Mexique : les pouvoirs publics euphémisent la catastrophe sanitaire au Chiapas

Dans la Selva Lacandona, le médecin Octavio Castro López affirme que les autorités dissimulent la catastrophe sanitaire au lieu de la conjurer. À l'heure où l'épidémie frappe durement la région, son gouverneur se démène pour séduire l'opinion public.

Un groupe d'agents du secteur de la santé réalise l'assainissement du centre historique de San Cristóbal de Las Casas, Chiapas, Mexique © @isaacguzmanphoto Un groupe d'agents du secteur de la santé réalise l'assainissement du centre historique de San Cristóbal de Las Casas, Chiapas, Mexique © @isaacguzmanphoto

Communiquer pour mieux régner

En franchissant le seuil des 46 000 décès le 31 juillet, le Mexique s’installait à la troisième place du sombre podium des hécatombes sanitaires, derrière les États-Unis et le Brésil. Selon l'Université John Hopkins, sur les 60 800 défunts sur le territoire, la capitale en concentre près de 10 200. Mais pour le docteur Octavio Castro López, militant du syndicat des travailleurs de la Santé SNTSA que j'ai entretenu : «  C'est au Chiapas que l’épidémie frappe le plus fort ». Région où le gouverneur Rutlilio Escandón Cadenas, épaulé par l’État Fédéral, tente de se cacher derrière son écran de fumée médiatique. Mais dans ce brouillard insuffisamment opaque, notre interlocuteur prétend percevoir des failles.

Dès la confirmation du premier cas de contaminé de la Covid-19 fin février, le discours fédéral se voulait rassurant : « Nous sommes prêts à être confrontés à cette situation liée au coronavirus. Nous avons les médecins, les spécialistes, les hôpitaux et la capacité pour y faire face » avait exprimé Andrés Manuel López Obrador, le président mexicain (1). Et pourtant, les mobilisations du personnel de santé qui réclament des équipements de protection pour assurer leur sécurité se sont multipliées dans tout le pays. Au Chiapas, la colère des blouses blanches se cristallise le 17 juillet, lors de la visite exceptionnelle du Sous-secrétaire de la Prévention et de la Promotion de la Santé, Hugo López-Gatell Ramírez à Tuxtla Gutiérrez, capitale du même État. Le ministre profite de son voyage dans la jungle du Lacandon pour annoncer le lancement du « Modèle d'Intervention Locale de Santé Communautaire », un plan incitatif qui encourage la solidarité de proximité afin de conjurer la menace sanitaire (2).

À son atterrissage, López-Gattel ne s’attend pas à un tel accueil : s’ajoute à la présence des fonctionnaires locaux celle des médecins chiapanèques, venus exprimer leur colère. La secrétaire générale de la SNTSA, María de Jesús Espinosa de los Santos, dénonce avec ardeur l'extrême vulnérabilité des médecins face au virus dans la région. À ce jour, on compte déjà plus de 700 contaminés dans les rangs du personnel de santé et 41 décès (3). Pourtant, la veille, Rutilio Escandón semble s’appuier sur des sources bien différentes lorsqu’il annonce : « Nous avons équipé suffisamment nos cliniques pour qu'elles fonctionnent adéquatement » (4). D’après le docteur Octavio Castro que j'ai interrogé, « théoriquement, ils sont censés nous envoyer des ressources matérielles et économiques, mais en réalité, à l’échelle de l’État il y a une véritable pénurie d’équipement et de matériel ». Le médecin en profite pour rappeler qu’« ici dans la région d'Ocosingo où je travaille, rien de tout cela n’est arrivé ».

Protestation des travailleurs de la santé pendant la visite du Sous-secrétaire de la Prévention et de la Promotion de la Santé, Hugo López-Gatell Ramírez, Chiapas, Mexique © Elám Náfate Protestation des travailleurs de la santé pendant la visite du Sous-secrétaire de la Prévention et de la Promotion de la Santé, Hugo López-Gatell Ramírez, Chiapas, Mexique © Elám Náfate

Simuler l'existence de cliniques spécialisées et changer les règles du jeu

Les plaintes exprimées par le corps médical n’empêchent pas le décideur de régulièrement se féliciter d’avoir ouvert « 14 cliniques Covid-19 » depuis le début de l’épidémie. Fruits de reconversions spontanées d’hôpitaux et de salles polyvalentes, elles sont uniquement destinées à prendre en charge les contaminés. Là encore, le docteur Octavio Castro émet des réserves quant à la prétendue efficacité de ces centres de soins en prenant l’exemple du « polyforum », espace dédié à l'origine, à l’accueil d’événements sportifs et culturels.

