Un cri déchirant pour rappeler un génocide en Iran

Dans cette tragédie qui se joue en pleine manifestation d’Iraniens à Stockholm le 23 aout, soudain un cri monte, puissant, un cri retenu 33 ans dans le sein douloureux d’une mère.

Au milieu d’une foule, une femme, une artiste, joue le rôle d’une mère dont l’enfant a été exécuté. On vient de lui remettre une chemise, une montre et des lunettes. Elle erre parmi la foule tendant à la vue de tous, ce qui lui reste, les yeux hagards, le visage défait. Elle se penche sur un amas de terre qui rappelle les fosses communes qui grèvent l’Iran.

Et dans cette tragédie qui se joue en pleine manifestation d’Iraniens à Stockholm le 23 aout, soudain un cri monte, puissant, un cri retenu 33 ans dans le sein douloureux d’une mère. Elle est là, serrant la photo de son fils exécuté en ce mois d’aout 1988. " Mais moi je n’ai rien de lui. Ils ne m’ont même pas donné sa chemise pour que je respire son odeur ! Je n’ai rien !" Et ce " rien" de souffrance éclate en cris aigus, s’élève en prière vers le ciel, trépigne et réclame à la terre son sang et sa chair.  C’est un cri qui a déchiré l’air et les cœurs.

Cette mère est l’une des mères des 30.000 jeunes, si jeunes, prisonniers politiques massacrés en Iran en 1988 sur un décret de Khomeiny, ordonnant l’exécution de tous les prisonniers Moudjahidine du peuple, l’opposition démocratique, à cette tyrannie anachronique, à ce pouvoir inquisiteur religieux.

Les cris font sursauter la foule de manifestants venus réclamer justice à la communauté internationale pour un crime contre l’humanité resté impuni. Trois longues décennies de silence qui ont servi de marchepied aux mollahs pour se hisser et rester au pouvoir.

Dans cette douleur extrême et son appel à la justice, la mère remonte le temps et revit l’enfer de la disparition du fils. Elle n’est pas seule. Des femmes sortent de la foule. Elles s’approchent d’elle, l’entourent de leurs bras, lui prennent la main. Elles aussi sentent monter le cri en elles. Elles aussi ont perdu les leurs. Des familles entières ont été décimées. L’une a perdu 7 proches, une autre 14. Une onde de choc passe.

C’est qu’à Stockholm s’est ouvert le procès d’un des bourreaux de ce massacre, Hamid Noury. Tous ces Iraniens sont venus demander justice. Pour la première fois une démocratie a arrêté un officiel du régime iranien qui se rendait régulièrement sur son territoire. Pour la première fois une démocratie met en pratique la compétence universelle. Hamid Noury a tué et fait tuer des centaines de défenseurs de la liberté, hommes et femmes, en Iran en tant que bourreau adjoint. Mais que dire du président actuel des mollahs qui était bourreau en chef à cette époque dans les commissions de la mort et qui s’en honore aujourd’hui ? Lui qui a été jusqu’à récemment chef du judiciaire et qui a réitéré ses massacres en faisant tuer 1500 manifestants dans les rues d’Iran en novembre 2019 ?

Le 2 septembre, dans ce procès fleuve, des rescapés du massacre de 1988 viendront témoigner. Une parole va se libérer. Le régime iranien est effrayé par les conséquences. Il tente par n’importe quel moyen de salir les victimes, d’en effacer l’identité, de les faire disparaitre de l’histoire. Mais plus il se débat et agite ses agents de propagande et plus cela se retourne contre lui.

Le 27 aout, une conférence internationale en ligne a réuni un millier d’anciens prisonniers politiques Moudjahidine du peuple rescapés des tortures et pour certains de ce massacre. Il se trouvaient en Albanie, près de Tirana dans la cité de la résistance iranienne, Achraf-3. Ce jour-là des experts juridiques comme Geoffrey Robertson* ou Eric David** ont qualifié ce crime contre l’humanité de génocide, car il visait à exterminer un groupe uniquement pour ses convictions. "Exécutez tous les prisonniers Moudjahidine qui se maintiennent sur leurs positions", avait écrit de sa main Khomeiny dans son décret de mort. Voilà désormais ce régime coupable de génocide.

On attend avec impatience l’application de la loi Magnitsky adoptée par l’Union européenne contre les violations des droits humains de par le monde. Josep Borrell, le haut représentant de l’UE pour les affaires étrangères, qui s’en félicitait, va-t-il renoncer à son attitude complaisante avec Téhéran pour l’agiter sous le nez des mollahs iraniens ? Lui qui espère tant de les voir s’asseoir à la table des négociations, serait étonné de la rapidité de leur réponse en faisant preuve de fermeté. Les mollahs ne redoutent rien tant que le langage de la force, et aujourd’hui la force de la justice.


*Avocat QC (Conseil de la Reine), spécialiste des droits de l'homme

** Professeur émérite de droit international à l’ULB

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