Ce que j’ai écrit ce soir de novembre 2015 est vulgaire : « Voilà, ils ont tué mes amis les plus chers et tout au fond de moi je n'éprouve ni haine ni désir de vengeance ».
Vulgaire, car je savais que je franchissais la ligne rouge de ma pudeur, que j’attirais la compassion et l’attention sur ma personne. Que mon message apparaîtrait dans le design édulcoré d’un réseau social dédié au plaisir. Comble de la vulgarité, il serait gratifié d’émoticônes « triste ».
Vulgaire, comme une prise d’otage émotionnelle. Lisez le début, « ils ont tué mes amis les plus chers » ? Vous lirez la suite : « ni haine ni désir de vengeance ». Mais égoïstement, cette suite était mon urgence. Appelons ça des « valeurs ». J’ai été éduqué comme ça.
« Ni haine ni désir de vengeance », comme condition nécessaire à la justice et ce qu’elle implique d’efforts et de raisonnements dépassionnés.
J’ai très naïvement cru que le statut de ce qu’il est convenu d’appeler « proche des victimes » conférait une légitimité à l’expression de mes valeurs. À dire qu’une société où l’on se retrouve à aller reconnaître le cadavre d’un copain à la morgue, assassiné par balles par des semblables – oui, des semblables - dans une tuerie de masse, a un sérieux problème. Et qu’il pouvait y avoir quelques questions collectives à se poser : comment en est-on arrivés là ? Qu’après l’émotion, la tristesse et la compassion, viendrait la réflexion.
Mais ça n’est pas du tout ce qu’il s’est passé. On dit que le Président Hollande a alors décidé de montrer sa capacité à mettre le pays en sécurité. Surtout, le Premier Ministre Valls a immédiatement refermé le couvercle de la réflexion : « expliquer, c’est déjà vouloir un peu excuser » a-t-il dit.
Ainsi, pour un Edouard Louis appelant à s’attaquer à « l’origine de la violence », pour un David Thomson et « Les revenants », 100 reportages sur « la vie après », sur celles et ceux qui s’en sont sortis, leurs blessures, qui sont retournés au Bataclan, qui ont été pris en otage, qui ont pardonné, leurs familles, les forces de l’ordre. Des larmes et des héros. La résilience. Des bougies sur les fenêtres et des « tous en terrasse », plaisir, encore. Des chansons et des téléfilms. Et aujourd’hui un Valls qui nous raconte « son 13.11 ». Emotions sur émotions. Pour 100 émoticônes, une phrase complète : le règne de la vulgarité.
Et en même temps, « l’autorité » et la « sécurité » faisaient leur chemin. Simple et décomplexé. Vouloir « expliquer » devenait synonyme de « bien-pensance ». Forcément « gauchiste ». Qualificatif que je prends donc pour moi. Ainsi que « Islamo-gauchiste ». Voire, de « complice du terrorisme ».
Et en ce qui concerne ma « sécurité », je craindrai bientôt moins les attentats, voire les balles perdues des dealers dans ma paisible ville de province, que de tomber face à face avec un groupe de nazillons identitaires. Surtout, je crains dorénavant moins la violence que la bêtise. Voilà le résultat.