la démocratie par la majorité, et je ne souhaite pas que les Indiens, notamment de confession musulmane, aient à subir cela en plus des innombrables fardeaux qu'ils doivent porter et des infortunes qui jalonnent leur histoire, surtout après les événements de Delhi.

Le pogrom de Delhi semble marquer un tournant dans la nature même de la démocratie indienne, et seuls les Indiens hindous et musulmans, prêts à œuvrer ensemble contre le sectarisme religieux du BJP, pourront sauver la démocratie indienne et la restaurer telle que nous la connaissions avant la colère de Delhi. C’est à l'unisson que nous devons exiger que le Premier ministre Modi demande des comptes à son propre gouvernement et à son parti, afin de stopper et faire reculer la dérive de la majorité. Si rien n’est fait, un front uni devra voter pour que lui et son parti soient démis de leurs fonctions.

 

 

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