A l’approche des élections européennes, la question pourrait être posée autrement : peut-on faire autre chose que de se lamenter ?
Il faut d’abord de se demander ce qui se cache derrière ce nom devenu générique : l’austérité. Ce qui revient à faire un diagnostic du problème auquel nous devons faire face.
Ensuite , il est nécessaire de se poser quelques questions sur le bilan des mouvements sociaux d’ampleur qui ont eu lieu en Europe du Sud (il y a eu de grands mouvements également en Europe centrale ou dans les Balkans, mais qui exigent une analyse spécifique).
Enfin, il faut s’interroger sur la construction de mobilisations européennes s’appuyant sur les luttes locales et nationales.
Tout ce qui précède explique l’existence de débats au sein du mouvement progressiste sur la stratégie à suivre.
L’austérité : une erreur ou un projet ?
L’austérité dont il est question depuis 2010 n’a plus rien à voir avec un programme économique classique d’équilibre des comptes publics (si c’était le cas, ils s’y prendraient autrement). C’est essentiellement un programme politique doublé d’un discours pervers.
En effet, l’austérité sécrète son proche échec (elle accroît les déficits publics qu’elle est censée combler et le chômage qu’elle prétend réduire). Elle secrète aussi sa propre radicalité : l’échec étant attribué à des politiques qui « ne vont pas assez loin », il faut en remettre une couche et ainsi de suite : les plans d’austérité se succèdent et progressivement se dispersent en mesures dont l’annonce devient quasi-quotidienne. Cette austérité glisse progressivement dans une brutalité inouïe comme le montre l’expérience du Sud de l’Europe.
Les « réformes structurelles », qui rappelons le consistent à démanteler la protection sociale et le droit du travail, à privatiser le services publics, apparaissent pour les néo-libéraux comme une sorte de Graal : la quête de cet objectif mythique exige d’aller toujours plus loin car le rêve fantasmé de la société néo-libérale (tout ce qui est profitable doit avoir lieu) se heurte à l’obstacle du réel qui résiste.
Ce qui est remarquable, ce n’est pas tant l’injonction à « aller plus loin », mais le fait que tout le monde sait qu’en allant plus loin on va dans le mur. Malgré les avertissements y compris ceux donnés par des institutions « amies » (le FMI, l’OCDE), les austéritaires poursuivent implacablement leur programme de folie (revenir au capitalisme du 19e siècle peut être qualifié ainsi) en prenant des risques qui confinent à la tentation suicidaire. D’ailleurs il n’est plus rare de voir des politiciens ne plus avoir peur de perdre des élections.
Comment interpréter une situation aussi paradoxale ?
Deux thèses s’affrontent, mais peuvent aussi se compléter.
Il y a la thèse des « erreurs ». La politique adaptée est alors de dénoncer les « erreurs » par une analyse rationnelle et de multiplier les appels à la raison. Ces « erreurs » seraient le produit d’un aveuglement (provoqué par la puissance des intérêts) et d’un enfermement mental de leurs auteurs dans leur propre idéologie, au point de ne plus pouvoir imaginer autre chose. Il faut reconnaître qu’après 30 ans de matraquage néo-libéral et de consolidation de positions acquises, cette hypothèse n’est pas entièrement farfelue.
L’autre thèse consiste plutôt à dire, pour reprendre un bon mot de Frédéric Lordon, qu’à force d’accumuler les « erreurs », « ils » finissent par atteindre le cœur de « leur » cible. C’est la thèse de la stratégie du choc, chère à Naomi Klein. La crise est utilisée comme un levier pour faire passer en force un programme de société néo-libérale qu’il serait difficile à faire accepter dans des temps plus ordinaires. Et comme la crise économique, la crise politique devient aussi un levier, car agiter la peur du chaos ou de la montée des forces de droite extrême ou d’extrême droite, peut faire accepter des choses qui seraient inacceptables dans une période moins angoissante.
C’est en ce sens que certains gouvernements n’ont plus peur de perdre les élections, car en se déchargeant de cette peur sur leurs électeurs, ils croient sauver leurs sièges.
Quelques expériences en Europe du Sud montrent pourtant que cette croyance est aventureuse.
