Notre monde, Thomas Lacoste
Utopia, Bordeaux, 08/02/2013.
compte rendu de la rencontre après projection du film de Thomas Lacoste
Intro, Nathalie Jaëck (N. J.) :
Démarche sur le temps long. Volonté d’inscription dans la suite.
Première des grandes avant premières du film.
Thomas Lacoste : Le passant ordinaire, 1994-2006.
La forme cinéma : Ciné-entretiens.
-En 2012, les Éditions Montparnasse éditent 47 de ces ciné-entretiens.
-13 mars 2013 : Notre monde et le décloisonnement des pensées.
Importance de la séance du 08 février à l’Utopia.
Le film : une phrase chorale, longue, qui cherche à nous regarder.
Q.&A. :
Q. : Le retour de la couleur à la fin symbolise-t-il l’espoir ?
A. : Thomas Lacoste (T. L.) : Oui. La couleur symbolise l’union. La rencontre entre la pensée et l’esthétique. C’est une proposition de vivre ensemble. Là est l’essentiel de tout projet artistique ou politique. Lier l’esprit au corps, la pensée à l’esthétique. Unir corps, âme et couleurs.
Ce passage à la couleur est la troisième fin du film. Questionnement sous-jacent : qu’est-ce qui est représentable ? La question du politique est absente du cinéma aujourd’hui. Pourtant, c’est un temps qui mérite de l’attention.
La distribution : 35 personnalités qui prennent la parole en même temps, provenant d’horizons et de disciplines différents. Elles prennent le temps de l’aventure d’une pensée commune. C’est un moment important, qui répond à la nécessité d’allumer la Lumière. Demander, inviter le peuple à venir penser.
Christophe Mileschi (C. M.) : Espoir de ce qui est projeté dans le film. Notre monde est plus dur à résumer que Usual Suspect. Énormément de travail dans le film et dans la salle. Espoir que nous nous saisissions, ici et partout, de ce qui nous est proposé dans Notre monde.
Q. : Rappel du passage important de Thomas Lacoste à la bibliothèque de Bacalan. Donner et rendre des livres, déjà une activité politique. Question en deux temps. D’abord : il y a autant de femmes que d’hommes dans la salle, mais que cinq dans le film, n’est-ce pas dommage ? Ensuite : la paupérisation de la culture est-elle une conséquence de la course à l’argent ? Peut-on envisager un directeur du marketing de la culture ? Quelle responsabilité de ceux qui nous encouragent à acheter et non à nous cultiver ?
A : T. L. : Au début des années quatre vingt dix, a essayé de jouer le rôle de passeur de livres à la bibliothèque de Bacalan, heureux de voir dans la salle des gens qu’il a rencontré à ce moment-là. À propos de la place des femmes dans Notre monde, il y a peu à dire. Le film est une image de notre monde. Les plafonds de verre existent. Même, encore à l’université, ces plafonds de verre sont. Thomas Lacoste n’a pas eu de prise là-dessus. Mais il a pu avoir une influence. Ainsi, un chapitre absent du film, consacré à l’écologie, est dirigé par une femme [Son nom m’a échappé, je vous prie et la prie de bien vouloir m’en excuser.] Cette influence ne s’étend pas qu’à la distribution. L’équipe technique est composée à 80% de femmes.
D’autre part, il faut souligner le moment charnière du film, le chapitre Frontières. La narration aussi, l’histoire de la jeune fille. Cette histoire est un soubassement important du film. Une voix centrale, structurante. En outre, le film se termine sur la narratrice : la seconde fin du film, avant le retour à la couleur, montre la narratrice qui s’adresse directement au spectateur. Enfin, il faut malheureusement admettre qui manque, encore, aujourd’hui, de femmes aux postes de pouvoir.
Q. : La paupérisation de la culture. Rapport avec le crédit à la consommation : acheter au lieu de se cultiver. Quel rapport entre la crise économique et la paupérisation culturelle ?
