17 novembre 2018: élan historique ou sursaut éphémère ?

Le rassemblement citoyen est imminent. Mis à part si vous vivez dans une dimension extra-temporelle, vous n'avez pas pu passer à côté des multiples appels à la mobilisation prévue en France, lors de ce samedi automnal. Constat d'une société en surchauffe qui a en main l'écriture de deux scénarios possibles...

Lorsque le gouvernement ne met plus de gants...

Les organisateurs de cet événement restant anonymes, l'on peut ainsi dire que celui-ci est revendiqué par tout le monde et personne à la fois. L'occasion rêvée pour toute organisation et tout citoyen, dont les convictions vont à l'encontre du gouvernement " Macronal " , de marquer cette date dans leur planning.

A l'origine décidé par les automobilistes peinant à assurer leur nouveau budget de carburant, l'événement dont on parle tant dans les médias et devant les machines à café semble avoir été repris par tout individu français réfractaire à la politique actuelle.
Demandeurs d'emploi, défenseurs de l'environnement, anti-libéraux, identitaires font entendre leurs voix depuis quelques semaines et affirment rejoindre le rassemblement afin de témoigner de leur mécontentement.
Des paroles aux actes, il y a un fossé et l'avenir proche nous dira si cette agitation commune était bien à prendre au sérieux.

A une ère où le conditionnement des masses n'a plus rien de subtil mais se veut direct et sans concession, continuer à se soumettre aux règles d'une politique monnayée et corruptible(1) ne paraît plus ni justifiable ni excusable.
Et ceci, au grand dam de ces maîtres aux fausses allures démocrates, bien à l'abri sur leur siège (à priori) non éjectable.
Car l'on est tous potentiellement remplacés, renvoyés, déchus de la place que nous occupons. Eux sembleraient exempts de cette formalité et savourent quotidiennement le privilège de cette immunité acquise.

Quand bien même cela serait mérité, soit ! Cependant, le temps de la vertu est révolue dans la sphère étroite de l'Etat. La tendance est, plus que jamais, au profit assumé et conceptualisé comme un mode de vie idéale ainsi qu'aux inégalités sociales effarantes pour un pays aussi moderne que la France. A croire que Développement économique ne rime par toujours avec Evolution lorsque les richesses engendrées sont outrageusement mal réparties... hélas.

Et c'est là que se situe le cœur du problème.
Autrefois, il y avait encore des hommes de conviction qui agissaient indépendamment de l'économie de marché.
Aujourd'hui, il y a essentiellement des hommes de pouvoir qui ont pour seul Dieu un dominateur virtuel que l'on nomme Argent. Et comment peut-on donner un sens à ce qui n'existe pas ? En ce sens où plus de 90% de la masse monétaire mondiale réside à travers des écritures informatiques créées par les banques commerciales.

Il n'y a qu'à voir l'énergie déployée par les citoyens contre les tarifs jugés élevés du gazole et de l'essence qui est concrètement significative de l'emprise de l'argent dans la vie d'un individu. L'Homme se sentirait directement concerné par les décisions politiques uniquement lorsqu'elles touchent à son quotidien, et non pas de manière globale. Cette forme d'individualisme propre au 20ème siècle et à l'essor de l'ultra-capitalisme participe ainsi à la classification des causes à défendre selon ses intérêts personnels et donc, à la division des Hommes dans la société.

Que ce soit concernant le pourcentage croissant de Français vivant en dessous du seuil de pauvreté(2), les structures médicales se substituant à un chiffre d'affaires, ou encore, la place souveraine des laboratoires pharmaceutiques, toutes les orientations politiques sont régies par cette drogue qui tient littéralement nos vies. A cet outil d'échange perverti et hissé au rang de gouverneur absolu, se calque une vision exclusivement consumériste ayant recours à une fréquence de productivité indécente, causant ainsi les plus grands désastres environnementaux(3).

