Trois Mères Courage

« Lorsqu'un homme assiste sans broncher à une injustice, les étoiles déraillent » et les mères courage se lèvent pour défendre leurs enfants. A Villejean, quartier prioritaire de Rennes, la décision de fermeture, d'un des sites du collège, sans concertation avec les familles ni les personnels concernés a été vécue comme un déni de démocratie et les habitants demandent un moratoire.

D'un côté de la table, dos au mur, trois mères, deux noires et une blanche. Elles sont à l'image de la population du collège Rosa Parks, collège classé REP où vont leurs enfants à Villejean, un quartier périphérique de Rennes estampillé quartier prioritaire politique de la ville.

Elles ont le regard tendu et inquiet en exposant , avec une dignité grave, aux deux hommes en face d'elles, l'inspecteur d'académie M. Willhelm et l'élu du département chargé des questions d'éducation, M. Pichot, qu'elles pensent que la rentrée de leurs enfants en septembre 2019 ne peut se faire dans de bonnes conditions dans un seul et même établissement où, pour raisons d'économies budgétaires, on aura réuni 500 et quelques jeunes qui étaient jusque-là répartis sur deux sites distincts du quartier. Déjà, avec 300 jeunes à Malifeu et 300 à Montbarrot - noms des deux sites - l'ambiance est souvent électrique, les incivilités et insolences verbales sont monnaie courante, mettant sur les dents l'équipe d'enseignants, les deux CPE et les surveillants ainsi que les agents et le personnel de direction.

Alors, M. Pichot, M. Willhelm, qu'en sera-t-il aux récréations, au temps du midi et à la sortie des classes quand plus de 500 enfants se retrouveront sur deux cours minérales trop petites pour eux ? Comment un seul CPE, une seule équipe de surveillants (même si celle ci est un peu renforcée), une seule assistante sociale pour un effectif de près de 75% d'enfants boursiers suffiront-ils à l'encadrement de jeunes pour qui le cadre est justement problématique ? Qu'adviendra-t-il des petits, les 6ème, qui jusqu'alors étaient au moins un peu préservés de la bousculade grâce au système intelligent de répartition des classes (6ème/4ème sur un site et 5ème/3ème sur un autre) ?

Les deux hommes en face regardent les trois mères, entre deux coups d'œil furtifs à leurs smartphones. Ils affichent un air tantôt ennuyé, tantôt excédé. Ce rendez-vous obtenu de haute lutte à la suite d'actions coup de poing, ils semblent le subir avec résignation.

Ils écoutent, impassibles, les trois mères leur dire les soucis ordinaires du quotidien à Villejean : les petits à aller chercher à l'école car la traversée de la dalle Kennedy - grand espace bétonné au cœur du quartier - est trop dangereuse pour eux à certaines heures, les grands qui se mettent à devenir violents et à faire des bêtises par mimétisme avec ceux qui jouent aux caïds, les filles qui, pour se faire respecter, deviennent encore plus violentes que les gars.

Ils regardent les trois mères et attendent que les doléances s'arrêtent pour prendre la parole : Non, non, aucune inquiétude à avoir, tout se passera bien. Eux ils savent. Ils ont la conviction profonde qu'ils ont raison. D'ailleurs ils ont consulté les experts, ils ont tout bien étudié de A à Z : le désamiantage pas si urgent du bâtiment B, les effectifs prévisionnels stables sur 2014-2016 (mais justement pas 2017-2018...), les m2 moyens par élève, la suppression du parking des personnels pour y réaliser la seconde cour, la salle des profs qui attendra bien 2020 car c'est le « confort » (sic !) des élèves qui prime même si les enseignants seront 45 à s'entasser dans un réduit prévu pour 15...

Les inquiétudes des trois mères et des professeurs ? Du fantasme, de l'émotionnel pur, allons allons....

Le collège 500 ? Mais c'est la norme aujourd'hui !

La norme pour qui ? La norme pour quoi ? La norme décrétée par qui, selon quels critères ? ...

Cinq professeurs du collège témoignent à leur tour des difficultés vécues : un petit sixième tellement hors de lui qu'il a fallu le ceinturer pendant dix minutes, une collègue prise à la gorge il y a quelque temps, et par-dessus tout ça les insultes et injures qui fusent sans arrêt entre élèves, à force de devenir mode d'expression courant.

Alors oui, il y a aussi du bonheur et des réussites à Rosa Parks, des jeunes pleins de vie et d'envies, et heureusement, mais messieurs, s'il vous plaît, venez donc incognito une journée, une demi-journée, une heure seulement dans cet établissement pour voir, expérimenter véritablement ce que c'est que d'y vivre.

Un très léger voile dans le regard de l'inspecteur, une petite hésitation dans la reprise de parole de l'élu, semblent trahir quelque chose... une légère empathie ? Un doute peut-être ? Mais tellement fugitifs que rapidement la logorrhée de bois reprend son cours imperturbable.