A. : C. M. : Le directeur du marketing de la culture dont il était question plus tôt, n’est-ce pas le ministre de la culture, celui de l’éducation ? Il existe indubitablement un lien entre paupérisation de la culture et la course au profit. Un petit nombre trait le plus grand. La course au profit, l’appel à la consommation frénétique est à la fois cause et outil de la paupérisation de la culture. Plus nous en voulons, plus nous achetons, plus nous sommes utilisables.
T. L. : C’est une croyance. Forcément, elle possède un fond de vérité. Argent, travail, consommation, Notre monde tente d’aller du côté d’une déconstruction de ces choses, de redistribuer un peu de pensées, de voir ce que cela peut produire. C’est là l’enjeu de lieux tels que les cinémas, les bibliothèques, les universités. Lieu clef pour sortir de la croyance. Il faut réinterroger nous.
N. J. : Ce que dit Michel Butel sur l’invention d’un nouvel usage, d’une nouvelle définition des scoops dans la presse est très pertinent. Il faut déplacer l’institution avec un autre type de parole.
Sur les femmes : la question a été posée en termes quantitatifs. Le travail de Thomas Lacoste questionne et souligne ce féminin. Au-delà, cependant, de cette quantité, il faut se demander quel est le type de parole portée par les femmes dans le film. Il y a une inquiétude portée par leur parole. Elles ne parlent pas uniquement, dans ce film, de sujets de femme. Elles attaquent l’économie, entre autre, par exemple. Thomas Lacoste situe également les femmes dans « la raison du féminisme » [Citation fautive.] C. Darlin donne ainsi un discours très personnel. Quelque chose d’important : les femmes ne discourent pas depuis les lieux du féminins, telle que la fiction, par exemple. De ce fait, elles sont peut-être minoritaires mais occupent des espaces de manière courageuse. C’est un ré-investissement d’un lieu politique.
Michel Butel porte la même parole inquiète, personnelle.
Q : 1) La finalité, l’objectif du film est la communication de la pensée. Or, il y a un biais en termes de vocabulaire. La langue est peu accessible, le langage est peu simple. Beaucoup de mots de plus de quatre ou cinq syllabes. Un film d’universitaires pour universitaires ? 2) L’absence de contradiction est dommageable. Pensée unique.
A. : C. M. : 1) Il faut répondre en tant que spectateur du film, car il n’est pas facile d’expliquer un film qu’on a fait. Il y a bien, effectivement, quelques passages un peu ésotériques. Mais : le travail est une bonne chose. Besoin de travailler pour comprendre. Il ne s’agit pas d’un produit de consommation immédiate.
2) Oui, une voix ─ pas une pensée ─ unique, mais une seule, face à la puissance de la contre pensée unique. Nous sommes dans une guerre de classes. Eux contre nous.
T. L. : Entendre de la pensée. Pas trop prémâchée, pas prête-à-penser. Comparaison avec un de ses premiers films, projeté à Lyon devant des jeunes étudiants ou des gens ayant fait peu ou pas d’étude, où il était surtout question de justice. Leur réaction après un film complexe : merci de nous amener à penser. Les chercheurs, les praticiens présents dans Notre mondes sont de haut vol, certes, mais ils veulent partager la pensée. D’autre part, délicat d’être simple, aisé, quand on veut discuter, expliquer ses concepts. « Marre du discours prémâché, de la facilité » dirent les spectateurs Lyonnais.
Dans ces trente cinq personnes, pas de parole unique. Toutes de champs, d’écoles et d’horizons variés. Des gens qui, pour certains, ne se parlent même pas entre eux. Pourtant, aujourd’hui, ils ressentent ce même besoin de parler ensemble, de nous parler ensemble. Notre monde est l’introduction d’un projet de plus grande ampleur. Sur le site de la Bande passante, on peut trouver les entretiens en entier. La diffusion en salle est là pour que nous nous saisissions des propositions. Se ressaisir, tous ensemble, du politique.