Une perspective sur du long terme est évidemment bannie de cette idéologie qui veut tout et maintenant, sans se soucier de nos futures conditions de vie ni même de la viabilité de notre espèce. Toutefois, le souhait partagé par un grand nombre de personnes quant à bannir l'argent de notre existence semble des plus utopistes et pour le moins radical. Mais à défaut d'obtenir un droit de veto sur la continuité du concept mondialement répandu qu'est celui de la monnaie, il serait pragmatique et bienfaiteur pour l'humanité de redéfinir le cahier des charges de cette devise universelle et de revoir ses priorités.

 

Pourquoi le 17 novembre risque t-il un échec cuisant ?

Alors oui, nous participons tous à ce système, l'alimentons et en jouissons à hauteur de nos moyens. Et bien honnête celui qui avouerait préférer son confort plutôt que d'y renoncer. Cela est humain car au-delà de simples habitudes, la suffisance matérielle est un élément indispensable dans notre quotidien. Déjà enfants, nous voyions cela comme une récompense. Inutile de vous rappeler à quel point l'enfance est déterminante dans la construction d'un adulte, la psychologie s'en est déjà chargée.

Absolument tout ce qui tourne autour du fonctionnement actuel de notre société prendrait ses sources dans le conditionnement des individus qui s'effectue par un apprentissage de réflexes résultant d'influences externes(4).

Toutefois, l'on finirait par se rendre compte avec plus ou moins de clairvoyance que, sur la balance, les inconvénients de l'asservissement pèsent beaucoup plus lourds que les contreparties. Un Français au salaire bas ou moyen ne vit plus, il survit après avoir honorer ses taxes, payer son loyer et de quoi se sustenter. Une mince partie de ses revenus lui servant à se divertir, faute de quoi il deviendrait tout bonnement soit dépressif, soit trop lucide.
Le divertissement pallie ainsi à cette faille anticipée afin que les individus continuent à être fonctionnels en faisant guise de rouages.
Tout est pensé jusqu'au souci intéressé de remplir notre case de " cerveau humain disponible " pour que l'on ne soit pas tenté d'y inclure une once de raisonnement.

Classés au rang de serviteurs, il apparaîtrait que nous ne soyons plus les acteurs principaux de notre histoire. Et c'est ainsi que du berceau au linceul, les individus s'inscrivent, malgré eux, dans ce rapport de dépendance fabriquée telle une stratégie marketing à la solidité finement calculée.
Toute dépendance à un élément extérieur étant sensiblement péjorative et destructive, il est étrange de constater à quel point notre besoin viscéral d'argent passe pour un mode de fonctionnement tout-à-fait naturel. Comme hypnotisé, l'on en oublierait presque l'absurdité de ce processus insidieux qui mène à un état de servitude quasi instinctif.

En quel honneur accepter cette soumission semi-consentante me diriez-vous ?

Par crainte.

La peur est l'objet de prédilection utilisé par nos chefs d'Etat. Sous couvert d'autorité innée, le monde politique profiterait de son statut privilégié pour rendre illégitimes nos accès de colère, de réflexion et d'indignation.
Culpabiliser, intimider, terroriser font partie du champ lexical favori du gouvernement en terme d'incitations à l'obéissance, à la résignation ainsi qu'au détournement des problématiques réelles.
L'angoisse existentielle ressentie par des millions de personnes semble symptomatique de cet abus de pouvoir auquel le peuple s'est tristement accommodé, pensant que nul autre option possible ne soit envisageable.

Peur de se faire remercier par son employeur, peur de se retrouver à la rue, peur d'être dans le collimateur de figures haut-placées, peur d'être enfermé, peur d'être violenté... En somme, peur de payer le prix d'une certaine Liberté inscrite dans la Constitution de 1958 et que l'on érige avec une audace inouïe pour faire la gloire de notre patrimoine national. Comprenez, le fameux " deux poids-deux mesures " qui porte maladroitement l'habit d'une Justice déguisée et dont les auteurs d'une quelconque rébellion seraient les premiers concernés.

