Cœur artificiel : l’Élysée en grande pompe…

La France s’ennuyait, en décembre 1967, lorsque Christiaan Barnard réalisa dans l’Afrique du Sud de l’apartheid, la première transplantation cardiaque de l’histoire de la médecine. Durant les 18 jours qui suivirent, le débat en France fut enflammé : un homme avait reçu une « greffe du cœur », il était donc désormais porteur d’un cœur qui n’était pas le sien…

La France s’ennuyait, en décembre 1967, lorsque Christiaan Barnard réalisa dans l’Afrique du Sud de l’apartheid, la première transplantation cardiaque de l’histoire de la médecine. Durant les 18 jours qui suivirent, le débat en France fut enflammé : un homme avait reçu une « greffe du cœur », il était donc désormais porteur d’un cœur qui n’était pas le sien… Vous avez dit un cœur ? Mais le cœur, c’est encore en ces temps éloignés, sinon l’âme qui n’est pas très loin, au moins la personnalité, le caractère : l’époque se résolvait mal à admettre ces prosaïques histoires de pompe sans état d’âme et la réduction du « siège de l’Amour » à de vulgaires clichés d’un chirurgien photogénique dont les magazines d’avant la pipolisation faisaient leurs « Unes » à gros tirages.

La presse de l’époque en fit aussitôt un débat à gros titres, en évoquant plus les aspects moraux, religieux, métaphysiques, voire poétiques de cette greffe inouïe, plus encore dans l’imaginaire collectif qu’en matière de performance chirurgicale. L’affaire fit grand bruit, et même après la mort du malheureux cobaye, frappa les esprits au point qu’il fallut quelques tribunes de presse et quelques prêches en chaire pour rassurer tant l’inquiétude était forte dans les chaumières : on eut besoin de Mai 68 pour penser à autre chose…

Plus prosaïquement, les gros titres d’aujourd’hui ne traitent eux, de rien de moins que de poésie : dès l’annonce de la pose d’un cœur artificiel, et tout de suite après les roulements de tambours et de grosses caisses de la ministre de la santé puis de l’Élysée saluant la performance des industries françaises, la vaillance de nos chirurgiens français, notre avance technologique et patin couffin, on passa au plus important : les milliards d’euros de chiffre d’affaire de ce juteux marché fort prometteur ! C’est qu’en Occident seul, le nombre de bénéficiaires en puissance est si nombreux et qu’à 150 000 euros TTC la pose standard à l’unité déjà notre Perette ministérielle engrangeait les futurs bénéfices et se félicitait des projections de ce marché porteur : grâces en soient rendues à nos baby-boomers qui enfin allaient servir le redressement industriel de la France !

On a l’époque qu’on mérite.

Pour l’honneur tout de même, signalons ce médecin exprimant sa vraie et sincère satisfaction que la pose de ce cœur artificiel ait sauvé la vie de son patient ! C’est réconfortant et cela reste vrai : il nous reste des médecins et des soignants qui nous aiment un peu, nous autres pauvres corps souffrants, malgré l’impitoyable pseudo modernisation des hôpitaux menés par des technocrates sans cœur ni tripes qui prônent le care du bout des lèvres – un care artificiel celui-là aussi, ô combien : un dispositif technologique suppléant aux cœurs défaillants des uns, et un dispositif administratif suppléant au manque de cœur des autres…

Mais au fait en voila une idée qu’elle est bonne : et si on greffait un cœur à ce gouvernement ? Peut-être cesserait-on de présenter comme raisonnable l’absence criante de tout plan pour l’hôpital, de toute réforme dans tous les domaines où les carences et les défaillances sont pourtant légion, que les Syndicats unanimes tout autant que les patients ne cessent de dénoncer à cor et à cris ?

Passons, ne rêvons pas : soyons raisonnables, économes, comptables, sachons gérer, et admirons comment ce gouvernement humaniste et socialiste et l’Élysée ont réussi à crier leur joie à l’idée que ce cœur artificiel, en fait de pompe, quelle belle performance, soit surtout une pompe à fric… pour le Privé.

 

(Billet publié simultanément ici )

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