Q. : Peur que le projet soit tué dans l’œuf. Diffusion et entretien de la pensée ? Il faut fuir un système qui paralyse la pensée. L. Boltanski dit dans le film qu’il y a de la place pour tout sauf pour l’excellence. Et pourtant, les trente cinq personnes sont excellentes. L’intervenante souligne son appartenance au mouvement Slow Science, mouvement qui opère un divorce avec le star system de la pensée. Connexion entre pensée et action. Elle propose un parallèle entre l’échec du mouvement Occupy Wall Street et la vague conservatrice aux États-Unis. La raison principale de cet échec : les intellectuels qui n’ont pas rendu leur pensée accessible.
A. : N. J. : Question de la place. Avant d’être amis, Thomas Lacoste et elle se sont connus quelque part. Le passant ordinaire, dont l’éditorial annonçait qu’il était adressé « à tout le monde ». Notre monde tient de la même démarche, une démarche civique. Appel un questionnement, une discussion publique. Il faut aller vers tout le monde.
Égaler universitaire et intellectuel est un peu cavalier. Comment ne pas penser depuis là où on se situe. On s’esquive en que ce que nous sommes. En quoi être un intellectuel est-il élitiste. En tant qu’universitaire, on est aussi enseignant, en recherche de la discussion.
C. M. : Il y a des gens excellents. Notoirement brillants. Mais qui ne souscrivent pas, quand même, à la dictature de l’excellence.
Q. : Les intellectuels reproduisent le système. L’excellence de l’intellectuel est un mythe à questionner. Qui peut se ressaisir des lieux ? Les intellectuels confisquent la parole. Ils pensent d’en haut. Verticalité. Et rien ne change. Cercle vicieux.
A. : Julie Paratian (J. P.) : Contente d’avoir, dans la salle, des gens qui ouvrent des perspectives. Accès par le côté. Le pas de côté. Le glissement.
T. L. : La place des intellectuels est un problème à part. Les films de la Bande passante ont été téléchargés plus d’un million de fois. Penser différemment. Enjeu politique majeur. Ce qui est recherché, c’est le questionnement de familles différentes, le disensus. Une envie forte aujourd’hui. Notre monde est un projet qui est rendu possible par un temps très particulier : le nôtre. Trente cinq intellectuels de premier plan ne se réunissent pas par hasard dans un même film. Naissance, début. Aujourd’hui : où en est notre monde ? Comment en discuter, ou pas.
Q : Un film de gens cultivés pour des gens cultivés. Difficile de faire passer des idées. Pas sûr qu’un fil ainsi né sera accessible au français lambda.
A. : C. M. ou T. L. : Il ne faut pas renoncer à sa capacité de comprendre.
Q : Pourquoi est-ce que le public insiste sur la communicabilité, la facilité ? Ce film, ce sont des gens qui prennent le risque de la parole. Des pros de la parole, oui. Mais dans les visages, des choses se jouent. Ce qui compte, c’est ce qu’ils disent.
Q. : Il existe une demande pour un discours élaboré. Discours complexe mais clair. C’est bien qu’il y ait des fonds pour des films intéressants. On souhaite toute la réussite possible à Notre monde.
A. : C. M. : Ayant habité en banlieue, il connaît la situation. Les gens qui habitent dans les banlieues savent de manière épidermique ce dont parle le film, ils le connaissent dans leur chair. Enfant : on devient, on ne sait rien. On est curieux, on explore et on s’étend. Pourquoi devrait-on perdre cette curiosité avec l’âge ? Devenir con, c’est ne plus vouloir savoir autre chose que ce qu’on sait déjà.
T. L. : Comment filme-t-on une pensée, une voix ? Comment se rapproche pour ouvrir une discussion. La dimension méta du film était indispensable. Le film en train de se faire. Nécessité de déconstruire partout pour faire de la politique. La narratrice parle bien de cela : de corps empêchés de territoire, de voix.
NOTRE MONDE, un film de Thomas Lacoste
sortie nationale le 13 mars
www.notremonde-lefilm.com