L'immigration, les querelles télévisées entre intellectuels starifiées, la délinquance surmédiatisée, les " fake news" , les campagnes publicitaires : tout ceci sont des moyens d'occuper les pensées des individus. Les sujets sont tantôt renouvelés dans les médias de manière à ce que la lassitude ne perturbe pas cette technique de distraction bien rôdée. Le but de la machine étant de ne pas dévier l'attention des citoyens sur le point gravitationnel du malaise sociétal ambiant : le prisme financier.

Il s'agit là d'un manège si bien orchestré que les fausses notes n'interpellent plus ou si peu. Nous avons été jetés à pieds joints dans cette marmite dont le couvercle est situé tellement haut qu'il est presque impossible d'en sortir.

Il est évidemment indispensable de mettre le doigt sur cette politique utilisant la peur comme moyen de parvenir à ses ambitions individuelles et non patriotiques(5).
Briser cet outil de persuasion reviendrait à s'ôter d'une faiblesse : celle de se croire inférieur de par son statut de citoyen lambda. Cette idée reçue, répondant à un critère purement hiérarchico-économique, s'est installée dans les esprits comme étant irréfutable.

Cependant, l'histoire a pu démontrer que les plus grands soulèvements citoyens s'étaient affranchis de cette crainte vis-à-vis du pouvoir en place, entraînant celui-ci à courber l'échine face à une masse d'opposition vaillante, infaillible et solidaire. Cela ne s'est pas fait du jour ou lendemain ni sans heurt ; l'aspiration de recouvrer sa dignité humaine avait le visage du courage.

Se battre contre des réformes jugées abusives et mettant en jeu la valeur de l'individu, c'est juste. Il le faut. Toutefois, il semble que se lier contre l'Origine-même de ces dysfonctionnements sociétaux au lieu de fragmenter les conflits, engendrerait une anomalie irrémédiable dans la machine. Et, par conséquent, un retournement non négligeable de la situation en faveur des citoyens.

Sachons une chose, le circuit de la création monétaire(6) existant n'a pas été mis en place pour enrichir de façon philanthrope mais pour accrocher sournoisement des boulets aux pieds aux hommes et aux femmes de notre civilisation.
Tant que la peur restera tenace, les chaînes qui la soutiennent le seront aussi.

 

Et si l'effet de groupe était la puissance suprême des Français ?

Les journalistes indépendants, les philosophes éclairés, associations et autres acteurs culturels (bizarrement absents du petit écran) ne cessent de mettre en garde les citoyens sur le fait de ne pas suivre le " troupeau. "
Et parallèlement, tout le monde est invité à rejoindre le rassemblement ce samedi !
Paradoxal ? Non pas vraiment. Disons qu'ici, ce n'est pas le comment qui compte mais le pourquoi. Les raisons de s'offusquer sont multiples et ne s'arrêter qu'à celle du prix du carburant serait une erreur non constructive.

En premier lieu, pour faire preuve de bon sens, il conviendrait d'éviter de se tirer dans les pattes lorsque l'on fait partie du même clan. Il s'agit là d'une manie à jeter aux oubliettes si l'on considère l'enjeu de cette journée et potentiellement de celles qui suivront.
Rassemblement qui, s'il est temporaire et disséminé, n'aura sans doute aucune chance de déraciner un système bien ancré.

Qu'il s'agisse des automobilistes en colère, des collapsologues en manque d'écoute, du personnel médical oeuvrant à bas prix, des familles modestes vivant dans des taudis ou toute personne aspirant à un mode sociétal plus juste, l'union a tout l'air d'être le meilleur allié de l'indignation.
Qu'ont réalisé les grands Hommes en évoluant seul ?
N'est-ce pas la concordance d'idées qui donnera lieu à une société nouvelle ?