En vérité, « il ne possède pas l'infrastructure nécessaire pour assumer sa fonction d’hôpital ». D’après lui, il n'est équipé ni d'air conditionné, ni de réservoirs d’oxygène, ni d'une tuyauterie viable ; c'est-à-dire, autant d’équipements nécessaires à une attention médicale digne de ce nom. Cerise sur le gâteau, « ils n'ont même pas occupé le quart de l’espace qu’offre le polyforum ». D’autre part, il dénonce le manque de rigueur et de vision à long terme de ces réhabilitations improvisées : « Dès qu'on passera au feu vert, ils vont les démanteler. Mais nous savons tous que le virus ne partira pas pour autant ». Il regrette que le Ministère ne se soit pas inspiré du Salvador « où ils ont construit un hôpital en tant que tel pour la prise en charge de patients atteints de la Covid-19 », qui « par la suite, restera en place pour renforcer le système de santé » selon le ministre de la Santé salvadorien (5).

Si la qualité des infrastructures ne fait pas consensus, il en va de même pour les modalités de prise en charge des patients. Par exemple, « au niveau local à l’hôpital de l'ISSSTE, ils ont établi un critère exclusif. Pour qu’un malade accède aux soins, il doit démontrer qu’il est un cas positif ». Or, notons bien qu'il est difficile d'obtenir une preuve de sa contamination puisque « les responsables ont retiré tous les tests des hôpitaux et c'est une véritable bagarre pour essayer d’en obtenir un ». Un prérequis qui sème une confusion administrative et sanitaire dangereuse d’après le docteur puisque à l’heure du pic épidémique, il se demandait « où pouvaient bien être envoyés les cas suspects ? ». Il s’agit de ces inclassables, dépourvus de test mais dont le diagnostic s'aligne sur la symptomatologie du coronavirus. Face aux décisions politico-sanitaires, le personnel soignant a souffert de son impuissance en assistant à « un véritable ping-pong de patients entre les hôpitaux non-habilités à recevoir les cas de Covid et les 14 cliniques agrées ».

Par ailleurs, les bilans épidémiques officiels sont vivement critiqués par les médecins et autres organisations de la société civile. D’abord parce que, là aussi, une preuve médicale de contamination est exigée pour être recensé parmi les défunts liés à la Covid. Mais c’est sans compter les personnes « qui ont été incinérées et qui ne se trouve pas dans les chiffres des cimetières » d’après le journal Chiapas Paralelo (8). Des facteurs non-négligeables qui seraient à l'origine d'une sous-estimation de la catastrophe épidémique dans le Chiapas. Le 17 juillet, si les institutions fédérales comptaient déjà 835 décès, les autorités chiapanèques ne recensaient « que » 378 morts (6). Le syndicat de la SNTSSA réclame des comptes au Ministre de la Santé, José Manuel Cruz Castellanos qui « donne probablement de fausses indications au gouverneur chiapanèque » soupçonne le docteur.

Récemment, on observe un désengorgement des hôpitaux, largement expliqué par la rigidification des critères d’accès évoqués plus haut, et par le fait que les cas suspects « ont peur d'aller à l’hôpital ». Dans ce contexte, le secrétaire de la Santé a profité du ralentissement de l'activité hospitalière au sein des grandes villes pour justifier le passage du « feu rouge », témoin d'alerte maximale, au « feu orange ». Malheureusement, d’après le médecin, « le fait qu'on soit passé d'une couleur à une autre ne démontre aucunement une diminution des cas ».

Vendeuse d'artisanat dans la rue principale de San Cristóbal de las Casas, désertée pendant l'épidémie de Covid-19 © @isaacguzmanphoto Vendeuse d'artisanat dans la rue principale de San Cristóbal de las Casas, désertée pendant l'épidémie de Covid-19 © @isaacguzmanphoto

 

Simon Marseille, le 25 août 2020


(1) El Financiero, « Estamos preparados para enfrentar el coronavirus: AMLO tras confirmarse primer caso en México », publié le 28/02/2020, https://www.google.com/amp/s/amp.elfinanciero.com.mx/salud/estamos-preparados-para-enfrentar-el-coronavirus-afirma-amlo-tras-confirmarse-primer-caso-en-mexico (Consulté le 25/08/2020)

(2) Diario de Chiapas, « Apuntes de la visita de López- Gatell a Chiapas », Mario Caballero,  publié le 18/07/2020, https://diariodechiapas.com/opinion/apuntes-de-la-visita-de-lopez-gatell-a-chiapas/131385 (Consulté le 25/08/2020)

(3) Proceso, « Trabajadores de la salud protestan en la visita de López-Gatell a Chiapas»,  ISAÍN MANDUJANO, publié le 17/07/2020https://www.google.com/amp/s/www.proceso.com.mx/638734/coronavirus-en-mexico-trabajadores-de-la-salud-protestan-en-la-visita-de-lopez-gatell-a-chiapas/amp (Consulté le 25/08/2020) 

(4) Diario de Chiapas, « Chiapas trabaja contra el COVID-19: Rutilio Escandón »,  M de R, publié le 16/07/2020, https://diariodechiapas.com/ultima-hora/chiapas-trabaja-contra-el-covid-19-rutilio-escandon/131246 (Consulté le 25/08/2020)

(5) Associated Press, « El Salvador pone a funcionar hospital para COVID-19»,  vidéo youtube publiée le 25/06/2020, https://youtu.be/BfLIh2e_0zo (Consultée le 25/08/2020)

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.