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Billet de blog 19 oct. 2015

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€uro ou Δrachmée ? Le dilemme du gouvernement Tsipras

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Monnaie européenne ou nationale ? Souveraineté ou dépendance vis-à-vis des partenaires européens ? Telle est la question que se pose depuis 9 longs mois l’équipe gouvernementale d’Alexis Tsipras. Elu en janvier pour remédier aux politiques d’austérité qui tuent à petit feu la nation hellénique, il risque bien de faire face à l’enjeu suivant : de quelle côté de la falaise va-t-elle s’écrouler l’économie nationale ?

13 juillet : lundi économique noir disent les uns, fin du naufrage bancaire disent les autres. La réalité est bien là : le premier ministre Alexis Tsipras vient de signer les accords de l’Union Européenne instaurant un 3ème mémorandum pour le pays et par conséquent de nouvelles mesures d’austérité. Réaction de l’intéressé : « J’assume la responsabilité d’un texte auquel je ne crois pas ». Comprendre : je souhaite éviter le chaos d’une sortie de la zone euro, même si la méthode ne convient pas à mes ambitions politiques, et surtout pas au peuple qui a voté « non » au référendum 8 jours avant. Un grand « OXI » qui a le mérite de ne pas être entendu par les dirigeants économiques européens (Banque Centrale Européenne, Commission Européenne et Fond Monétaire International) et qui ne peut donc être suivi d’effet par le gouvernement grec. Pourquoi refuser d’en finir une fois pour toutes avec l’euro ? Qu’est-ce qui empêche concrètement une nation qui a exprimé son refus des politiques néolibérales de disposer librement de son avenir ?

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Alexis Tsipras, premier ministre grec © 

Des difficultés pour abandonner la monnaie unique européenne

Premier élément de réponse : la Drachmée. Variable inconnue de l’équation Tsiprasienne, elle n’en n’est pas moins un point déterminant pour se représenter le futur du pays. Le retour vers celle-ci est notamment prôné par l’aile gauche de SYRIZA (désormais sous le nom d’un nouveau parti « Unité Populaire », « Laiki Enotita » en version originale) et par les communistes du KKE. A en croire son nouveau leader et ex-ministre du redressement productif et de l’énergie, Panayotis Lafazanis, l’Unité Populaire est contre le maintien du pays en zone « Junker-Merkel ». « Cela n’est pas un désastre si nous en sortons » affirme le nouveau numéro 1 du parti de la dissidence de gauche à Alexis Tsipras.
De même, l’Europe dominée par l’Allemagne est elle fustigée par un grand nombre d’opposants à la politique gouvernementale, comme sur le site Iskra, plate-forme de gauche populaire animée par Lafazanis. « Une situation d’asservissement total et une humiliation » pouvait-on y lire après la signature de l’accord.

Illustration 2
© 

Pour autant, une sortie de la zone euro est-elle une solution viable ? « Ne pas diaboliser cette option » disait l’ancien ministre lors de la création de sa nouvelle formation. En chiffre, 1 euro vaut 340 drachmées. Une monnaie très faible pour un pays comme la Grèce qui exporte très peu (la balance du commerce extérieur accuse un déficit supérieur à 25 milliards d’euros) et qui de plus vit essentiellement du tourisme. Explications : une devise aussi faible convient parfaitement à des pays comme les producteurs de pétrole. L’Algérie, fournisseur de première catégorie aux Etats-Unis, à la Chine et à l’Union Européenne vit quasi-uniquement de cette ressource. La récente chute du cours du baril a provoqué une panique de l’économie algérienne qui fait craindre une imminente crise économique. Le Dinar Algérien vaut approximativement 120 fois plus que l’euro et 100 fois plus que le dollar. On parle ici d’une nation pour laquelle la vente du pétrole à l’étranger représente 98% de ses exportations et 30% du Produit Intérieur Brut.  L’Algérie et sa balance commerciale positive de 15 milliards de dollars s’apprête à connaître un cycle difficile avec une monnaie « seulement » 120 fois supérieur à l’euro.De même, l’économie iranienne dépendante du pétrole à hauteur d’un quart du PIB a une monnaie 32.000 fois supérieure à l’euro.
Pour l’Iran, juguler l’inflation est d’autant plus facile que des secteurs comme l’agriculture et l’industrie lourde sont, contrairement à l’Algérie, très prospères et permettront à l’Iran de redevenir compétitifs après l’arrêt des sanctions internationales. La Grèce a elle une économie fondée essentiellement sur un secteur : celui du tourisme. 20% du Produit Intérieur Brut grec y est directement extrait. Conséquence: la nation hellénique importe la plupart de ses produits industriels, alimentaires et énergétiques. Elle est également la 4ème importatrice d’armes au Monde pour sécuriser la frontière avec la Turquie, point de passage vers l’Union Européenne. L’équation est donc simple : si la Grèce est extrêmement dépendante du tourisme, elle est également pieds et poings liés aux produits que lui vendent les autres pays (notamment ceux de l’UE ainsi que la Russie).

