MARTINE

Martine,

 

Elle a mon âge, je m'en avise aujourd'hui. Elle est en retraite, pas moi. Il faut dire qu'elle a commencé à travailler bien avant moi, sans grandes qualifications certifiées.

 

A la clinique, elle a commencé à bosser jeune, et y est restée jusqu'à il y a deux ans. Des décennies de turbin, au service de ceux qu'on dit fous. Des décennies d'engagement personnel fort, sans beaucoup d'autre formation que l'art de l'humain.

 

Ayant sa propre manière d'approcher la folie, elle s'est vue souvent aux prises avec les "sachants", voire maltraitée et parfois méprisée. Sûrement pas pour le corpus de son travail, mais pour ce qu'elle était (ou n'était pas, c'est à dire conforme à la pensée toute puissante des "stentors de la psychiatrie institutionnelle").

 

Martine a une voix très douce, des mouvements de même, un grand regard expressif, une petite bouille un peu ronde, et beaucoup d'énergie à assumer ce qu'est le quotidien d'un soignant, du ramassage des draps souillés à des entretiens enveloppants en passant par les nombreuses rencontres en duo ou dans les éléments de la vie collective.

 

Elle a été voir un peu du côté du divan, histoire de fouiller ce qui d'elle pouvait l'encombrer dans son rapport avec les autres. Elle a lu, réfléchi, et in fine beaucoup parlé, malgré sa réserve devant le sort qui parfois lui était imparti, de bécasse ou de tête de mule.

 

Rien de ce que sont les autistes dans leur quotidien ne lui était étranger, et son approche de ceux-ci valait toutes les théories du monde: douceur, lenteur, écoute méta-langagière, et entêtement de bon aloi devant les réticences liées à la pathologie, à la peur, à la solitude ontologique de ces gens égarés dans le vaste monde des "normosés".

 

Plein le dos, sciatalgie, cruralgie, à la retraite elle a ambitionné de reprendre un service auprès des autistes dans le cadre scolaire, et s'y est tenue avec plaisir jusqu'à ce que son dos n'en puisse plus, au risque de l'invalidité définitive.

 

Nous avons ensemble tenu des places non conformistes à différentes occasions institutionnelles, avec parfois le sentiment de lutter contre des moulins à vent (ou à paroles). Malgré nos différences de formation, de culture, de milieu social (ou peut-être grâce à, va savoir), nous gardons une amitié fidèle, ce qui lui permet de temps en temps de me secouer les puces losque j'ai un peu trop envie de m'endormir.

 

Si j'en fais un article, c'est que trop souvent ce genre de belles personnes reste aux profits et pertes des gens qui se mettent en avant pour mieux écraser ceux qui, sans bruit, font le quotidien du soin réel aux gens malades...

 

                                                                                                                                           JC Duchêne

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