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Billet de blog 3 mars 2015

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L'étude "IPERGAY" - entre progrès médical et dérive de la politique de santé publique

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Ces derniers mois, la presse médicale et généraliste francophone s'est faite le relais du "succès" d'une étude menée par l'ANRS, partie de l'Institut National de la Santé Et de la Recherche Médicale (INSERM), l'étude "IPERGAY" (no comment sur cette dénomination malheureuse), avec la collaboration de la firme pharmaceutique Gilead productrice du Truvada (ténofovir - emtricitabine).

Cette étude contrôlée randomisée en double aveugle consiste en la mise à disposition des sujets d'une prophylaxie anti-rétrovirale (Truvada) à prendre lors de "rapports sexuels à haut risque" de transmission du HIV. Pour des raisons obscures (il semble que la "concurrence" de l'étude britannique PROUD venant de lever son propre aveugle ait été un facteur déterminant), le double aveugle a été levé avant le terme de l'étude. Ceci a permis de conclure dors et déjà à un taux de séroconversion significativement inférieur (le chiffre serait une réduction de 80%) dans le bras anti-rétroviraux par rapport au groupe placebo.

Suite à cela et après une campagne "d'information" dans les médias, à laquelle participa jusqu'à la ministre de la santé Marisol Touraine qui se livra à plusieurs promotions sur des plateaux de télévision, le Pr Molina, coordinateur de l'étude, a proclamé son intention d'obtenir une autorisation de mise sur le marché du Truvada dans cette indication et le Pr Delfraissy, directeur de l'ANRS, son espoir de voir cette étude faire évoluer les recommandations internationales relatives à la prévention HIV.

Notons que l'efficacité d'une bio-prophylaxie était déjà connue et que celle-ci est déjà disponible dans de nombreux pays, dont la Belgique, dans de nombreuses situations déterminées (rapports à hauts risques non protégés, certains accidents du travail, viols, partenaires de séropositifs connus) sous contrôle médical. La prise "à volonté" pose de tout autres problèmes...

Malgré les problèmes éthiques qu'elle soulevait, cette étude est évidemment intéressante tout comme ses résultats. Le taux de réduction du risque de transmission annoncé est très important. Le préservatif reste cependant à ce jour la méthode la plus performante en la matière (sans compter la protection offerte par le préservatif envers d'autres maladies graves). Or, on peut douter du fait que les sujets qui utiliseront librement cette bio-prophylaxie s'imposeront concomitamment l'usage du préservatif et ne se livreront pas dès lors à plus de rapports à hauts risques. Il va sans dire également que le coût du Truvada (de l'ordre de 20 € par comprimé) est sans commune mesure avec celui d'un préservatif et qu'il se pose d'évidentes problématiques éthiques concernant la toxicité de ce médicament dans une telle indication. Par ailleurs, cette aventure médico-médiatique met une nouvelle fois en lumière les rapports incestueux entre médecins, chercheurs, firmes pharmaceutiques et pouvoir politique... qui ne peuvent qu'engendrer méfiance, voir rejet. Enfin, rappelons que Gilead a déjà obtenu auprès de la FDA l'autorisation de mise sur le marché américain du Truvada en 2012 dans cette indication et que les conséquences de cette mesure en termes de nombre d'utilisations, de santé publique et de tolérance chez ses usagers ne sont pas encore connues.

Reste à espérer que l'enthousiasme béat auquel on a assisté jusqu'ici cède la place à une véritable réflexion d'impact - et, sur un autre plan, quant aux conflits d'intérêts - avant l'attribution d'une AMM.


Auteur : Shanan Khairi, MD

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