Mon boucher pleure!

Mon boucher pleure... Avez-vous déja vu un boucher pleurer? Mon texte en fait foi. Celui qui se veut "charcutier, traiteur, volailler" et qui régale les papilles de ses clients depuis des années, qui a beaucoup d'affects positifs pour ses semblables, et certes un peu moins pour les "gens d'ailleurs", est affligé; cela peut paraître curieux, de pleurer dans le pot de rillettes, sur la divine côte de boeuf qu'il excelle à présenter à ses clients ébahis, sur les amourettes et les rognons blancs dont il se fait l'artiste.

Il peut apparaître un tantinet "beauf", mon boucher, avec ses idées toutes faites sur les gens d'une autre couleur, d'une autre culture. Mais il est ouvert à la discussion, pourvu qu'on sache y aller en douceur. Et il sait faire des gestes: pendant des années, il m'a vendu bien en deçà des tarifs "syndicaux" le foie gras de Noël que je destinais aux Restos du Coeur, presque la larme à l'oeil.

Il connait les gens, les appelle toujours par leur nom, a toujours un petit mot, un clin d'oeil, sa spécialité, et si son rythme de délivrance des produits est un peu lente, car son poids lui impose cette lenteur, son service est de qualité. La casquette vissée sur le crâne, il garde un sourire quasiment d'enfant pour prendre des nouvelles de vos proches -et bien sûr de vanter ses produits-

Je l'ai connu quand il tenait boutique dans un camion, un jour avant un Noêl glacé, l'air perdu et dans un désert sans pardon, si heureux qu'un client vienne enfin rompre sa solitude; nous avions à l'époque discuté de toutes sortes de choses, dans cette ambiance glacée et sans âmes qui vivent.

Je l'aime, non parce qu'il en serait digne, car qui est digne d'être aimé, mais parce qu'il est un humain, pour moi un "autre" comme il y en a tant, pas du tout mon "genre", mais bien le fils de personnes qui l'ont créé et aimé et donc digne de respecct.

Ses deux filles ont ét massacrées le 13 septembre, au printemps de leur vie pleine de promesses. Le village pleure, le monde pleure. Mon boucher pleure...

Chailles, le 19 novembre

 

JC Duchêne 

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