réaction d'un spectateur-acteur bordelais du film Notre Monde de Thomas Lacoste
« Moi, si je devais résumer ma vie aujourd’hui, je dirais que c’est d’abord des rencontres », déclame le personnage joué par Édouard Baer dans un monologue célèbre d’Astérix et Obélix : Mission Cléopâtre.
Il faudrait toujours se laisser la possibilité d’une rencontre. Autoriser le hasard à faire les choses. Car il est des rencontres qui, après coup, s’imposent comme inoubliables, ne serait-ce que par les perspectives qu’elles ouvrent. Ainsi pus-je, par un joli coup de chance, rencontrer le film Notre monde lors de son avant première bordelaise ─ je me souviens, nous étions le huit, un clair vendredi soir de février, au cinéma l’Utopia ─ en présence de son réalisateur, Thomas Lacoste.
Voilà un film étonnant dont j’aimerais voir plus de semblables en salles. Pendant à peu près deux heures de temps, Notre monde nous fait rencontrer de multiples figures, de multiples visages qui articulent, devant la caméra, leur pensée. Tantôt intimes, flamboyantes ou facétieuses ─ impossible d’oublier la jubilation profonde et joyeuse qui se dégage de Mme. Héritier quand elle explique pourquoi il faudrait revaloriser les tâches ménagères ─, les pensées se développent, se disent et se heurtent au spectateur.
Car Notre monde prend le parti de l’exigence, celui d’une exigence saine : attendre de son spectateur qu’il soit plus qu’un simple consommateur. De ce point de vue, la soirée bordelaise fut une réussite. Le film fit débat, provoqua des objections, provoqua plus d’idées, plus de pensées et surtout, plus d’échange.
Fondamentalement, Notre monde est un film politique. Pas car il présente une pensée marquée à gauche, non. Plutôt parce qu’il remet la discussion dans les mains de son public. Chaque intervention sur l’écran est une balle lancée vers les spectateurs et il nous appartient de nous en saisir. Notre monde est un objet vivant, qui s’exprime véritablement une fois que les projecteurs sont éteints et que les lumières se rallument. Notre monde existe pour et par le champ des possibles qu’il dévoile aux spectateurs. Il cherche, en montrant des pensées en actes, des pensées qui se disent, à en provoquer d’autres.
L’objectif du film me semble être de rallumer les lumières. Et peu importe, au fond, que ces feux, une fois allumés, soient contradictoire. Ce qui compte, le débat bordelais l’a montré, c’est la discussion, la dispute. L’envie de dire, de dire ce que nous pensons. Plus encore, même, c’est l’échange. Notre monde, mystérieusement, n’est pas figé. Il échange avec le spectateur, appelle plus d’échange encore, plus d’émulation, de création et de pensée. Faire entendre des voix.
Trouver, retrouver sa voix. Notre monde est sous-tendu par l’histoire d’une jeune fille qui cherche à passer une frontière barbelée et à qui la narratrice du film prête sa voix. L’histoire finira mal, inutile de le cacher, mais nous l’aurons entendu. Comme nous aurons entendu la douleur sourde d’Elsa Dorlin ou le courage de Michel Butel, pour ne citer qu’eux. Comme après, nous entendrons ─ qui ?
Nous. Nos voix. Nos idées, nos pensées, qui viendront gonfler une réflexion partagée, multiple, différente et commune.
Il faut retrouver sa voix et sa voie, à la sortie du film. C’est la condition nécessaire pour pouvoir participer à la polyphonie que le projet Notre monde constitue.
Car ceci n’est pas un film. Pas qu’un film. C’est le cœur choral d’un projet plus vaste, de discussions, d’échanges et de débats, de disputes. La trentaine d’intervenants qui participent au film sortent du rapport outrageusement vertical de la pensée pour entrer dans quelque chose de plus horizontal, où l’échange compte avant la domination de l’élève par le maître. Le film ébauche le début d’un nouveau rapport. Non plus celui de professeur à étudiant mais celui d’esprit à esprit, de gens à gens, d’égal à égal.
Notre monde ouvre des portes, des opportunités, le champ des possibles que j’évoquais plus haut. Ses intervenants partagent sans gaver, sans obliger. Il n’y est pas question d’idéologie mais seulement d’idées. Tout le film nous demande à nous, spectateur, de penser avec ─ ou contre, ou ailleurs, ou autrement, ou en biais, tous ensembles et différemment car l’uniformité est la pire chose au monde ─ lui. Et ainsi, il fait de nous des acteurs. Il nous redonne la possibilité d’imaginer notre monde. Et de l’imagination à la réalisation, il n’y a qu’un pas. Un pas audacieux.
Ce pas pourrait sembler impossible, mais le projet dont Notre monde est le noyau constitue un moyen de le franchir. Le site internet du film, www.notremonde-lefilm.com, permet d’y retrouver ce qui s’est dit dans le film, autour du film, après le film et bien plus encore. Mais surtout, au-delà de ces comptes-rendus, il permet de laisser une contribution, d’y faire entendre sa voix parmi les autres. D’y faire voir sa pensée.
La pensée est obsédante dans Notre monde. Elle nous parvient de ses visages tendus, malades, sereins, jeunes ou vieux, dans un effort de partage. Elle se lance dans une aventure extraordinaire, celle de la pensée collective.
Pas « pensée commune », mais « pensée collective ». Le plus de gens possible pensants, ensembles, notre monde, le réinventant, dans une harmonie qui prend en compte toutes les couleurs que chacun voudra y apporter.
Tout l’objectif du film est là, alors : provoquer la pensée pour poursuivre l’aventure. Car la pensée, comme l’a dit Christophe Mileschi ce soir de février, est belle.
Aussi, ne nous en dispensons pas. Partons, nous aussi, à l’aventure d’imaginer notre monde.
Pensons.
Aurélien
Notre monde, un film de Thomas Lacoste
sortie le 13 mars
www.notremonde-lefilm.com