De la Méditerranée, transformée depuis des années en véritable cimetière maritime, aux déserts mexicains, de la Manche aux Balkans, les politiques migratoires contemporaines ont un point commun : elles transforment la détresse humaine en menace sécuritaire, et la solidarité en soupçon. L’Europe se barricade pendant que les corps s’accumulent aux frontières. Aux États-Unis, les sans-papiers sont traqués comme des criminels. Et partout, les droites extrêmes imposent leur récit : celui de la submersion, de l’ennemi intérieur, de l’étranger coupable par essence. Ces discours, longtemps relégués aux marges, ont désormais gagné le centre du jeu politique et médiatique. Ils se traduisent en lois, en circulaires, en pratiques administratives. Ils produisent des vies suspendues, des enfances brisées, des existences rendues illégitimes.
Cette stratégie politique assumée, loin des grandes scènes internationales, s’incarne aussi à Clermont-Ferrand, dans le Puy-de-Dôme.
Des enfants sans toit, dans une ville qui dort
Chaque soir, à Clermont-Ferrand, comme dans la plupart des grandes villes de France, des enfants dorment dehors. Des bébés de 19 mois. Des femmes enceintes. Des mères seules. Des mineurs non accompagnés. A l'échelle nationale, l'Unicef évoque plus de 2000 enfants en situation de rue. Chaque matin pourtant, ces enfants reprennent le chemin de l’école après une nuit passée dans une voiture, sur un banc, ou dans le hall d’un immeuble. Ce ne sont pas des images lointaines, ni les conséquences d’une catastrophe exceptionnelle.
C’est une réalité quotidienne, installée, organisée. Dans le Puy-de-Dôme, comme ailleurs, nous vivons un état d'urgence humanitaire, produit non d’un manque de moyens, mais de choix politique délibérés. Un choix politique qui transforme une "crise de l'immigration" fantasmée qui se transforme en véritable crise de l'accueil.
Quand l’administration fabrique la précarité
En France, l’administration est souvent le bras armé discret — mais redoutablement efficace — des politiques iniques. Dans le Puy-de-Dôme, ce constat prend une résonance glaçante.
La préfecture entretient une véritable fabrique de sans-papiers. Les délais de traitement des titres de séjour sont tels que des personnes parfaitement en règle basculent dans l’irrégularité administrative. Des travailleurs et travailleuses parfois installé·es depuis plus de vingt ans se retrouvent soudain privés de papiers — donc de travail, de salaire, de logement.
Tous les secteurs sont touchés : construction, commerce, santé, Éducation nationale, université, industrie. Les conséquences sont immédiates et brutales. Privées de revenus, ces personnes risquent l’expulsion locative, l’isolement, la rue. Elles vivent dans une angoisse permanente, broyées par une machine administrative kafkaïenne qui méprise leurs droits les plus élémentaires.
Sur le terrain de l’hébergement d’urgence, la situation est tout aussi alarmante. Malgré des mois d’occupation de la Maison du Peuple d'avril à août 2024, malgré les alertes répétées des associations institutionnelles et militantes comme le RESF 63, des dizaines de familles restent sans solution. Des enfants dorment dehors pendant que l’État normalise leur précarité, considérant qu’ils n’auraient pas “vocation” à vivre ici — un “ici” qui est pourtant le leur depuis parfois plusieurs années.
Le préfet du Puy-de-Dôme ne se contente pas d’appliquer la loi : il en fait une arme. En refusant des prises en charge d’hébergement, en alourdissant délibérément les procédures, il amplifie les effets d’une politique nationale déjà discriminatoire. Ce zèle s’inscrit dans une logique de déshumanisation, où l’on espère que l’inhumanité des conditions poussera à renoncer, à disparaître.
La solidarité sous surveillance
Ces derniers mois, un nouveau seuil a été franchi. À Clermont-Ferrand, des bénévoles et des témoins ont constaté à plusieurs reprises la présence de forces de police aux abords immédiats des distributions alimentaires. Des contrôles d’identité y ont été menés, et dans certains cas, des mères, sans titre de séjour ont été interpellées alors qu’elles venaient simplement chercher de quoi nourrir leurs familles. Ces pratiques ne relèvent pas du hasard : elles installent délibérément un climat de peur et transforment des lieux de survie en zones à risque. En agissant ainsi, la préfecture criminalise la précarité et dissuade l’accès à l’aide vitale, au mépris des principes humanitaires les plus élémentaires.
Cette logique sécuritaire s’est également traduite par l’arrêt brutal des prises en charge hôtelières du 115 dans le quartier de la gare, officiellement classé « zone prioritaire » dans le cadre de la lutte contre le trafic de stupéfiants. Sous couvert d’ordre public, des hôteliers respectueux et professionnels ont vu les prises en charge 115 s'arrêter. Aucun élément sérieux ne permet pourtant d’établir un lien entre les personnes hébergées et les faits de délinquance invoqués. Cet amalgame, lourd de conséquences, associe implicitement immigration et insécurité, désignant les plus précaires comme responsables de maux qu’ils subissent eux-mêmes. Lutter contre le trafic en mettant à la rue des enfants relève moins de la sécurité que d’une politique d’exclusion assumée — une politique où l’ordre se construit contre les pauvres, et où la solidarité devient suspecte.
