Ce que les indigènes zapatistes ont à nous apprendre de la crise du coronavirus

Au vu de la propagation de la pandémie sur le continent américain, un pays commence à susciter de vives inquiétudes : le Mexique. Face à la menace, les indigènes du Chiapas font preuve de sang-froid. Bien que dernièrement, les dangers se multiplient dans le berceau des communautés zapatistes, la lutte ne s’essouffle pas.

 

Membres de l’EZLN © Cuartoscuro / Archive Membres de l’EZLN © Cuartoscuro / Archive

Zapatistes et gouvernement fédéral : deux réactions bien différentes

Dernièrement, en Amérique Latine, les projecteurs se sont tournés vers les populations indigènes d’Amazonie pour constater les conséquences désastreuses liées au COVID-19. Mais au Mexique, les natifs ne sont pas épargnés non plus.

Il y a deux mois, le 18 mars, pendant sa conférence de presse matinale, l’attitude du président André Manuel Lopez Obrador (AMLO) avait fait polémique. Brandissant son amulette « garde du corps », tout en esquissant un sourire,  sinon moqueur pour le moins inapproprié, il avait prononcé ces mots : « Le cœur de Jésus est avec moi » (1). C’est seulement deux semaines plus tard, le 31 mars, que le gouvernement déclarera « l’état d’urgence sanitaire ». Une décision qui arrive sans doute un peu tard quand on sait que les ministères de la Santé et de l’Éducation publique avaient impulsé la fermeture des écoles et des universités la semaine du 14 mars.

Le 21 avril, le pays entrait en phase 3 de l’épidémie. Si le durcissement des mesures politiques comme la suspension d’activités professionnelles non-essentielles et les rassemblements dans les parcs sont mis en place, elles sont loin d’inverser la tendance. Le confinement n’est pas exigé, mais il est vivement recommandé par le gouvernement fédéral. Néanmoins, les gouverneurs de certains États, comme Sonora, Michoacán et Jalisco l’ont imposé. Depuis lors, le nombre de décès liés à une contamination au COVID-19 croît de façon exponentielle. Au 9 mai, on dénombre 3 160 morts, sur un total de 31 500 contaminés selon les chiffres de l’Université Johns Hopkins (2).

Le sous-commandant Moisés de l’armée zapatiste de libération nationale (EZLN) n’aura pas attendu l’intervention controversée de son président pour appréhender la pandémie dans son entière gravité. Pragmatique, dès le 17 mars, il décidait de réagir en décrétant « l’alerte rouge » face à l’avancée du coronavirus sur le territoire.  Dans son communiqué, il recommandait la fermeture des centres de résistance (caracoles et centres de rébellion) ainsi que les mesures d'accompagnement nécessaires, en s’appuyant sur les « connaissances scientifiques »

Au passage, il n’avait pas manqué de dénoncer le laxisme du gouvernement fédéral dans sa (non)-gestion de la crise sanitaire : « En considérant l’irresponsabilité et le manque de sérieux des mauvais gouvernements et de la classe politique dans sa totalité, qui instrumentalisent un problème humanitaire pour s’attaquer mutuellement, au lieu de prendre les mesures nécessaires pour faire face à ce danger qui menace la vie sans distinction de nationalité, sexe, race, langue, croyance religieuse, conviction politique, condition sociale et histoire ». Et Moisés ajoutait plus loin ; « En considérant le manque d’information certifiée et judicieuse sur la portée et la gravité de la contamination, et l’absence d’un plan réel pour affronter la menace » * (3).

« De combien de pandémies avez-vous besoin pour vous préoccuper de nous ? » © Gran OM & Co « De combien de pandémies avez-vous besoin pour vous préoccuper de nous ? » © Gran OM & Co

 

Ce n’est qu’un virus de plus « qui infecte l’humanité et le monde »

Le 4 mai dernier, Lundimatin  a relayé un nouveau communiqué (4) qui nous renseigne sur la gestion de la crise dans les communautés zapatistes du Chiapas. Initialement, l’EZLN se disait en être l’auteur, mais l’information a été démentie. Même si des doutes persistent quant à l’origine du document, la façon dont son auteur appréhende la crise du coronavirus nous permet de réinterroger notre propre perception de celle-ci, en Occident.

Il met en exergue le calme et la rigueur avec lesquels les indigènes affrontent la vague de contamination. Il assure que les communautés s’alimentent de façon indépendante et raisonnable : « Il y a des réserves de maïs et de frijol (haricots rouges ou noirs), nous buvons tous les jours des eaux chaudes médicinales et prenons soin du corps par le travail agricole et l’élevage de petite dimension. ». Si depuis toujours, l’entraide est le mot d’ordre chez les zapatistes, en pleine crise sanitaire, elle est une règle essentielle : « Les relations sociales sont celles qui sont justes et nécessaires et la solidarité est absolue tant avec la personne connue qu’avec l’étranger ».