Ah ! Que n'avons-nous à nos côtés le député François Ruffin et sa force de frappe médiatique ! Il a réussi, lui, grâce aussi, il faut le préciser, à une mobilisation exemplaire des parents, à empêcher la fermeture dans la Somme de trois collèges dont un classé REP+ à Amiens, un peu du même type que celui de Rosa Parks. Un article de Fakir raconte d'ailleurs avec humour sa blitzkrieg contre le président du conseil départemental. Nous avons pourtant, comme lui, brandi la même étude sérieuse de Cédric Afsa, sous-directeur des synthèses à la direction de la perspective et de la performance à l'éducation nationale. Selon cette étude portant sur près de 5700 collèges publics français de métropole « Pour un établissement avec des enfants issus de milieux sociaux favorisés, la question de sa taille ne se pose pas. Pour un collège dont les élèves viennent de milieux défavorisés, les petites structures sont plus performantes ».

Il faut préciser que la décision concernant les trois collèges de la Somme n'avait pas encore été votée et que le président du conseil départemental a décidé de renoncer à cette proposition face à la mobilisation. Au contraire, à Rennes, tout était déjà plié quand on a annoncé aux représentants de la FCPE 35 et des syndicats d'enseignants, venus au CDEN du mois de novembre 2017, qu'allait se mettre en place à la rentrée 2018 une nouvelle sectorisation de la carte scolaire rennaise qui prévoyait entre autres, dans le cadre des réaffectations d'élèves vers de nouveaux établissements, la suppression d'un des sites du collège Rosa Parks en 2019, avec pour prétexte officiel l'amélioration de la mixité sociale !... (Dans la Somme, mêmes arguments et mêmes méthodes : le maire de Domart-en-Ponthieu a appris la fermeture de son collège à la télévision.) Au final, après sondage effectué par l'association de quartier Si on s'alliait ?, la quasi-totalité des parents de Rosa Parks ne souhaitaient pas inscrire leur enfant ailleurs que dans leur quartier. Et pourtant à la rentrée 2019, il le faudra bien pour une bonne centaine d'entre eux, à moins de voir les effectifs du collège exploser et passer des 510 prévus à 610, capacité maximale d'accueil sur le site... MM Pichot et Willhelm jurent leurs grands dieux que ce ne sera pas le cas ; on demande à voir...

Comment vont-ils choisir parmi les familles celles qui devront, contre leur volonté, envoyer leurs enfants en centre-ville ? Comment faire comprendre à MM Pichot et Willhelm que l'inscription d'un enfant de quartier en centre-ville n'est pas forcément une « promotion », un saint Graal à obtenir ? Ni d'ailleurs une meilleure chance de réussite si les raisons sociales de ses difficultés ne sont pas prises en compte.

Oui, mais voyez-vous, tout est déjà engagé, prévu, bien ficelé, mis en place à toute vitesse pour que malgré les résistances réitérées des parents et des personnels, les simples « usagers » non-experts de ces choses-là soient mis devant le fait accompli, sans concertation. Ici point de démocratie participative : trop de danger que « l'expertise de terrain » tant vantée par le langage officiel de la politique de la ville et venant de ces fameux « usagers » ne serve pas leur jeu de dupes.

Faisons un rêve : et si on gardait les deux sites, et si, et si, comme du temps de Rosa Parks et de Martin Luther King, on imaginait un monde meilleur avec un collège où, profitant de la construction inespérée de nouvelles salles et de nouveaux espaces, on créait de nouveaux usages pour ces lieux ? Des partenariats avec des associations du quartier permettraient d' y animer des clubs sportifs et culturels gratuits pour tous : clubs d'échecs, de boxe, de sophrologie, de street art, de BD, d'arabe, de code informatique, de découverte du monde... Et si, et si dans une de ces salles on faisait se réunir un orchestre d'élèves et d'étudiants en musicologie de la fac tout près, peut-être sous l'égide du conservatoire de région, et si et si on proposait aux jeunes autre chose qu'une vision comptable mesquine, étriquée des politiques publiques, une vision enfin généreuse de la république française ! Enfin, enfin et si le « pognon de dingue » distribué avec largesse aux plus riches ruisselait, telle la pluie d'or mythique de Jupiter sur Danae, sur ceux qui en ont le plus besoin ?

Le combat des Villejeannais pour leur collège n'est hélas pas un combat isolé. Partout en France, au nom de la règle d'or des 3%, on rogne les services publics : un millier de professeurs par-ci, un millier d'infirmiers par-là ; on ferme des maternités et des tribunaux de proximité jugés trop coûteux, peu rentables. Avec un zèle de premiers de la classe, les élus, y compris les élus socialistes, votent sans barguigner, « en leur âme et conscience » (dixit le président de conseil départemental d'Ille-et-Vilaine M. Chenut répondant à nos remises en cause) pour des politiques visant non le bien public ou la réparation des inégalités et injustices sociales orchestrées par des politiques libérales mais la conformité aux économies budgétaires imposées par l'État jacobin. Ont-ils oublié, nos élus socialistes bretons la révolte bretonne du papier timbré des parlementaires bretons ? Une décision peut et doit être contestée et révisée si elle est inique. Le mandat d'élu ne constitue pas un blanc seing. Les élus ont des comptes à nous rendre.

En attendant, les deux hommes de pouvoir réitèrent avec froideur leur mantra : la décision a été votée. On ne reviendra pas sur un vote (arraché quand même à 28 contre 26...) émanant d'une institution élue démocratiquement.

Face à eux, trois mères courage qui ne se résignent pas.

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