Si on retient cette thèse de la "stratégie du choc",on est confronté à un problème stratégique d’une toute autre ampleur qu’avec la thèse des "erreurs".
Quoi qu’il en soit, ce discours sur l’austérité a de puissants effets sur les représentations sociales.
Le premier effet est d’encourager un processus de dépolitisation de la société. En assénant avec l’artillerie lourde d’une propagande sans complexe le fameux TINA cher à Margaret Thatcher (There is no alternative traduit par "on ne peut pas faire autrement"), nos élites font croire en un ordre économique naturel supérieur au débat politique : la démocratie est vidée de son sens. Et on s’étonne ensuite des comportements de retrait comme ne plus aller voter ou se désintéresser de la scène politique.
En second lieu, il y a l’effet de sidération. En effet, il s’agit rien moins que de détruire les fondements du progrès social de l’après guerre (ou de l’après dictature en Europe du Sud). Pour des peuples habitués à une longue période de progrès social, cet avenir est impensable. Mais ils ont bien compris qu’il y avait un grand danger devant eux. Ceux d’Europe du Sud parce qu’il leur est déjà tombé dessus, les autres parce que la menace plane.
Dans ce contexte beaucoup de gens cherchent des protections : dans le déni (l’impensable devient l’impensé) ou plus souvent en acceptant le moins pire pour se protéger du pire. C’est devenu l’argument de base utilisé par de nombreux gouvernements pour faire accepter l’inacceptable. Mais l’expérience montre qu’en général c’est la meilleure façon pour que le pire advienne.
Beaucoup de désarroi et un fort sentiment d’impuissance. La crise n’annonce pas de bouleversements positifs, elle n’annonce qu’elle même. Il y a le sentiment qu’elle est là pour longtemps, sans commencement ni fin. Aujourd’hui, les oracles annoncent la sortie de la crise notamment pour les pays les plus touchés en Europe du Sud. Mais on ne "sort pas de la crise" comme on y est entré, comme le montre Manuela dans l’entretien. En fait, on ne peut pas sortir de la crise au sens où le système vers lequel on va c’est une crise pour le peuple, c’est dire une société inégalitaire, une société des "réformes structurelles", une société sans futur, sans démocratie, une société sans promesses.
En même temps, il y a de la colère sourde, de la révolte, des luttes. C’est maintenant de ce côté qu’il faut regarder.
Au Sud, des sociétés mobilisées
Depuis 2010, de puissants mouvements sociaux se sont développés contre les politiques d’austérité. Après quelques flottements, le mouvement syndical s’est engagé dans des actions de grande ampleur. Des grèves générales, parfois répétitives comme en Grèce, et surtout des luttes sectorielles très dynamiques quand un secteur comme la santé ou l’éducation est violemment attaqué, quand un service public est privatisé, quand une entreprise ferme ou licencie....
De nouveaux mouvements avec de nouveaux modes d’action ont émergé, mobilisant notamment la jeunesse, comme le mouvements des Indignés en Espagne, le mouvement des places en Grèce, le mouvement des précaires au Portugal.
Ces mouvements ont dénoncé la corruption et ont souligné la crise de la démocratie représentative : "Vous ne nous représentez pas !".
Ils se sont engagés dans les combats sociaux comme avec la plate-forme des hypothéques (PAH) en Espagne parvenue à stopper un millier d’expulsions locatives ou dans des mouvements d’auto-organisation comme en Grèce (dispensaires de santé, épiceries sociales,...) permettant de suppléer la défaillance de l’Etat et de reconstruire le lien social.
L’idée fondamentale est exprimé par le slogan de la PAH en Espagne : "Si, se puede" (oui, on peut !)
Ces peuples sont confrontés à des problèmes difficiles. D’unité par exemple du fait de cultures différentes entre le mouvement syndical et les nouveaux mouvements, de mobilisations sectorielles et partielles dynamiques mais peinant à construire un mouvement d’ensemble. Cependant on voit qu’avec le processus des "marées" en Espagne (lire Sonsoles dans l’entretien) des mobilisations citoyennes peuvent se construire
Enfin il y a la question du politique puisqu’à l’exception de la Grèce, la crise ne semble pas pour le moment faire monter des alternatives à gauche.