Protection de l’enfance : une promesse trahie
Le Conseil départemental du Puy-de-Dôme, pourtant légalement chargé de la protection de l’enfance, n’échappe pas à cette logique de mise à distance et de déni de droits. Depuis plusieurs années, il rejette un grand nombre de mineurs non accompagnés sur la base de procédures d’évaluation de la minorité largement contestées, tant par les associations que par les juridictions.
Ces évaluations, qui conditionnent l’accès à toute protection, ont été externalisées à une association mandatée par le Département, l’ANRAS. Dans les faits, cette structure annonce en amont déclarer majeurs près de 80% des jeunes qui lui sont confiés. Un chiffre qui interroge lourdement, tant il s’écarte des réalités observées sur le terrain et des décisions ultérieures de la justice. Car lorsqu’un jeune conteste cette évaluation et engage un recours, près de 80% d'entre eux sont finalement reconnus mineurs par les juges pour enfant. Autrement dit, la majorité des décisions initiales de refus s’avèrent infondées.
Entre-temps, ces adolescents sont laissés sans protection, sans hébergement, sans accompagnement éducatif, parfois pendant des mois. Depuis 2017, ce sont plus de 300 mineurs non accompagnés qui ont été pris en charge hors de toute responsabilité institutionnelle, uniquement grâce à la mobilisation citoyenne et associative. Hébergés chez des particuliers volontaires, dans des squats comme le « 5 étoiles », ou encore dans des lieux municipaux occupés pendant plusieurs mois, comme la salle Jean-Richepin, ces jeunes n’ont dû leur survie qu’à la solidarité locale.
Plus récemment encore, le Département a franchi un nouveau seuil en refusant de prendre en charge des femmes seules avec des enfants de moins de trois ans, pourtant protégées par la loi. Certaines familles sont sorties « sèchement » d’hébergement deux jours après le troisième anniversaire de leur enfant.
Là encore, il ne s’agit pas d’une succession d’erreurs ou de dysfonctionnements isolés, mais d’un choix politique clair : restreindre l’accès à la protection de l’enfance par des filtres administratifs toujours plus sévères, au prix de la mise en danger d’enfants et d’adolescents. Une politique qui délègue à la solidarité citoyenne ce que la loi impose aux institutions, et qui transforme le droit à la protection en parcours d’obstacles.
Racisme décomplexé, silence institutionnel
Le 7 décembre 2025, des tags racistes ont été découverts à Chamalières, associant explicitement immigration et délinquance. Ce n’est ni un fait divers, ni un simple dérapage. C’est le produit direct d’années de discours politiques et médiatiques qui désignent les personnes migrantes comme des menaces permanentes, des coupables par défaut. Quand l’État banalise les discours anti-migrants, il ne lutte pas contre l’insécurité : il fabrique du racisme en série. Il désigne des boucs émissaires. Il légitime la haine.
Face à ces actes, le silence des autorités locales et nationales interroge. Ce silence est une faute politique. Il laisse croire que le racisme pourrait relever de l’acceptable. Il ne l’est pas. Jamais.
La solidarité comme dernier rempart
Face à cette mécanique froide, une autre réalité s’impose : celle de la résistance citoyenne.
Associations, collectifs, enseignants, écoles, syndicats, familles solidaires : ce sont eux qui hébergent, nourrissent, accompagnent, protègent. Ce sont eux qui empêchent que des enfants disparaissent dans la rue. Cette solidarité est admirable — mais elle est aussi un scandale. Dans une société aussi riche que la nôtre, ce sont les citoyens qui assurent à la place de l’État la protection des plus vulnérables.
Pourtant, cette solidarité ne se contente plus de pallier. Elle s’organise, se rend visible, se politise. Les 5 et 6 décembre, à Clermont-Ferrand, les Assises de la solidarité ont rassemblé des centaines de personnes autour d’un mot d’ordre clair : l’accueil comme résistance. Après plus de quatre mois d’occupation, la Maison du Peuple a été fermée volontairement le 13 août 2024 — non comme un renoncement, mais comme une étape d’une mobilisation qui a déjà contraint les autorités à revoir, partiellement, leur copie. Rien de cela n’aurait été possible sans la mobilisation citoyenne.
Refuser l’habitude
Refuser de s’habituer à ces politiques xénophobes, c’est refuser la déshumanisation. C’est rappeler que l’accueil, la protection et la dignité ne sont pas des options morales, mais des obligations politiques.
Face aux murs, à la peur et au mépris, une autre voie existe déjà. Elle se construit chaque jour, collectivement, dans les interstices laissés par un État défaillant. La question du sans-abrisme et en premier lieu suivi des enfants doit devenir une problématique centrale alors même que ce début d'année 2026 marque le véritable lancement de la campagne pour les élections municipales. Face à la maltraitance institutionnelle, les villes doivent se positionner et promouvoir une véritable politique d'asile municipal. A Clermont-Ferrand, la candidate de la France Insoumise, Marianne Maximi, a déjà fait de la problématique des 30 enfants à la rue un axe important de sa campagne.
Le départ annoncé du Préfet ne signifie en rien la fin de cette politique. La nouvelle préfète est néanmoins prévenue, dans le Puy-de-Dôme, malgré tout, la solidarité tient. Et elle ne rendra pas les armes.