Comment mettre en œuvre un retour à la monnaie nationale (Drachmée) ?

Si un retour vers la drachmée est opéré, la Grèce devra s’adapter à une dévaluation de sa monnaie. Il deviendra alors beaucoup plus difficile d’importer via l’UE les biens qu’elle achète habituellement sans risquer de dépenser des sommes colossales. Il en va de même pour l’inflation qui pourrait toucher l’économie hellène une fois l’euro abandonné : le pays devra alors la juguler en structurant son économie de manière à avoir plusieurs points forts. Si ce n’est pas le cas, une monnaie si faible sera inappropriée aux besoins du pays et l’adopter serait un suicide ! La Tunisie dont le PIB dépend à presque 10% du tourisme a une monnaie dont le taux de change est d’1€ pour 2 dinars ! Si la Grèce veut faire de même, il lui faudra très rapidement bâtir une économie, ce qu’elle n’a jamais réussi à faire du temps où elle ne subissait pas les politiques d’austérité !

Même avant l’euro la Grèce était un pays essentiellement agricole, peu développé et donc peu compétitif sur le marché international. Comme pour l’Algérie, le fait de concentrer son activité sur un seul secteur crée du danger. La Grèce peut prospérer sous la drachmée, car elle pourra agir librement sans la pression de créanciers avides d’appliquer l’austérité sur des populations économiquement fragiles. Pour cela, une condition : être aussi compétitif que la Tunisie en matière de tourisme, et construire un volant d’entrainement pour la création de savoir-faire nouveaux. Une fois que tout cela sera fait, elle pourra espérer obtenir des résultats à condition que l’inflation générée par le retour à la drachmée soit contenue. Pour un pays meurtri par les politiques néo-libérales, cela peut demander un temps immensément long. Le seul espoir pour la Grèce serait de développer de nouveaux secteurs jusqu’ici laissés à l’abandon par les pays de l’UE.
Impossible de faire fonctionner une économie uniquement basée sur un secteur avec une monnaie aussi faible par rapport aux pays de la zone euro et un système de prélèvement de l’impôt aussi catastrophique que celui de la Grèce. A moins de gros efforts de productivité de la part de sa population, le pays doit passer par les cures d’austérité imposée par la zone euro. Elles ne lui seront jamais bénéfiques, mais accéder à l’euro est à ce prix. Les institutions qui la gèrent misent sur les marchés financiers pour générer leur profit, ce qui nécessite des états-providences faibles et un secteur public peu influent. L’euro est une monnaie plus adaptée à la manière dont l’économie grecque est construite. Cotée entre 1.1 et 1.4$, elle permet des importations peu chères pour les achats d’armes, de produits alimentaires et de biens énergétiques avec l’UE. Selon des statistiques de la Banque Mondiale, les importations grecques ont connu un bond en 2002, juste au moment du passage à la monnaie unique. Elles sont passées de 50 milliards de dollars à presque 130 en 2008, avant de chuter à l’approche de la crise économique.

Illustration 3
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L’euro, bien qu’avantageux pour le pays, n’en n’est pas moins source d’angoisse. Obligation de supporter des politiques néo-libérales d’austérité destructrices, imposées par une Europe qui vit de la dette.
Selon l’eurodéputé Jean-Luc Mélenchon la Banque Centrale Européenne touche des intérêts sur la dette grecque en rachetant leur titre aux banques du pays et en spéculant dessus. Selon lui l’institution dirigée par Mario Draghi possède 1,9 milliards d’euros d’argent grec, soit 400 millions de plus que ce qui était réclamé à la Grèce fin juin dernier. De plus la monnaie unique européenne, c’est la concurrence libre et non faussée, le capitalisme roi et surtout la dette écologique. Les pays les plus endettés comme la France, l’Espagne, le Portugal ou la Grèce se voient obligés d’emprunter les ressources épuisées durant l’année sur leur territoire. L’avantage de l’euro, comparé à des monnaies dont les taux de change sont plus volatiles est de garantir une stabilité et une inflation peu élevée. Sa valeur est définie en fonction de la quantité de devises qu’injecte la Banque Centrale Européenne qui a récemment distribué près de 1.000 milliards d’euros aux établissements bancaires pour limiter les risques de déflation. Pour les grecs le calcul est clair : l’inflation maitrisée n’est aucunement avantageux comparée à la crise humanitaire, économique, sociale et sanitaire qui s’abat sur le pays. Un peu d’augmentation des prix pour faire revivre l’économie, alléger les titres de dettes et relancer l’activité serait profitable si l’on en croit un rapport du FMI.

L’emprunt aux marchés financiers, seule solution pour l’économie grecque ?

