A gauche, la désunion européenne

L'Europe constitue l'un des principaux points de désaccord entre Benoit Hamon et Jean-Luc Mélenchon. Une constante dans l'histoire de la gauche française où le PS s'est imposé comme un acteur majeur de la construction européenne pendant que d’autres dénoncent ses dérives.

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C'est désormais acté : il n'y aura pas d'accord entre Benoit Hamon et Jean-Luc Mélenchon. Un choix jugé incompréhensible par bon nombre d'observateurs de la vie politique qui auraient vu d'un bon œil une nouvelle union des forces de gauche. Pour certains, cette alliance aurait pu permettre la victoire d'une ligne critique. A l'inverse, le maintien des deux candidatures entraînerait inéluctablement leur élimination dès le premier tour de l'élection. L'éternel couplet sur l'incapacité de cette « vraie » gauche à se rassembler masque pourtant une différence fondamentale qui empêche tout rapprochement entre les deux candidats. Car plus encore que les divergences sur les mesures de leurs programmes respectifs, la question européenne apparaît souvent comme la principale ligne de fracture entre les deux hommes.

Alors que Jean-Luc Mélenchon propose d'abord une renégociation des traités (Plan A) et évoque la possibilité d'une sortie de la France de l'Union Européenne soumise à référendum en cas d'échec (Plan B), Benoit Hamon refuse catégoriquement d'envisager un « Frexit ». L'enjeu est pourtant crucial et relance le débat entre les fédéralistes et les tenants d'un souverainisme de gauche. Si le PS a rapidement fait le choix d'être un acteur majeur de la construction européenne, d'autres, y compris chez les socialistes, n'ont pas hésité à afficher leurs réticences. Chaque étape de la construction européenne a laissé apparaître une opposition entre deux visions qui semblent à jamais irréconciliables.

Le PS sera européen ou ne sera pas

A peine un an après la fondation du PS, la gauche se divisait déjà en deux camps. Nous sommes en 1972. La formation de François Mitterand est alors en pleine négociation avec le Parti communiste français (PCF) pour établir l'Union de la gauche autour d'un programme commun de gouvernement. Rapidement, socialistes et communistes sont amenés à prendre position sur l'élargissement de la Communauté économique européenne (CEE) qui doit accueillir quatre nouveaux pays dont la Grande-Bretagne. Le président George Pompidou choisit le référendum comme mode de ratification pour la France. La consultation est prévue le 23 avril.

Les socialistes sont majoritairement favorables à cet élargissement. Une position qu'ils estiment en adéquation avec l'héritage de la SFIO, acteur majeur de la fondation de la CEE lors de la signature du Traité de Rome en 1957. Seulement, le PCF, alors premier parti à gauche, se prononce contre. Les communistes refusent de soutenir un projet européen qu'ils considèrent régi par des intérêts capitalistes et préfèrent se focaliser sur les enjeux nationaux. Afin de ne pas rompre avec des alliés dont il a besoin, François Mitterand est contraint d'adopter une posture critique sur le référendum et appelle à refuser le vote. Une manière de se positionner contre la majorité au pouvoir sans pour autant remettre en cause le projet européen. Au final, le oui l'emporte à 68 %. Le Programme commun est quant à lui signé le 27 juin.

L'année suivante, la CEE décide de franchir un cap supplémentaire avec la mise en place du serpent monétaire européen, un dispositif destiné à limiter les fluctuations du taux de change des monnaies des états membres. Une mesure vivement contestée par les communistes mais surtout par l'aile gauche du PS alors incarnée par le Centre d'étude, de recherche et d'éducation socialiste (CERES) de Jean-Pierre Chevènement. Pour eux, ce nouvel outil prive les pays d'une marge de manœuvre importante dans leur politique économique en limitant la possibilité d'exercer des politiques de relance. Pour le CERES, le rôle du PS est d’empêcher la construction d'une Europe régie par la logique des marchés. Il doit plutôt privilégier la liberté des nations afin de construire un modèle alternatif indépendant des États-Unis et du bloc soviétique. Une position aux antipodes de la majorité des socialistes. Pour François Mitterand, il n'est plus question de fléchir. Lors du Congrès extraordinaire de Bagnolet, il décide de passer en force, allant même jusqu'à mettre sa démission dans la balance en cas d'échec. Le PS choisit d'apporter son soutien au principe de la régulation monétaire, affirmant davantage leur ligne pro-européenne.

