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Billet de blog 9 novembre 2015

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Bruxelles chasse misère

 Comme toutes les grandes villes européennes ces dix dernières années, Bruxelles voit le nombre de ses citoyens devenant sans-abris augmenter. Ainsi, selon les recensements du centre La Strada, plus de 2600 Bruxellois étaient SDF en 2014, soit une hausse de 33% depuis 2010.

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Comme toutes les grandes villes européennes ces dix dernières années, Bruxelles voit le nombre de ses citoyens devenant sans-abris augmenter. Ainsi, selon les recensements du centre La Strada, plus de 2600 Bruxellois étaient SDF en 2014, soit une hausse de 33% depuis 2010.

Faute de politique efficace visant à réduire la grande pauvreté ou à assurer sa prise en charge adéquate, les autorités publiques ont peu à peu mis en place ou soutenu divers moyens visant (en vain) à les refouler des lieux par trop fréquentés : transports aux heures de pointe, proximité des zones commerciales, zone touristique, grands boulevards,... dépassant de loin le cas du Delhaize d'Ixelles qui avait suscité l'indignation de riverains.

Faute de temps, il n'est pas question ici de prétendre au recensement exhaustif de toutes les initiatives anti-SDF ayant transformé notre ville. Seulement de mettre en évidence leur diversité, leur caractère organisé et leur coût.

L'exclusion des recoins servant d'abris

La bruxellisation erratique a généré nombre de recoins susceptibles d'offrir une nuit à l'abri des intempéries. Au centre-ville, ceux-ci sont systématiquement exclus de l'espace public de manière à peine déguisée...

La rue des Augustins (Bruxelles 1000) offrait plusieurs recoins sans utilité où les SDF avaient l'habitude de poser un matelas pour la nuit. Les autorités en ont barré l'accès par des grilles

La rue de l'Evêque (Bruxelles 1000) offrait plusieurs recoins sans utilité où les SDF avaient l'habitude de poser un matelas pour la nuit.Les autorités en ont barré l'accès par des grilles.

Le recours aux services d'urgence

Outre les cas nécessitant une réelle prise en charge médicale ou ceux se présentant spontanément pour divers motifs, il devient banal pour les urgentistes des hôpitaux et cliniques du réseau IRIS de se voir référer des sans-abris directement ou indirectement par les services de police sans aucun motif médical, parce qu'ils gênent dans l'espace public, faute de services sociaux adéquats. Certains services peuvent leur permettre de passer le reste de la nuit sur un brancard, d'autres, faute de moyens, se contentent de leur offrir quelques tartines... Dans tous les cas de figure, il s'agit d'un pis aller aussi inefficace (un hôpital n'est pas un centre d'hébergement social et ne dispose d'aucun moyen permettant d'assurer une quelconque réinsertion) que surchargeant des services (enregistrement, tri infirmier, examen médical, rédaction des rapports) dont ce n'est pas la mission. Dans les pires des cas, cela provoque des incidents iatrogènes (tels que la précipitation d'un Wernicke ou d'un béribéri par la pose de perfusions sans supplémentation vitaminique adéquate).

La transformation des façades

Les modifications de façades visant à empêcher l'installation des SDF ou mendiants tendent à se multiplier, parfois discrètes, parfois tellement laides ou évidentes qu'elles choquent les riverains. Selon les cas, elles prennent l'aspect de décorations extérieures, de plans inclinés, de poteaux, de piques,...

Le Delhaize d'Ixelles (Bruxelles 1050) avant et après l'installation de plans inclinés visant à empêcher l'installation de sans-abris

Image supérieure : Entrée de la banque "KBC Dansaert", rue du vieux marché aux grains (Bruxelles 1000) en 2013. Un mendiant avait l'habitude de s'asseoir sur la partie droite des marches.

Image inférieure : Même entrée en 2014, un plan incliné ayant remplacé la partie droite des marches (il ne s'agit pas d'un "accès handicapé", seule la partie gauche constituant une porte). Avant cela, la banque y avait fait installer un rang de trois poteaux en aluminium sur chaque marche sur la partie droite. Les poteaux ayant été arrachés par des riverains mécontents dès le week-end suivant leur installation, la banque s'est rabattue sur le plan incliné.

La disparition des bancs de la STIB

La société bruxelloise de transports en commun a procédé progressivement au remplacement de ses bancs par des sièges rendant impossible toute position couchée... allant jusqu'à développer des "sièges" inconfortables pour ses usagers voire tout simplement impropres même à la position assise !

Avant 2010, on trouvait des bancs dans les stations de métro bruxelloises (ici dans la station Arts-Loi). Ils ont été progressivements remplacés par des sièges individuels pour empêcher la position allongée.

Dans les stations plus récentes, les sièges ont été assortis d'accoudoirs non fonctionnels mais rendant véritablement impossible une position allongée même inconfortableLa STIB a même essayé différents modèles de "sièges" impropres à toute utilisation pour décourager les SDF... ceux-ci, étant tellement inconfortables qu'ils ont suscité la colère des usagers, ont été retirés depuis...

Cette réalité insupportable que nous tolérons pourtant... 

Il est un fait aujourd'hui bien documenté que depuis les années '90, les taux de croissance des revenus du travail sont revenus en Europe à un intervalle de 0 à 2% alors que le même intervalle concernant les revenus des rentes demeure de 4 à 6%. De ce fait, les inégalités socio-économiques croissent à nouveau entraînant mécaniquement un extraordinaire enrichissement des classes supérieures, un élargissement des classes indigentes et le développement d'une rancoeur au sein de classes populaires et moyennes inférieures se repliant de plus en plus sur elles-mêmes ou diverses appartenances communautaires leur offrant un illusoire dérivatif. Particulièrement en ce qui concerne les plus jeunes, plus dépendants du travail.
Pour toute réponse à cet état de fait, nos dirigeants n'ont eut d'autre préoccupation que de garantir les patrimoines constitués, fusse par une dérive autoritaire et une désociabilisation de la pauvreté (allant jusqu'à tenter de faire "disparaître" la pauvreté de l'espace public) aujourd'hui bien palpable. Le débat public quant à lui est monopolisé par des questions dérisoires (à titre d'exemple concernant ces derniers mois, il faut le dire avec force : la "crise migratoire" dont nos troncs cérébraux sont abreuvés n'est rien en comparaison avec les profondes modifications des structures socio-économiques à l'oeuvre au sein de l'UE).
Ces politiques sont tellements nuisibles, stupides et en échec que même les très libéraux Fonds Monétaire International et Organisation Mondiale du Commerce les ont condamnées dans leurs rapports et ont souligné l'urgence économique de diminuer l'imposition sur les revenus du travail et d'augmenter ceux sur les patrimoines et leurs revenus. Et l'on assiste à cette situation surréaliste : le FMI et l'OMC font aujourd'hui figure de "gauchistes" par rapport aux gouvernements européens, gouvernement socialiste français compris.
Et pourtant... en dehors de toute considération éthique (au sens premier de doctrine du bonheur des hommes et des moyens d'y parvenir), nos gouvernants feraient bien de se préoccuper de cette situation. Les idéaux redistributifs (équité) et méritocratiques (valorisation du travail) fondent en effet la légitimité de nos social-démocraties... En l'absence de réelles solutions, elles ne survivront pas.

Shanan Khairi, MD

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