Le bilan de ces luttes est positif, elles constituent un puissant levier de repolitisation des sociétés et ont montré leurs capacité à remporter des victoires partielles : report de mesures d’austérité, stopper des expulsions, renoncement à des projets coûteux et inutiles comme à Burgos,....
Mais elles n’ont pas réussi à inverser le cours des politiques. Ce constat montre que la lutte au niveau local et national est centrale mais aussi que pour le moment elle n’a pas été décisive.
Le rapport entre ces luttes et l’absence de perspective européenne doit être interrogé.
Comment articuler mobilisations nationales et convergences européennes ?
Il faut construire des mobilisations européennes visant à changer le rapport de forces au niveau européen, mais cela n’a de sens que si ces mobilisations s’appuient sur les luttes existantes au niveau local et national. Il y a un consensus sur ce point
La difficulté est dans l’articulation entre ces niveaux de lutte.
Il y a beaucoup d’appels lancés en Europe qui partant d’une analyse assez convergente de la crise proposent des initiatives en ordre dispersé. Contrairement à une idée reçue, il y a bien un espace public européen en construction.
Il y a des réseaux thématiques centrés sur un sujet (eau, santé, éducation, logement,...) , des réseaux d’intellectuels, des organisations comme la CES, mais peu d’organisations concrètes de batailles concrètes visant à mobiliser l’ensemble des citoyens pour peser sur les orientations européennes.
Depuis quelques mois, des initiatives comme l’Altersommet ou celle de Blockcupy Francfort visent à essayer de combler cette lacune
De ces premières expériences on peut souligner quelques problèmes/obstacles à la construction de mobilisation européennes :
1) Le principal souci des forces sociales dans chaque pays est d’abord de faire face aux attaques qu’elles subissent. Cette lutte défensive est indispensable, mais épuise les énergies, et les mouvements qui ont déjà du mal à affronter leurs propres gouvernements ont bien conscience de l’importance stratégique d’un combat au niveau européen, mais peinent à y investir des forces et de l’énergie tant le pouvoir européen apparaît encore plus lointain.
2) Les mouvements nationaux sont en partie désynchronisés car les agendas nationaux ont leurs propres rythmes et leurs propres préoccupations. Les attaques ne se produisent pas au même moment et les priorités peuvent différer d’un pays à l’autre en raison des spécificités de chaque pays. Il est difficile d’organiser une action commune le même jour et visant une cible commune. Même sur des objectifs qui apparaissent d’emblée comme communs (Banque Centrale européenne, taxation des transactions financières, paradis fiscaux, traité transatlantique UE-Etats-Unis..), il faut construire patiemment le "commun européen".
3) Les situations deviennent de plus en plus divergentes notamment entre le Nord et le Sud de l’Europe. Le discours sur la compétitivité revient à organiser une sorte de guerre civile entre les peuples, faisant de la concurrence de tous contre tous la loi suprême. On ne peut s’en sortir qu’aux dépens de ses voisins : cette orientation ne peut conduire qu’à accentuer les rivalités entre les pays, et favorisent la montée des xénophobies. Nos collègues du Sud considèrent même que des relations de domination de type Nord/Sud ou néo-coloniales s’installent en Europe, avec un hiérarchie en faveur des créanciers. Cette situation désigne à la fois un enjeu (faire valoir la solidarité entre les peuples) et une difficulté (dépasser l’enfermement dans les logiques mortifères de concurrence). Un accent mis unilatéralement sur les "sorties nationales" de la crise, sur "on va d’abord se débrouiller entre nous" fait courir un risque majeur à un moment où la solidarité concrète entre les peuples est d’un niveau particulièrement faible. Quid de l’internationalisme ?
Pour conclure, on mettra l’accent sur un débat qui aujourd’hui agite le monde progressiste, entre ceux qui estiment qu’il faut d’abord s’investir dans une stratégie nationale misant sur un changement politique dans un pays avec ensuite des effets d’entraînement dans d’autres pays, et ceux qui considèrent que la "stratégie nationale" ne peut être séparée d’une perspective européenne (internationaliste), vu ce que sont devenus les États nationaux à la solde d’oligarchies et vu l’internationalisation du capital. Surtout construire les solidarités en Europe pour éviter le pire, un siècle après 1914.