L'idéal européen successeur de l'idéal socialiste

Cette volonté de se conformer aux impératifs de la CEE n'empêche pas le PS, une fois au pouvoir, de mettre en place une politique d'inspiration keynesienne entre 1981 et 1982. Le gouvernement de Pierre Mauroy lance une série de mesures telles que l'augmentation du SMIC et des aides sociales, la réduction de la durée légale du travail, la création de 16000 emplois publics ou encore un programme de nationalisation. Seulement, les résultats ne sont pas ceux attendus. Le chômage stagne et l'inflation continue d'augmenter. Le déficit de l’État se creuse et la France doit recourir à l'emprunt extérieur. Le franc se retrouve nettement dévalué par rapport au mark, ce qui pénalise les exportations françaises. François Mitterand et Pierre Mauroy décident alors d'opter temporairement pour une politique d'austérité. 

Deux possibilités s'offrent à eux : sortir la France du Système monétaire européen (SME), l'instrument de régulation qui remplace le Serpent monétaire européen depuis 1979, ou poursuivre l'intégration européenne même s'il faut maintenir l'austérité. Ni le président ni le premier ministre ne souhaitent voir la France s'isoler. Pourtant, la défaite de la gauche aux municipales de mars 1983 incite François Mitterand à envisager sérieusement une sortie du SME mais il se heurte au refus pur et simple de Pierre Mauroy. Au gouvernement, Jacques Delors (ministre de l'économie), Michel Rocard (ministre du Plan) rapidement rejoint par Laurent Fabius (ministre du budget) œuvrent également contre cette perspective. Au sein du PS, seuls les courants de Jean-Pierre Chevènement (ministre de l'industrie) et de Jean Poperen (représentant d'une partie de l'aile gauche) défendent encore l'idée d'une sortie. Le 23 mars 1983, François Mitterand renonce officiellement à la possibilité d'un retour à la souveraineté monétaire, à mettre en place une nouvelle politique de relance et à toute perspective de protectionnisme pour réguler les échanges commerciaux. C'est le fameux tournant de la rigueur. Un virage qui entraînera la démission de Jean-Pierre Chevènement de son poste. Les communistes quitteront quant à eux le gouvernement en 1984.

Après 1983, l'idéal socialiste est abandonné au profit de l'idéal européen. Il s'agit d'intégrer pleinement la France dans le processus pour transformer l'Europe de l'intérieur et construire une « Europe sociale ». Pour François Mitterand, il n'y a plus qu'une seule politique possible d'autant que les autres partis socialistes européens ont entériné leur mutation sociale-démocrate et acceptent l'économie de marché. Le président français devient l'un des piliers de la construction européenne aux côtés de Margareth Thatcher et d'Helmut Khol. En 1985, il appuie la nomination de Jacques Delors à la tête de la Commission européenne et œuvre pour la mise en place du marché commun européen, finalisé par la signature de l'Acte unique en 1986. Une dernière étape avant d'initier l'évolution finale du processus au début des années 1990: l'Union économique et monétaire, plus connue aujourd'hui sous le nom d'Union européenne. Objectif principal la création d'une monnaie unique entre les états membres. Ils officialisent par la signature du Traité de Mastricht le 7 février 1992. Ce dernier doit être ratifié par référendum. En France, la question divise à droite comme à gauche. La grande majorité des socialistes apporte son soutien à l'exception, une nouvelle fois, de Jean-Pierre Chevènement et de son courant Socialisme et République. En revanche, les communistes, déjà opposés à l'Acte unique, font campagne contre le traité. Au final, le oui l'emporte à 51 % le 21 septembre 1992.