Il est crucial de prendre en considération que le nombre d'habitants de l'hexagone est à la fois une force mais aussi une de ses plus grandes faiblesses.
En effet, si une majorité est plus à son aise en observant les actions revendicatives par la fenêtre tout en les approuvant, il serait toutefois plus pertinent qu'elle franchisse le seuil de sa porte et affiche son soutien sur le pavé.

Incontestablement, les Français dans leur ensemble ne prendraient pas pleinement conscience du pouvoir qu'ils détiennent. Ce, alors même qu'ils expriment tour à tour leur sentiment d'impuissance face à une poignée de mastodontes industriels qui sont enrichis par ces mêmes citoyens.
Nicolat Hulot, ancien Ministre de la Transition écologique, dénonçait lui-même dans la presse l'été dernier " l'influence des lobbies dans les cercles du pouvoir " , après avoir démissionné de son poste durant l'été 2018 à juste cause.

Fondamentalement, puisque les richesses de ces grands groupes (et par conséquent leur rôle dans notre condition sociale et morale amoindrie), dépendent de notre bon " vouloir d'achat " , pourquoi s'obstiner à leur être réceptifs et donc à les entretenir ?
N'existe t-il pas d'autres alternatives nettement plus éthiques et durables plutôt que de se tirer inlassablement une balle dans le pied ?
La réponse est évidemment positive. Néanmoins, les habitudes de consommation sont très difficiles à modifier de par leur fixation et leur régularité, faisant partie intégrante de nos schèmes socio-culturels.
Les actions individuelles n'étant pas suffisantes pour changer la donne, le combat s'avèrerait d'emblée inégal. Un écart criant, c'est peu de le dire, mais l'on n'accède pas au champ des possibles dans la facilité...

Le contexte politique de ces dernières décennies est sans équivoque morose, l'air est nauséabond et nous voilà expirant toutes les incohérences que nous ne parvenons plus à avaler.
Les prises de paroles de la Présidence semblent creuses, le ton ouvertement indécent, nous laissant la fâcheuse impression qu'il s'agit d'ironie sans talent.

Adopter une résistance silencieuse ne suffirait plus pour témoigner son opposition à ce cirque systémique. Ce dernier reste à réinventer car arrivé à bout du seuil d'acceptation des individus, si tant est que celle-ci eut été déjà volontaire. A bout des ressources de notre planète qui, par leur extraction abusive et répartie de manière inégale, risquent de mener à un conflit mondial sans précédent. A bout des convictions relayées au rang de " délires idéalistes " car bien loin d'être rentables aux yeux du monde de la Finance.

Incontestablement, la puissance des Français est leur nombre. Près de soixante-dix millions. L'intérêt général reprendrait ainsi sa place prioritaire en maintenant une pression pérenne sur l'interdépendance entre l'industrie à grande échelle et les responsables politiques.
Les Français imposeraient par leur masse, à travers leurs idées et la ferveur de leur détermination. L'intelligence de cohésion serait alors de mise ce samedi pour faire valoir sa force commune.

 

Et au même moment, les fêtes de fin d'année arrivent à grand pas...
Il est fort à parier que son cortège de lumières artificielles finisse par absorber cet élan pourtant prometteur et si nécessaire. A moins que, cette fois-ci, l'on refuse d'entrer dans cette danse titubante qui nous est si familière. A moins que cette fois-ci, la valeur que l'on s'accorde les uns aux autres l'emporte sur la valeur du capital financier accusé de nous déposséder des enjeux liés à une évolution positive.

 

 

 

Références :

(1) Liste d'affaires politico-financières françaises.

(2) Observatoire des inégalités, Rapport sur la pauvreté, 2018.

(3) Julien Wosnitza, Pourquoi tout va s'effondrer, Editions LLL, 2018

(4) Ignacio Ramonet, Propagandes silencieuses, Editions Gallimard, 2002.

(5) Serge Quadruppani, La Politique de la peur, Editions du Seuil, 2011.

(6) Le Monde diplomatique, Le circuit de la création monétaire, Article.

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