La confiscation des leviers économiques grecs, issue du dernier accord signé par le gouvernement SYRIZA ne saurait se justifier pour bon nombres de citoyens par l’intérêt de posséder une monnaie stable. Le déficit commercial (26 milliards d’euros), grosse faiblesse du pays est pour le coup une impasse à tout abandon de l’euro et retour à la Drachmée. Un pays importateur qui baisse sa monnaie par un coefficient de 340 est sûr de ruiner ses banques et ses parts de marché à l’échelle internationale. Même l’ex-ministre des finances Yanis Varoufakis, devenu icône d’une gauche grecque résistante à l’austérité, a admis en juin qu’une sortie de l’euro était à l’heure actuelle impossible.

Il a d’ailleurs révélé dernièrement avoir tenté la mise en place d’un système parallèle pour échapper au joug de l’eurogroupe sans que celui-ci ne soit au courant. En attendant la situation semble limpide : même si Alexis Tsipras et son gouvernement avaient les moyens de dire « non » à l’accord du 13 juillet, car il n’existe aucun moyen légal d’expulser un pays de la zone euro, la solution alternative du retour à une monnaie nationale serait dévastatrice, inconsidérée et inenvisageable vu l’état actuel de la Grèce.

Illustration 4
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Le pays devrait en plus être en mesure de former une administration ultrasolide pour récolter l’impôt sur le revenu, les taxes immobilières etc.Il n’existe en effet toujours pas de cadastre et 28 milliards d’euros échapperaient au trésor public grec chaque année, soit un peu plus de 10% de son PIB annuel. Sans amélioration de ce système, le pays ne pourra pas faire face à une hyperinflation générée par l’adoption d’une monnaie faible.Enfin, dernier défi et non des moindres, la crise des migrants qui perturbent déjà plusieurs pays européens. Avec l’Italie, la Grèce est le territoire le plus touché par cet afflux, avec plus de 230.000 réfugiés depuis le début de l’année. Le premier ministre Alexis Tsipras a promis un accueil des plus dignes possibles aux migrants pour les enregistrer et les envoyer sur le continent en demandant la participation de l’Union Européenne. Cette dernière lui a octroyé 30 millions d’euros pour régler cette problématique, ce qui paraît très insuffisant quand les Nations Unies nous apprennent que seules 1.100 places d’hébergement sont disponibles dans tout le pays. Comprendre la crise grecque nécessite d’abord de comprendre la structure de son économie. L’absence de l’Etat pour faire circuler l’argent a amené une situation de faiblesse, obligeant les gouvernements précédents à emprunter aux marchés financiers pour éviter de sombrer. Aujourd’hui, il est demandé aux dirigeants de SYRIZA de trouver la richesse que l’Union Européenne ne voulait pas octroyer à ceux du PASOK et de la Nouvelle Démocratie. Avec le mémorandum signé le 13 juillet dernier, Alexis Tsipras a obtenu de ses créanciers, dans un contexte d’asphyxie bancaire, un prêt de 86 milliards d’euros avec un rééchelonnement de la dette sur 3 ans. Sous la pression de la Banque Centrale Européenne, les banques grecques avaient un besoin impérieux de cet argent en provenance de l’Union Européenne pour survivre. Seuls 300 euros par semaine pouvaient être retirés par les citoyens avec impossibilité pour l’Etat d’assurer ses dépenses courantes. Céder au chantage des créanciers avait tout de même un but : rétablir la circulation de l’argent dans le pays et donner la possibilité aux gens de consommer au moins pour les biens de première nécessité.
La Grèce, équivalent en nombre d’habitants à la région Ile-de-France et en PIB à celui de l’Essonne (254 milliards d’euros, 2% de la richesse de l’UE) n’était pas en position de refuser. Le premier ministre grec a été élu pour que la Grèce reste dans la zone euro et n’a pas de mandat pour en sortir. Il avait pour mission de négocier des politiques de relance économique, opposées au néo-libéralisme et à l’austérité, ce qu’il a fait jusqu’à asphyxie des banques et des ménages de son pays. Selon des sondages, 85% des grecs souhaitent rester dans la zone euro, conformément au vote de janvier dernier et au référendum du 5 juillet. Pour les élections anticipées de septembre, SYRIZA a été crédité de 35% des voix devant Nouvelle Démocratie et Aube Dorée, To Potami, le PASOK, Unité Populaire et le Parti Communiste. Pour la première fois depuis janvier, Tsipras serait en position de faiblesse non pas face à sa gauche mais bien envers les conservateurs favorables aux mémorandums. Comme dans toute l’Europe, l’union de la gauche anti-austérité sera indispensable pour voir SYRIZA l’emporter. Ses leaders gouvernementaux devront eux être prêts à discuter avec leur aile gauche et à arrêter totalement les politiques d’austérité imposées par l’Union Européenne.

Photos : 20 Minutes, neokosmos.com

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