Un autre monde est là

Notre Monde, de Thomas Lacoste, est un étrange objet dans le paysage cinématographique. Un concentré d'intelligences qui relève le défi du passage à l'écran, et dont le casting ravit les aficionados des débats, ceux que ne terrorisent pas la « prise de tête », ceux pour qui nulle action ne saurait exister sans pensée.

Notre Monde, de Thomas Lacoste, est un étrange objet dans le paysage cinématographique. Un concentré d'intelligences qui relève le défi du passage à l'écran, et dont le casting ravit les aficionados des débats, ceux que ne terrorisent pas la « prise de tête », ceux pour qui nulle action ne saurait exister sans pensée. Un défi à ce que Peter Watkins appelle « la monoforme », et qui voudrait que notre capacité de concentration face à l'écran ne survive pas à une séquence sans mouvements frénétiques et chevauchées fantastiques. Bref, à ceux pour qui le cinéma se résume au mot « Action ! ».
Là, le lecteur panique... Quoi, on  va nous vanter un obscur film ouzbèque (pardon pour les Ouzbèques) où on peut sortir fumer et revenir dans la salle sans que le plan n'ait bougé ?
Rassurez-vous : ce qu'on hésite à appeler ici documentaire, et que l'on souhaiterait classer dans le genre « anticipation » est tout simplement captivant. Même les vétérans de l'altermondialisme, même les pros du  militantisme le plus prospectif ne peuvent que rester pendus aux paroles de Étienne Balibar, Susan George, Eric Fassin, Sophie Wahnich, Françoise Héritier, Pap Ndiaye, Michel Butel, Bertrand Ogilvie, Jean-Luc Nancy pour ne citer qu'une dizaine des quelques trente cinq philosophes, sociologues, magistrats, médecins, qui tour à tour exposent constats et solutions. Peut-être parce qu'en deux heures, l'essentiel d'une crise de civilisation est diagnostiqué... et les horizons de sortie esquissés, dans une démarche qui n'est pas sans rappeler celle de l'Appel des Appels. Jean-Luc Nancy le rappelle : c'est à la construction d'une pensée commune que nous sommes conviés.
Cela pourrait ressembler à un cours magistral. C'est au contraire une invitation que nous lancent ces visages systématiquement filmés en gros plan. Invitation à regarder, analyser, penser le monde et surtout le transformer. Sans excès de pédagogie ni de didactisme. On nous parle en égal, on nous invite à être coauteur de « l'après de ce film » (littéralement, d'ailleurs, car le site invite à contributions et prolongations).
Et parce que le reste est littérature (mais quel reste!) c'est par le récit magnifique de Marie N'Diaye, Trois femmes puissantes, lu par la trop rare Marianne Denicourt, que Thomas Lacoste ponctue son film.
Courez-y. Vous ne regretterez pas deux heures d'antispectacle dont on sort mû d'un désir profond : « faire ». Action !

Cassandre, avril 2013
Par Valérie de Saint-Do

Notre Monde, un film de Thomas Lacoste
http://www.notremonde-lefilm.com

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