La vie dans les villages autogérés est bien différente des normes majoritairement adoptées dans les pays d'Europe. Elle « ne s’arrête pas, car il n’y a aucune possibilité de rester à la maison ». Les fermes et les animaux doivent être entretenus. Pour les familles, le confinement n’est pas envisageable puisqu’il mettrait en péril l’autosubsistance de la communauté. Malheureusement, les populations zapatistes ne sont pas épargnées par les dégâts collatéraux (en l'occurence, ceux du Covid), générés par un système qu'ils n'ont pas choisi : celui de la libre circulation des capitaux, des marchandises et des hommes dans un monde frénétiquement globalisé. La signature récente du traité de libre-échange entre le Mexique et l'Union-Européenne aggravera davantage cette logique.

Toutefois, l'absence de confinement a des effets psychologiques vertueux. Les zapatistes ne sont pas agités  par « des fake news, des théories conspirationnistes et les chaînes du mauvais gouvernement ». L’heure n’est pas à la panique générale comme dans de nombreux pays du monde, mais plutôt à la réorganisation sérieuse des habitudes sociales pour éviter que le virus ne prolifère. Cette déclaration nous alarme quant à l'urgence de ne plus se laisser distraire par un discours médiatique qui ne produit rien, sinon une caisse de résonance à l'angoisse d'être toujours plus angoissé.

L’auteur replace aussi la crise du coronavirus dans l'engrenage de ses rouages systémiques : le COVID-19 n’est pas la source des maux récents qui mettent à l’épreuve les sociétés.  Il n’est qu’un symptôme parmi d’autres de la logique du « capitalisme  […] et de son système de destruction de la vie ». En outre, il assure que « ce virus n’est que l’un des nombreux qui infectent déjà l’humanité et le monde ». Ces virus, très contagieux et déjà bien répandus sont l’ « urgence climatique », la « destruction des écosystèmes »,  le « narco-trafic » en Amérique Latine, les « féminicides » et la « corruption ».

Nous sommes en guerre (effectivement), et bien que l’ennemi soit de taille, l’auteur du communiqué nous invite à considérer la crise sanitaire comme une occasion de s’organiser et de tisser des liens. Mais aussi de penser de nouveaux modèles de sociétés, « immunisés » contre les « maladies » qui accompagnent le capitalisme prédateur : « Notre devoir comme insurgés est de nous organiser avec ceux d’en bas, avec ceux de la campagne et ceux de la montagne pour construire des mondes très différents où […] pandémies, extractivisme, machisme, colonialisme, discrimination, violence, écocides, ethnocides, impérialisme et système de partis politiques ne pourront entrer ». L’idée n’est pas de se recentrer sur soi et son propre noyau familial, mais plutôt de reconsidérer le nous et la collectivité (dans son appréciation la plus large).

« Rester à la maison ne veut pas dire se taire » © Gran OM & Co (7) « Rester à la maison ne veut pas dire se taire » © Gran OM & Co (7)

 

Une lutte virtuelle et des menaces bien réelles

Malgré la crise sanitaire et la fermeture des lieux de résistances, les militants s’adaptent et utilisent de nouveaux outils. Le Congrès National Indigène reste très actif. Il milite en ligne et organise des séminaires. Le 7 mai dernier, la chaîne Youtube Centro social La Ingobernable hébergeait la conférence « Femme et Révolution – La lutte à différentes latitudes – discussion en ligne» (5). Autre exemple, les 9 et 10 mai, le collectif Mujeres y la sexta organisaient des tables rondes en ligne (6) autour de thématiques diverses comme « l’écoféminisme / les conflits socio-environnementaux » ou encore, « les violences de genre ».

Par ailleurs, même en plein désastre sanitaire, les natifs ont besoin de soutien. En effet, toutes les communautés ne jouissent pas du sentiment d’assurance et de sérénité évoqué plus haut. Aux dernières nouvelles (8), un autre danger s’ajoute à celui du COVID-19 dans certains villages. Ce sont les groupes paramilitaires qui intensifient les violences contre les communautés Tzotzil (9) autour de Chalchihuitán en les forçant à partir. Depuis le 24 mars, le Centre des Droits Humains Fray Bartholomé de Las Casas (Frayba) a recensé au moins 47 agressions.