2005, un tournant manqué ?

L'Union européenne, telle qu'elle a été conçue et pensée par le Traité de Maastricht, semble enterrer définitivement les espoirs des socialistes français qui œuvraient encore pour construire une Europe Sociale. Pour le PS, il est impossible de proposer une politique de transformation sociale ambitieuse s'il veut rester en conformité avec les impératifs fixés par les instances européennes. Le problème fini par se faire sentir sur le plan électoral, atteignant son point d'orgue en 2002 avec l'élimination de Lionel Jospin au premier tour de l'élection présidentielle. A la veille d'une nouvelle échéance importante pour l'avenir de l'Union européenne avec le projet de Traité constitutionnel. Le projet doit être ratifié par référendum en mai 2005. Les socialistes doivent faire un choix. La majorité des dirigeants du PS souhaite afficher son soutien au projet pour rester conforme avec l'identité du parti. Pour eux, cette nouvelle étape doit être celle qui permettra, au moins en apparence, de redonner une nouvelle dynamique à leur idéal d'Europe sociale. Une posture qui ne fait pas l'unanimité en interne.

Rapidement, Laurent Fabius (alors n°2 du parti) se rapproche de l'aile gauche pour prendre position contre le traité. Parmi eux, on retrouve des personnalités comme Arnaud Montebourg et Benoit Hamon affiliés au Nouveau parti socialiste (NPS) ou encore Jean-Luc Mélenchon et Henri Emmanuelli du courant Nouveau monde. Face à cette division, le premier secrétaire François Hollande décide que la position du PS sur cette question sera décidée lors d'un référendum interne. Le 1er décembre 2004, les militants socialistes sont invités à se prononcer. Le « oui » au Traité sera adopté à une très courte majorité. Au nom du respect de la ligne, le NPS décide de ne pas poursuivre la campagne contre le traité. En revanche, Laurent Fabius, Jean-Luc Mélenchon et d'autres personnalités de l'aile gauche s'engagent dans le camp du « non » aux côtés des communistes (PCF et trotskistes) ainsi que d'une minorité d'écologistes des Verts et de mouvements altermondialistes. Un combat dont ils sortent vainqueurs le 29 mai 2005 , 54,68 % des électeurs se prononçant contre le projet de constitution européenne. Au sortir de cette campagne, le PS apparaît plus divisé que jamais. Rapidement, l'échéance présidentielle de 2007 et la désignation du candidat sèment le trouble parmi les opposants au traité. Certains opposants au traité réclament le ralliement derrière Laurent Fabius par souci de cohésion mais d'autres préfèrent rejoindre Ségolène Royal considérée comme favorite pour l'emporter.

Alors qu'ils pouvaient inverser la tendance et s'appuyer sur la mobilisation contre le traité pour envisager un rapprochement avec les formations de gauche critique, les socialistes du « non » ont choisi de poursuivre au sein de leur formation, se condamnant eux-mêmes aux alliances de circonstance voire à une marginalisation interne. Lors du Congrès de Reims en 2008 l'aile gauche, unie pour la première fois de l'histoire du PS autour de Benoit Hamon, tente malgré tout de prendre le contrôle du parti. Un échec cuisant qui conduira Jean-Luc Mélenchon et ses proches à quitter le navire. Un choix qui lui permet d'envisager aujourd'hui la perspective d'une sortie de l'UE. Une solution qui pourrait pourtant être la seule à même de mener à bien des politiques aussi ambitieuses que celles proposées par les deux candidats de gauche. Benoit Hamon, lui, ne peut renier l'héritage de son parti et prendre le rissque de s'isoler d'avantage au sein d'une formation fondamentalement pro-européenne et convertie depuis longtemps à l'orthodoxie des institutions. 

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