La dernière s'est déroulée le 1er mai. Un déplacé Tzotzil rapporte que « les hommes ne peuvent pas sortir travailler à la milpa (10), ni vendre les récoltes de café, il y a la peur de la maladie et qu’une balle de groupe paramilitaire nous atteigne ». En plus de bouleverser les modes de vie, cette double exposition au danger alimente la peur et l’insécurité dans les communautés Tzotzil des hauteurs du Chiapas.

Selon le communiqué de Radio Zapatista, 273 familles sur un total de 1 236 personnes ont été déplacées de force. Pauvres et abandonnés, ils n’ont ni accès à l’eau potable, ni à des aliments de qualité, ni à des services de soins. Les militants demandent aux autorités gouvernementales de respecter leurs engagements judiciaires du 28 mars dernier (l’amparo 340/2020) stipulant qu'elles doivent « protéger la vie, l’intégrité et la sécurité des communautés du peuple maya Tzotzil ». Chassés de leurs propres territoires, les natifs deviennent des nomades extrêmement vulnérables au virus.

Finalement, d’après l’auteur du communiqué du 4 mai, dans les communautés autonomes de la jungle du Lacandon, les indigènes s’efforcent de rester lucides, sages et fermes pour faire face à la propagation du virus. Néanmoins, au vu des conflits récents, on s’aperçoit que la pandémie ne laisse pas de côté la discrimination, et les violences qui l’accompagne. Reste que le coronavirus n’est pas la première menace qu’affrontent les zapatistes, il s’ajoute plutôt, à la longue liste des maux qu’ils combattent depuis 26 ans : ceux qui émanent d’un monde dont ils souhaitent s’affranchir, mais qui encore une fois les rattrape. Malgré le fait que les oppressions se superposent et s’exacerbent, les Peuples Originaires ne s’inclinent pas et appellent à continuer la lutte. 

Une famille Tzotzil forcée de quitter sa communauté © Frayba / Desinformemonos Une famille Tzotzil forcée de quitter sa communauté © Frayba / Desinformemonos

 

 

 * Traduit par Simon Marseille 


(1) MILENIO, « El amuleto que protege a AMLO del coronavirus », mis en ligne le 18 mars 2020, https://youtu.be/CRSo5QZJHZg, (consulté le 09/05/20)

(2) Cumulative Confirmed Cases, Johns Hopkins University & medicine, coronavirus resource center, mis en ligne le 9 mai 2020, https://coronavirus.jhu.edu/map.html (consulté le 09/05/20)

(3) « EZLN decreta “alerta roja” por coronavirus y cierra sus centros de autogobierno en Chiapas », Aristegui Noticias, mis en ligne le 17 mars 2020, https://aristeguinoticias.com/1703/mexico/ezln-decreta-alerta-roja-por-coronavirus-y-cierra-sus-centros-de-autogobierno-en-chiapas/ (consulté le 09/05/20)

 (4) DEPUIS LE CHIAPAS : « COMMENT VIVONS-NOUS LA CRISE SANITAIRE MONDIALE ? »,  Lundimatin#241, mis en ligne le 4 mai 2020, https://lundi.am/Depuis-le-Chiapas-Comment-vivons-nous-la-crise-sanitaire-mondiale (consulté le 08/05/2020)

(5) Centro Social La Ingobernable, « Mujer y Revolución - La lucha en distintas latitudes - Charla online », diffusé en direct le 7 mai 2020, https://www.youtube.com/watch?v=T503UimA7nA (consulté le 08/05/2020)

(6) MUJERES Y LA SEXTA, « Mujeres y la sexta contra el patriarcado, mesas de trabajo », diffusé en direct les 9-10 mai 2020, https://mujeresylasextaorg.com/2020/05/07/invitamos-a-todas-la-que-luchamos-contra-el-patriarcado-y-el-capitalismo-a-la-mesas-tematicas-el-sab-9-y-dom-10-de-mayo-consulta-horarios/ (consulté le 09/05/2020)

(7) Gran OM & Company, https://www.facebook.com/GranOMoficial/

(8) « Agresiones armadas, desplazamiento forzado, discriminación y COVID 19 », Radio Zapatista, mis en ligne le 7 mai 2020, https://radiozapatista.org/?cat=183 (consulté le 09/05/20)

(9) Ethnie qui vit dans les hauteurs du Chiapas. Sa langue est le Tzotzil, dialecte dérivé de la famille de langue maya.

(10) Agroécosystème qui consiste à cultiver de manière complémentaire le maïs, la courge et les haricots. Cette permaculture est aussi surnommée « les trois sœurs ».

 

 

 

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